«Dans le livre, pas de mort»: Régine Detambel, «La Splendeur»

 

Reconnaître à l’objet livre l’existence d’une matérialité sensible, capable de prendre vie dans l’intimité d’un mystérieux dialogue, tel est le défi qu’assume Régine Detambel, romancière et bibliothérapeute, pour qui «de la peau au papier il n’y a qu’un pas[1]». Cette corporalité vivante n’est sans doute pas réduite, chez cette écrivaine qui fait l’éloge du «corps extrême», à un simple échange sensoriel, au contraire, elle prend l’apparence d’une symbiose où écrivain, livre et lecteur sont appelés à communiquer jusqu’à en souffrir ensemble. Mieux encore, nous pourrions parler d’un processus dans lequel l’écriture cesse d’être une délectation, prend la forme d’un dur labeur et conduit l’écrivain à se fondre dans la matière jusque-là inerte du matériau de l’écriture. Dans un mimétisme parfait, plume, parchemin, table rompent les barrières qui les séparent de la main du maître qui devient à son tour matérialité souffrante: «Girolamo lui-même est un parchemin jaune, avec des rides comme des coups de couteau sur la nuque. Des taches brunes marquent ses pommettes. Son majeur droit porte un durillon enflammé, que tannent la plume de fer et le corps hexagonal des craies».

Le personnage dont il est question ici n’est autre que le savant italien Girolamo Cardano, philosophe, mathématicien, astrologue, inventeur et médecin, figure d’exception du XVIe siècle italien, héros du dernier roman de Régine Detambel, «La Splendeur» (Actes Sud). Cet hommage adressé à la personnalité à la fois éclatante et contrastée de cet homme de génie ouvre les portes d’un passionnant voyage dans le XVIe siècle occidental où «tuer, guérir, découvrir, classifier sont les grandes marottes», et où «on peint, on sculpte, on pense, on traduit, le monde circule, prolifère et transpire» malgré la misérable condition des uns et des autres. C’est en même temps une aventure dans les sentiers secrets d’un siècle où science et omniprésence du merveilleux, du miraculeux et de la légende font bon ménage. Et qui d’autre que ce savant vivant à la frontière de la raison et de la déraison, du rêve et de la folie aurait pu mieux incarner une telle époque ?

 L’homme pour qui «la splendeur» n’est que l’expression de «ce travail hallucinant, ces fulgurances, comme des navettes qui vont et qui viennent à chaque poussée du front». Lui, «le champion de la surabondance intellectuelle», l’homme qui vit à «cent hypothèses à l’heure», l’auteur d’un Abrégé de l’art de la médecine qui améliora la vie de nombreux malades, lui dont la gloire réussit peu à peu à remplacer celle d’Érasme, lui, qui réussit à élaborer la méthode de résolution des équations de troisième degré, enfin, lui, qui résolut «45 000 questions et 200 000 problèmes de moindre importance». Pour se faire une idée de l’étendue de sa personnalité, il faut lire Cardano dans son propre opus De vita propria où il affirme avec conviction : «Je représente l’extrême condition humaine et à ce titre mérite largement l’immortalité»!

Ces mérites encyclopédiques qui firent sa gloire parmi ses contemporains n’ont pas suffi à Girolamo Cardano pour devenir le sujet éminent d’une chronique encomiastique, car, même si sa renommée fut grande, le savant eut beaucoup d’ennemis, y compris parmi ses proches, pour ne pas nommer même sa progéniture. Le voici confronté à ses délires : «Il lui semble voir partout des regards ennemis, sentir l’hostilité non seulement de ses confrères mais des autorités; cauchemars, délires de la persécution, des loups rôdent dans ma chambre, aidez-moi». Rien d’étonnant puisque le siècle, en proie à ce trop-plein de surnaturel, est un terrain propice à la magie, à la divination, à toute sorte de complots, de croyances et de phobies.

Vue dans la perspective fictionnelle, l’existence d’un personnage si haut en couleurs, si contrasté, est pour Régine Detambel une incroyable aubaine. Et même, on serait bien tenté de croire qu’il suffirait pour elle de regarder juste l’imposante stature de ce personnage et de se contenter de revisiter ces pages dithyrambiques pour que leur simple reprise (re)fasse de cet homme un héros et de sa vie un roman. Sauf que, dans ce cas, son travail se résumerait à compiler des documents, incapable dès lors de rendre compte du véritable travail fictionnel qui dessine le nouveau visage de son héros. Car ce qui intéresse Régine Detambel n’est pas en fin de compte la vérité sur Girolamo Cardano, et encore moins sa vérité à elle sur son personnage. Ce qu’elle veut, et elle a bien raison de le vouloir ainsi, c’est de créer une fiction où trouve place la folie d’un homme que le siècle façonne. Son travail d’écriture n’est ici qu’une déconstruction qui s’évertue à décortiquer les liens secrets de l’existence du héros pour faire ressortir au milieu de ses contradictions son aura romanesque.

Ce travail n’a rien d’insidieux, il ne s’agit pas d’un artefact mais d’une vraie stratégie d’écriture parfaitement assumée. En effet, elle transfère les attributs du narrateur omniscient au daïmonion, au génie qui gouverne l’être secret de son héros et dont il est l’intime confident. Car Girolamo Cardano est convaincu de posséder un daïmonion, non pas dans le sens démoniaque, mais dans l’acception gréco-latine de génie personnel qui habite l’être et gère sa destinée, «aussi lourd que le démon de Socrate». Vue de cette hauteur, la narration qui émane dorénavant de la personne du daïmonion-narrateur prend une incroyable envergure qui rassure le lecteur à la fois par une cohérence narrative et par un surplus qui rompt les barrières du réel et facilite d’incessantes connivences avec le fantastique. Car, même s’il a une identité à part entière, le véritable lieu où habite ce démon est intrinsèque à l’être de Girolamo et n’a rien à voir ni avec le pacte demandé par Faust ni avec les intrigues de Woland, le personnage burlesque de Boulgakov. Voici l’explication du savant Cardano, dans sa plaidoirie devant le vicaire général: « Que vous apporte-t-il donc que Dieu ne vous donne pas ? Il fait une sorte d’île de mon esprit, il me donne une sensibilité incroyable, mon cerveau fourmille, mon démon est en quelque sorte une zone de mon cerveau qui sait tout et comprend tout, il peut saisir une pensée dans tous ses échos à la fois, toutes ses ramifications…»

Or, accorder la dignité auctoriale à ce daïmonion, voilà non seulement une belle astuce de la part de Régine Detambel, mais une des idées qui structure admirablement son récit. Car, au-delà de toute apparence et résistant à toutes les controverses, l’auteure semble accorder crédit à la cohabitation inéluctable de tout être avec son génie protecteur, sorte d’indubitable alter-ego qui brouille jusqu’à la confusion les pistes identitaires : «Nul homme ne sait qui il est. Nul homme ne sait s’il est son démon ou bien lui-même».

Vertigineuse mise en grade pour les sceptiques que nous sommes ! Et sérieux coup de massue à nos confortables convictions cartésiennes !

Mais faire une place de prédilection à l’imaginaire, au miraculeux pour expliquer la folie d’un homme comme Cardano ne serait pas non plus suffisant pour construire une narration à sa mesure. Régine Detambel l’a très bien compris en choisissant cette incessante transition entre ce que nous appelions au tout début la corporalité vivante dans ce type de dialogue où il ne s’agit pas de confronter deux facettes d’une réalité mais deux réalités fondamentalement différentes.

Il est facile de représenter cette dichotomie chez Cardano par la différence entre ce qui appartient et ce qui n’appartient pas au livre – réalité ultime, indivisible. Lorsqu’il assiste à la dissection d’un cerveau, le jeune étudiant Girolamo remarque «un livre grand ouvert aux pieds du gisant ». Voici la scène : « Ce livre ouvert semble un organe détaché du corps. Ce livre ouvert attire le regard de Girolamo bien plus intensément que le corps ouvert. […] Il voit si bien dans le livre, il n’y comprend rien dans le corps, le livre est plus clair que le corps. Dans le livre, pas de mort. […] Il y aurait un secret de la vie, dans ce livre plus que dans le corps».

On pourrait donc affirmer que cette histoire suffit largement pour être fabuleuse et enivrante à tel point qu’elle puisse renfermer dans ses pages la splendeur si précieuse à ce savant hors pair pour qui le monde est, comme nous le disions à l’instant, un livre qui ne demande qu’à se renouveler sans cesse.

Et c’est peut-être en cela-même que consiste la partie la plus lumineuse de cette aventure à laquelle nous convie Régine Detambel, celle d’accepter que dans toute la folie de son héros il y a une part d’émouvante humanité et dans son délire une cohérence dont seuls les rêveurs connaissent les délices.

La voici cette beauté, exprimée dans la splendeur des mots comme un avant-goût de la beauté incontestable de ce roman surprenant: «Les mappemondes, les portulans, les bestiaires, les herbiers, tout est à refaire. Tout est à nous. Que nous manque-t-il encore, sinon de prendre possession du ciel ?»

C’est dire combien tout cela relève d’un éternel questionnement que chaque époque cultive à sa façon, mais en réalité avec la même incessante fascination.

Dan Burcea

 

Régine Detambel, La splendeur, Éditions Actes Sud, 2014, 189 p., 19 euros.

[1] La Grande Librairie, «La valise idéale», 29.05.2014.

Dan Burcea 02/06/2014

septembre 19, 2018