Le bonheur comme une journée de solstice: «Celui qui comptait être heureux longtemps», un roman de Irina Teodorescu

 

 

Nous avions quitté Irina Teodorescu déambulant au gré des malédictions et des fantômes : nous savons désormais que ces mêmes spectres sont capables de traverser avec autant d’agilité à la fois les murs lézardés de ses souvenirs et l’espace intime de son écriture. Son nouveau roman Celui qui comptait être heureux longtemps revisite le drame d’une famille anéantie par la disparition d’un fils tant aimé, sur fond de dictature, de privations, de menaces, de risque d’enfermement et de folie déshumanisante. Aucune arithmétique ne saurait donner sens à cette suite qui, au lieu de contenir ces malédictions, s’emballe dans une folie destructrice qui précipite les protagonistes dans une chute immanquable. Irina Teodorescu pose ainsi une des questions ontologiques les plus douloureuses, celle du prix à payer pour s’opposer à une force extérieure omniprésente, aveugle et dévoratrice qui se moque de la vie et la piétine.  

Le ton est donné dès le début, la tension narrative devient rapidement irrespirable et prend des couleurs de tragédie grecque avec, en trame de fond, un Prométhée enchaîné et blessé à mort par la dictature communiste. Dans cette atmosphère pesante, le seul moyen qui permet le déploiement du récit est une rhétorique capable d’atténuer ce vertige et d’extraire la sève de ce vécu plein d’une humanité souffrante. Ce choix en faveur d’un discours poétique envoûtant, jouant avec la sémantique et les consonances, et transfigurant le réel en métaphores lénifiantes agit comme un aimant qui happe et enchante le lecteur. La romancière d’origine roumaine prouve une fois de plus qu’elle possède une parfaite maîtrise de la langue française. Plus encore, son écriture prolonge ce que l’on a nommé dans les années ’80 la littérature de dissidence de la diaspora roumaine. Irina Teodorescu bénéficie quant à elle d’une distance et d’une vision renouvelées grâce à un angle de vue générationnel nouveau, sans perdre pour autant de l’acuité de l’incrimination et de la persistance d’une mémoire encore vive, personnelle ou collective. Si à l’époque ces œuvres avaient valeur de stupéfiante révélation venant de derrière le Rideau de Fer, la nouvelle génération dénonce ce mal comme une maladie transmise par leurs parents et imprimée dans leurs gênes. Enfants d’un Tchernobyl idéologique, ils réclament justice pour les souffrances dont ils continuent à porter les stigmates[1].  

L’histoire des Pol et Ala GO, une famille d’intellectuels bucarestois, commence avec la naissance, sous le bruit des bombes, de leur fils unique, Bo. Avec lui, l’Histoire majuscule donnera naissance « du ventre de la guerre » à une « sœur jumelle [qui] grandissait et nourrissait des rêves de pouvoir » et qui portera le nom de la Nouvelle Société. La comparaison entre leurs deux destins satellitaires, tournant en sens contraire autour d’un présent indécis, va jusqu’à l’antinomie exemplaire, comme deux archétypes condamnés à s’opposer à jamais. « Après tout, nous sommes nés en même temps, elle et moi, moi et elle […] » – reconnait Bo, en continuant à s’adresser directement à son interlocutrice imaginaire – « notre premier cri, nous l’avons poussé ensemble, notre premier choc, sous les derniers bombardements ; j’ai l’impression que nous avons tété le même sein, que nous avons partagé le même bac à sable, que nous avons fait pas en nous tenant l’un à l’autre ». D’où vient alors ce sentiment affirmé d’une opposition irrévocable entre eux, et pourquoi Bo qualifie de « meurtrière » », de « traitresse et maligne » cette entité ?

Tout le fil narratif va se construire sur cette image en contraste qui va s’étendre à tout un peuple que Bo, le narrateur, qualifie de « poulets en batterie » qui vivent « sans éclat ». Quel est donc, sur ce fond de pénitencier social, l’avenir de cet homme « avide de beauté, buté et doué, joueur » ? Comme tous les jeunes de son époque, il aime la musique pop, les chansons de Timi Yuro, il aime les belles filles, comme l’énigmatique Irenn, il a des amis comme Dilo et Vass, il fait de brillantes études en électronique et se fait embaucher à l’Institut de Recherches Scientifiques. Là-bas, il connaîtra Di qui deviendra sa femme, et ce couple à qui le bonheur ne peut que sourire peut, malgré tout, espérer être « heureux, longtemps, comme une journée de solstice ».  Dans leur bonheur juvénile, ils ne remarquent pas la cruauté insidieuse de la machine à broyer leurs vies, à commencer par leur identité noyée dans la masse de formulaires à remplir, devenant chacun « un formulaire classé dans un dossier », un de plus dans ce pays sous dictature. Il faut tromper cette réalité, et se dire que même s’ils ne sont qu’un « délicieux caramel » broyé par la Nouvelle Société « aux dents en fer », prête « à mordre, à déchiqueter », ils échapperont à cette machine.

Bo et Di auront un enfant, un garçon, et leur bonheur sera au comble. Ils recevront un appartement plus confortable où la famille pourra s’épanouir. Sauf que le génie d’inventeur de Bo attire l’attention du général AN du Département de la Sécurité Civile et Politique de l’Etat et des Masses, le D.S.C.P.E.M. Un regard attentif se pose sur le jeune savant dont le travail intéresse au plus haut niveau. Il sera surveillé et son activité scrutée de très prés. Il perd la liberté d’agir et tous ses actes sont passés au peigne fin. À cela se rajoute un drame familial qui n’épargnera pas le couple. Bo finira par ressembler de plus en plus à « un homme en morceau […] que personne ne peut recoller ».

On reconnait le drame de toute la génération d’après-guerre dans la Roumanie communiste et les agissements de son régime dictatorial. Avec un extraordinaire sens du détail, Irina Teodorescu utilise le genre dramatique pour rendre visible l’atmosphère pesante des interrogatoires faits par les officiers du Département de la Sécurité. Bo sait que cette peur insidieuse durera pour toujours, il le portera de manière obsessionnelle et saura le reconnaître des années plus tard, même après la chute du régime. Ce sentiment – nous dit-il – est « exactement comme l’eau du fleuve, tous les jours ça passe sans passer ».

Comme lui, assis au bord du fleuve trouble de l’histoire récente d’un pays tant aimé et dont ils ne cessent d’implorer le majuscule Réveil, comme le dit l’hymne national, tant d’amis de l’emblématique Bo implorent l’assainissement de cette eau à coup de patience et d’espoir. Eux aussi comptent « être heureux longtemps », le plus longtemps possible. Si seulement…

Dan Burcea

Irina Teodorescu, « Celui qui comptait être heureux longtemps », Gaïa Éditions, 214 p., 19 euros.

[1] Qu’il me soit permis de citer ici le nom de Liliana Lazăr, elle aussi écrivaine roumaine de langue française, et dont l’œuvre illustre le même courant littéraire. 

 

février 22, 2018