Étiologie d’une apocalypse annoncée : «Naissance», le nouveau roman de Stéphanie Aten

La théorie du complot est-elle en train de gagner les esprits au point de prétendre au titre de paradigme dans le développement des courants de pensée contemporains ? La perspective qui nous intéresse ici concerne en premier lieu les imbrications de cette obsession dans les structures littéraires et fictionnelles qui usent de ces motifs comme des invariants dans la construction de l’intrigue, comme ceux qui ont pu être identifiés, par exemple, par la critique (1) dans presque tous les romans d’un écrivain comme Umberto Eco. Cette analyse a permis de mettre en évidence dans la thématique romanesque du grand sémiologue italien à la fois la présence de la vulnérabilité de l’être humain et de sa tendance pathologique à vouloir donner sens à toute chose, créant ainsi des « court-circuits » symboliques.

À son niveau, mais avec un talent remarqué, Stéphanie Aten, passionnée et adepte elle-même de ce qu’elle appelle « fiction informative » ou « littérature complotiste », se penche dans la continuité de sa réflexion et de son écriture sur ce sujet qu’elle aborde dans sa nouvelle trilogie « Les enfants de Pangée ». Il s’agit cette fois de donner un développement littéraire à une image symbolique qui enferme la notion d’unité – Pangée étant, comme nous le savons, le nom du supercontinent sous lequel l’astronome Alfred Wagener réunissait la totalité des terres émergées avant la dérive des continents. Le roman de Stéphanie Aten s’appuie sur l’idée d’une fracture dans l’unité originelle menant dangereusement vers un cycle de catastrophes imminentes dues à la mauvaise gestion par l’homme du patrimoine naturel obligé, quant à lui, à se régénérer sans cesse. Le lecteur peut ainsi se faire d’emblée une idée de l’intrigue que cette jeune et talentueuse scénariste et romancière propose, le sujet étant d’une actualité incontestable.

« Les Enfants de Pangée » est une trilogie dont le premier volume « Naissance » fait l’objet de notre analyse. Relatant les signes précurseurs ressentis au sens propre dans leur corps par des Veilleurs, des adolescents pas comme les autres, ultrasensibles, à la fois donneurs d’alerte et victimes « d’un mal incompréhensible » dont les étranges symptômes sont annonciateurs d’imminents cataclysmes, « Naissance » se présente comme un scénario liminaire d’une apocalypse annoncée. Alors que l’action est portée par des personnages étant en grande partie des collégiens et des lycéens, le fondement théorique de la thèse portée par le livre est garanti par l’autorité scientifique des adultes comme le savant archéologue Guillaume Delage et son cercle de savants dissidents, « les rebelles les plus brillants de la communauté scientifique bataillant contre l’académisme, le conformisme et la séparation des disciplines ». Avec son sens aigu de la construction scénaristique, Stéphanie Aten opte pour une narration en croisement dans une succession capable de construire par sa fragmentation un canevas qui devient de plus en plus cohérent au fil des pages. Cette suite permettra à Corail, Rive, Lily, Esteban à comprendre leur singularité et à engager une confrontation avec le monde adulte, familial, scolaire ou d’autorité étatique, incapable de les comprendre et encore moins de les accepter. Une place à part est réservée à la position des autorités qui, par définition, se trouve à l’opposé de la volonté générale, et cela pour des intérêts de stratégie et de monopole du pouvoir. Le vrai conflit se joue ainsi dans la confrontation entre, d’une part, cette autorité étatique corrompue, cachant la vérité et poussée par des intérêts liberticides et dominateurs et, d’autre part, la foule des innocents pris dans l’étau de ce système.

Chaque protagoniste est porteur d’une histoire personnelle qui évolue en lien avec celle des autres et qui finit, à force d’échanges et de partage à l’échelle mondiale sur les réseaux sociaux, à se constituer en un groupe organisé de protestataires dont la force se nourrit du nombre de ses membres et de la rapidité de leur interactivité. C’est le cas du réseau des Resis-terre, des Veilleurs ou du forum des Pangéens. Tout ce grand monde s’épuise à annoncer une fin implacable de la civilisation sur la Terre à cause des changements climatiques brutaux engendrés par l’activité humaine. Sauf que le scepticisme ambiant, la routine ou les intérêts matériels semblent l’emporter contre la lucidité de ces donneurs d’alerte. La tension de l’intrigue évolue tout en gardant pour la suite le développement nécessaire à l’action et au suspens. Dans ces étapes où l’incipit et l’élément perturbateur annonce déjà l’arrivée des péripéties sans pour autant atteindre le point culminant, « Naissance » remplit le rôle d’étiologie d’une pandémie, tout en se gardant bien de dévoiler à ce stade la suite de son intrigue. Des scientifiques comme Guillaume Delage le savent bien et accréditent en s’appuyant sur des découvertes archéologiques la thèse d’un renouvellement successif et irrémédiable de la planète Terre, emportant avec elle toute trace de civilisation et renaissant de ses cendres comme Phoenix, l’oiseux mythique.

Le prochain tome étant prévu pour le mois d’octobre de cette année, les lecteurs auront le temps et le loisir de se faufiler dans la peau des personnages attachants de « Naissance », de faire leur connaissance et de se préparer à les accompagner pour la suite. Le suspens est garanti. Nul ne sait quel sera le développement des événements racontés dans le prochain tome, sauf, bien entendu, Stéphanie Aten. Inutile de la provoquer, elle ne nous en dira pas plus, nous faisons entièrement confiance à son talent et à sa parfaite maîtrise du sujet.

Rajoutons à son bénéfice qu’elle nous avait déjà fait une forte impression avec son premier roman, « La 3e Guerre » publié en 2014. « Naissance » mérite bien à son tour d’être connu surtout par le public jeune passionné par des sujets d’actualité et de fiction comme celui de la trilogie « Les Enfants de Pangées ». Je plaide personnellement sa cause, connaissant son talent et son désir de réussir dans le monde exigent, dur, mais amplement valorisant de la littérature.

Dan Burcea (29.04.2017)

Stéphanie Aten, Les Enfants de Pangée – I Naissance, Éditions Hélène Jacob, 248 p., 14,90 euros.

(1) http://www.fabula.org/actualites/la-theorie-du-complot-dans-les-romans-d-umberto-eco-ou-le-miroir-du-nihilisme-contemporain_75427.php

 

avril 29, 2017

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