Des gens et des villes : «Portraits de Tokyo», sous la direction de Johann Fleuri

Et si on habitait d’abord une ville avant de se décider à la visiter ?

C’est par cette tournure métonymique que la maison lilloise Hikari Éditions semble avoir construit sa très originale collection Vivre ma ville. Et c’est aussi ainsi qu’elle nous invite à partager l’expérience d’autres voyageurs précurseurs, dans un monde qui s’ouvre à chacun de manière si personnelle et secrète. La richesse et la diversité de cette collection impressionnent et ravissent en même temps. Il suffit de la consulter pour s’en rendre compte[1].

De quoi s’agit-il ?

Une collection unique

Il y a deux ans, je saluais déjà dans une de mes chroniques[2] la parution d’un livre sur Kyôto publié dans cette même collection. Je mettais en avant à cette occasion l’esprit très ouvert et très original de ce type d’ouvrages qui offrent aux lecteurs l’occasion de connaître un endroit par le biais d’une série de portraits de ses habitants qui racontent leur expérience de vie liée à cette ville. Selon la formule de l’éditeur, ce sont «des livres de voyage avec supplément d’âme» qui apportent une plus-value à ce que l’on appelle communément un guide de voyage, même si, dans ce cas, la fonction de boussole est de loin surpassée par une exploration d’un autre genre qui élève le quotidien au rang d’expérience fondatrice qui devient souvent le début d’une vie complétement nouvelle. Analysées du point de vue du genre des récits de voyage, ces expériences touchent un large éventail des thèmes liés à ce type de littérature : motivations du voyageur, désir de changer de vie, difficulté de se décider à partir, saut dans l’inconnu, souvent sans préparation préalable et sans aucun calcul des risques, un premier voyage de reconnaissance sans la vocation de s’y établir, besoin du retour, des épreuves à caractère quasi initiatique à franchir, dénouement heureux et choix définitif d’y résider.

Une autre particularité de cette collection est sa formule narrative. Se servant des portraits pluriels comme outils littéraires, ces récits offrent par leur force de figuration un moyen capable de situer sur le même plan les sujets et leur environnement, créant ainsi un mouvement capable de rendre compte d’une manière dynamique des morceaux de vie racontés. Relier à la réalité d’une ville toutes ces expériences, c’est offrir à cette citadinité ce surplus d’âme mis en avant par les éditeurs, et mettre sur pied d’égalité, dans une dualité suggestive, les différents actants que le récit convoque pour mettre à son profit leur vécu devenu matière narrative. Parmi les méthodes auxquelles fait appel ce récit au-delà de l’histoire racontée, citons ici celles qui consistent à partager avec les lecteurs les adresses et les appréciations des lieux de prédilection de chaque invité – restaurants, magasins, musées et autres lieux de loisirs – sous forme de résumés ludiques, interactives et de grande utilité. Ces notices contribuent à donner à ces informations une familiarité bienveillante et une confiance dans la validité des sources, se rapprochant du genre de guide de voyage et mettant an avant l’utilité pratique des renseignements contenus dans ces pages. Des cartes, des adresses et des informations pratiques, sous forme de coups de cœur, complètent le tout.    

L’exemple tokyoïte

L’ouvrage «Portraits de Tokyo» paru sous la signature de Johann Fleuri, journaliste française habitant dans la capitale nippone, est conçu dans le même esprit et réalisé dans une magnifique présentation typographique qui réussit à illustrer une fois de plus la beauté et l’intérêt pour cette collection. Nous sommes invités à faire connaissance avec la ville à l’aide de 14 portraits de personnes de profession et d’univers divers, de la journaliste au boulanger, de la femme samouraï à l’employé de pompes funèbres ou à la conseillère municipale, ou encore à l’américaine spécialiste en washoku, la cuisine traditionnelle japonaise. Tous font avec peu de différence, le même constat que celui de Jake Andelstein, le spécialiste des yakuzas, la mafia japonaise : «Tôkyô c’est ma maison, c’est ici que je me sens chez-moi». Ce sentiment récurrent d’appropriation d’un espace familier et sécurisant donne le rythme à la suite des portraits du recueil. Faut-il pour autant tirer un trait commun entre toutes ces expériences de vie et, sinon, quel est l’élément de différentiation entre elles qui nous autoriserait à saisir leur unicité ? Le lecteur pourra, en guise de réponse, se réjouir de tous ces témoignages où choses de la vie commune et sentiments personnels se croisent pour les rendre familiers et les hisser au rang de faits uniques propres à chacun des personnes qui se confient.

Commençons avec les Japonais. Retenons à titre d’exemple le témoignage de la tokyoïte Chikako Hayafuji, une comptable de 39 ans, pour qui vivre en famille avec ses parents est le meilleur remède contre le danger des tremblements de terre à répétitions. Masaki Ohnuma fait un métier qui intrigue les gens lorsqu’ils apprennent qu’il est employé de pompes funèbres, dans lequel «il trouve une réelle satisfaction». Sauf que derrière cette apparente quiétude, sa vie cache une suite passionnante d’aventures, de voyages à travers l’Australie, le Canada et l’Europe qui l’ont aidé à connaître beaucoup sur le monde et sur soi-même. Le témoignage de Rie Saito, une conseillère municipale de 31 ans, condamnée à l’âge de 1 an à la surdité à cause d’une méningite, est bouleversant pour diverses raisons, car il nous fait découvrir son combat contre la solitude et pour la réussite professionnelle dans un environnement qui, traditionnellement, est très fermé, voire archaïque. L’histoire de Machiko Ikeoka est de loin la plus pittoresque, la plus extraordinaire, et cela pour la simple raison qu’elle exerce ni plus ni moins le métier onna-bugeisha, c’est-à-dire, femme samouraï qui «à l’époque féodale des samouraïs étaient entrainées au maniement des armes comme les hommes […] étant capables de combattre sur le champ de bataille et de protéger leurs familles». Machiko est convaincue qu’à son époque les femmes sont moins respectées qu’auparavant. C’est la raison pour laquelle, elle dédie sa passion pour rendre aux femmes d’aujourd’hui l’image qu’elle avaient à une autre époque. Le costume qu’elle porte est celui de sa grand-mère qui lui a transmis les valeurs fondamentales du bushidô, la voie du guerrier. «À travers l’histoire de ma famille – écrit-elle –, c’est au cœur de toutes ces femmes que je souhaite m’adresser.» Un autre combat mérite toute notre attention. Il s’agit de celui portée par Sayaka Osakabe contre le harcèlement maternel. Son ONG, crée en 2015, porte le nom de Matahara dérivé diminutif de l’anglais «maternity harassement». La vocation du combat de Sayaka et de son association est de défendre les droits des femmes enceintes dans les entreprises japonaises extrêmement répressives et machistes. Sa devise: «Il faut prendre conscience des réalités pour révolutionner les façons de penser».

Le témoignage des étrangers vivant à Tokyo est tout aussi intéressant et porte surtout sur des aspects d’intégration, tout en insistant sur le caractère inattendu de leurs aventures. Arrivés presque tous dans cette ville avec le désir d’y rester et de reconstruire une nouvelle vie, ils ignorent les contraintes tout en arrivant à vaincre les difficultés. C’est le cas d’Hervé Pichard, un boulanger français de 33 ans qui, au prix de beaucoup d’efforts et de travail acharné réussit à s’installer dans la capitale nippone et à fonder une famille mixte, en épousant Mariko, une tokyoïte. «Ici – se confie-t-il – tout se mérite avec le temps et beaucoup, beaucoup d’efforts.»

Retenons enfin l’histoire de Johann Fleuri, une journaliste française de 34 ans, qui coordonne cet ouvrage. Lorsque l’on essaie de connaître ses motivations d’avoir choisi de vivre à Tokyo, Johann hésite à donner une réponse hâtive, tellement la fascination de cette métropole est à ses yeux immense et intimidante. «Plusieurs vies seront nécessaires pour la connaitre», s’exclame-t-elle. Les merveilles qu’elle abrite sont tellement nombreuses qu’elles donnent l’impression d’une «ville infinie». L’histoire de Johann Fleuri est en elle-même un concentré du récit de voyage avec toutes ses étapes et toutes ses épreuves, les unes plus surprenantes que les autres. Ainsi, son premier voyage par un vol aller, en plein hiver, son arrivée de nuit avec une petite valise et quelques euros sur son compte s’expliquent par le pari d’accorder à la visite de cette ville la nuance unique «des choses que l’on veut faire une fois dans sa vie». Son installation rapide, ses déplacements à vélo dans la ville, l’aident à faire connaissance d’abord avec son quartier et ensuite avec ce qu’elle appelle «une multitude de villages collés les uns aux autres» dont la ville de Tokyo serait constituée. La surprise est encore plus grande lorsqu’elle découvre la société nippone qui lui était «totalement inconnue jusqu’alors». Parmi les obstacles les plus infranchissables – pour tous les étrangers, d’ailleurs – il faut retenir celui de la langue. Johann raconte une anecdote significative où, pour pouvoir acquérir un téléphone portable, on lui tend un papier qu’elle doit remplir. Et cela en japonais, bien évidemment… Et pourtant, à la fin de l’année de séjour, elle note avec clarté : «Au Japon, tout m’a semblé limpide, naturel, comme si c’était là et à ce moment précis que tout se passait comme cela devait arriver».

Comment va-t-elle réussir son installation durable dans la capitale nippone ? Nous laissons aux lecteurs le plaisir de le découvrir dans les pages de ce livre passionnant et très instructif. Sans oublier, bien entendu, les autres histoires de vie, tout aussi extraordinaires et captivantes.

Vous trouverez sans doute autant d’encouragements que de recettes pour vos projets de voyages ou de dépaysement.

Dan Burcea

Johann Fleuri, Portraits de Tokyo, Hikari Éditions, 2017, 232 p. 18,90 euros.

[1] Toute la collection est présentée sur le site de l’éditeur : https://hikari-editions.com/collections/vivre-ma-ville

[2] http://lettrescapitales.com/guide-de-voyage-supplement-dame-portrait-de-kyoto-de-rafaele-brillaud/;

décembre 30, 2017