Un «cold case» romanesque : «Vincent qu’on assassine», de Marianne Jaeglé

Marianne Jaeglé sait pourquoi elle a choisi pour son livre un titre aux consonances tout aussi tranchantes et fatidiques que le sifflement stridulant d’une balle assassine. Par ce moyen, elle attire l’attention du lecteur sur un événement dont il est invité à connaître d’emblée la fin tragique, malgré ce qu’il croyait savoir « depuis toujours », c’est-à-dire depuis pas moins de 121 ans.  Cette volonté disruptive surgit dès le début du récit: alors que sur la scène du drame s’installe le décor d’une journée ordinaire – « une promenade dans les blés, le 25 juillet 1890 » –, que l’acteur principal fait son entrée – un homme seul, s’éloignant de l’auberge Ravoux et allant vers Auvers-sur-Oise, « son chevalet sous le bras » –, une césure intervient par deux fois par le biais de cette phrase comme un hiatus : « Pourtant, ce n’est pas ainsi que les choses se sont passées ».

Le roman renvoie au genre du polard ou à la série « cold case » et tire ses sources des recherches des historiens Steven Naifeh et Gregory White Smith, auteurs d’une magistrale biographie de van Gogh parue en 2011. Selon les deux chercheurs américains, Vincent van Gogh ne se serait pas suicidé, comme cela a été établi au moment de l’incident, mais il aurait été assassiné par un des frères Secrétan présents sur place. Il s’agit plutôt, comme l’expliquent un des auteurs « d’une présomption, nous n’avons pas assez de faits pour être certains, je crois qu’on peut parler d’homicide par accident ». Cette assertion a valeur d’assise centrale pour la construction narrative proposée par Marianne Jaeglé. Elle décide ainsi de réécrire sous forme romanesque les deux dernières années de la vie du peintre, années passées à Arles dans la Maison jaune et à Auvers. Il n’est pas question pour elle d’approfondir l’enquête des historiens américains, ni même d’apporter de nouvelles preuves. Le rapprochement du polar n’étant qu’un prétexte dans la manière de la construction narrative, c’est sur un autre aspect, et pas des moindres, que Marianne Jaeglé focalise sa mise en littérature de ce sujet. Il s’agit de ce que le romancier Frédéric Vitoux de l’Académie française appelle, à la fin de son roman « La comédie de Teracina », le contraire du syndrome de Balzac et qui consiste, selon lui, à « [se] saisir […] de personnages réels et tenter de les hisser à la dignité des êtres de fiction ».

Greffer sur une histoire réelle et dramatique un récit qui donne aux faits racontés valeur d’exemplarité romanesque, hisser le peintre malheureux au rang de personnage littéraire, voilà le vrai enjeu d’écriture de Marianne Jaeglé. Pour cela, elle n’hésite pas à sortir du sensationnel des faits pour en construire une matière sublimée, un récit de vie et proposer un nouveau regard sur les dernières années de la vie du peintre hollandais. Ce travail lui demande d’abandonner les chemins battus et les clichés fixés sur la rétine de la mémoire collective, surtout ceux sur la folie et la tendance suicidaire du peintre et de retracer plutôt l’histoire d’un homme de génie face à son destin, à ses chimères, à ses incohérences voire à ses délires. Sans renoncer au travail de documentation, au recours à la biographie, à la correspondance, surtout à celle du peintre avec son frère Théo, la romancière explore plutôt le monde intérieur de son personnage, sa conception sur la peinture et ses nombreux questionnements sur la valeur de son travail. Elle insiste sur l’étrangeté de son héros qui passe pour un gauche, un clochard, un curieux et un fou aux yeux des autres et dresse un portrait juste par son réalisme et par sa compassion envers son humanité fragile et blessée, donne à voir un être tourmenté et traversé plus par de questionnements que par des réponses et pour qui « être artiste, c’est chercher toujours et n’être jamais satisfait ». En effet, ce n’est que la peinture qui donne sens à sa vie, elle est « cette joie vive, cette force désirante, cette capacité à convertir sur la toile l’inquiétude en traits et en couleurs, [qui] continuait à irriguer son être, à infuser son énergie en lui ».

L’évocation de la période passée par Vincent à Arles en compagnie de Gauguin est pour Marianne Jaeglé l’occasion idéale pour montrer cette singularité poussée jusqu’à l’extrême, y compris aux yeux de son ami venu habiter et travailler en sa compagnie dans la Maison jaune. Même leur manière de peindre est sujette à des discutions contradictoires, car c’est de cela que débattent les deux amis. Devons-nous préciser que nous sommes loin de toute prémonition qui pourrait renvoyer vers la gloire posthume de l’un ou de l’autre ? La fébrilité avec laquelle van Gogh peint fait croire à Gauguin que la peinture de son ami est dépassée, alors que Vincent tente de le convaincre « qu’il voulait s’essayer à montrer comment il voit les choses, expérimenter de nouvelles façons d’utiliser les couleurs, représenter des champs et des fleurs, d’une façon inédite ».

Les deux amis finiront par se séparer : Gauguin repartira avec cette conviction sur l’étrangeté de son ami, alors que chez van Gogh le sentiment de solitude et d’abandon prendra la forme d’un inconsolable désespoir. À partir de là, le roman poursuit la chute vers l’abîme de son personnage, seul, abandonné par tous, redevable matériellement à son frère Theo, perdu dans un monde qui l’ignore, tenté par le suicide, passant même à l’acte en se coupant l’oreille, résidant à plusieurs reprises dans des hospices et subissant à la fin le mépris des autres jusqu’à être victime de la balle tirée inconsciemment par le jeune René Secrétan. Que dire de la réaction de l’entourage du peintre blessé à mort, surtout aux deux docteurs qui l’ont veillé pendant son agonie ? Marianne Jaeglé l’explique dans une interview accordée sur France info à Philippe Vallet, en indiquant que cette réaction résignée voire impassible de la part du corps médical serait justifiée par l’indifférence des uns et des autres à l’égard de cet être perdu et insignifiant, de cet « homme à terre », comme le disais de lui-même dans une de ses lettres.

Sans doute, cette clé de lecture n’enlève en rien le plaisir de goûter au suspense né de l’intrigue magistralement tissée par la narratrice qui concède à la succession des faits un dynamisme bien dosé. Mais cette qualité de l’intrigue – redisons-le – perdrait de sa valeur si elle était dépourvue du côté humaniste qui traverse le roman de Marianne Jaeglé. C’est en ce diptyque qui combine harmonieusement l’histoire et l’exploration de la vie intérieure d’un génie blessé jusqu’à la mort que consiste la valeur du roman « Vincent qu’on assassine », et ce sont ces deux explorations littéraires qui expliquent le succès de ce livre dès sa sortie en librairie. De ce point de vue, le pari de Marianne Jaeglé est parfaitement réussi et mérite d’être partagé avec un plus grand nombre de lecteurs qui feront la connaissance d’un peintre pas comme les autres qui fut « au cœur du monde pour arracher à la vie une étincelle de sa nature sacrée ». Désormais, grâce à ce roman, il se présentera aussi devant nous ennobli du titre de personnage littéraire, titre qui se rajoutera à celui de peintre de génie connu partout dans le monde.

Bienvenue dans le Panthéon des Belles Lettres, Monsieur van Gogh !

Dan Burcea

Marianne Jaeglé, «Vincent qu’on assassine», Éditions Gallimard, collection L’Arpenteur, 320 p. 20 euros.

 

août 27, 2017