Interview Baptiste-Marrey: «Quarante ou quarante-cinq ans sont le temps nécessaire pour que le souvenir reste présent et que le deuil soit accompli»

Si le destin avait choisi de montrer à Albert Camus plus de clémence au lieu de laisser s’abattre sur lui son implacable et tragique couperet, il nous aurait été agréable de penser qu’il eût fêté son centième anniversaire avec nous cette année, et qu’il l’eût partagé avec notre époque, fière, quant à elle, d’être portée par l’aura de son génie.  

Hélas, le sort a voulu que les choses se passent autrement, car il lui mit sur la route un obstacle qui lui ôta la vie à 47 ans dans un tragique accident de voiture.

Fut-ce donc cela, l’existence de Camus, dans le calcul secret des dieux ?

Était-ce son sort d’être seulement un messager furtif ayant pour mission de transmettre des idées si nécessaires à la renaissance d’un monde qui, pour se relever des cendres des totalitarismes du XXe siècle, avait plus que jamais besoin de se contempler dans la présence de cet homme qui n’avait jamais déserté les territoires arides de nos questionnements?

Pour le savoir, nous avons convoqué ici au service de sa mémoire, en cette année du centenaire de sa naissance, le souvenir d’un de ses amis proches encore en vie, le romancier, poète et essayiste Baptiste-Marrey, qui publie aux Éditions Fayard un émouvant livre à titre suggestif, Albert Camus, un portrait. Un ouvrage dont la substance se nourrit du devoir de rendre hommage à l’ami cher que fut pour lui Albert Camus, un témoignage sur la complicité «entre deux hommes que leur position, si différente, aurait dû les tenir éloignés l’un de l’autre, mais qui cependant partageaient des expériences communes».

Sans doute, l’écriture de ce type de récit de mémoire est un exercice difficile, qui doit résister à une double fragilité. D’abord, à celle liée aux limites de la mémoire, souvent infidèle, et, ensuite, à l’incapacité du langage à rendre pleinement compte du combat entre l’objectivité historique et la subjectivité propre à l’observateur humain, deux aspects que l’auteur-narrateur se doit de prendre en compte.

Le livre de Baptiste-Marrey ne fait pas exception à cette thématique de la fragilité de la mémoire humaine: «Après tant de temps écoulé, nous dit l’auteur, avant que tout ne s’efface et que ma mémoire ne se brouille, j’ai essayé d’effectuer cette descente dans ce que je n’ai pas oublié, mais que j’avais enfoui au plus profond, comme ce que j’avais de plus précieux, et d’aller tâtonner là où il est difficile d’aller parce que le point reste sensible, encore douloureux».

Le temps a donné raison à l’écrivain-penseur qui avait tranché en faveur de la lucidité et refusé les postures dont beaucoup abusèrent pour se frayer l’image convenable d’une honorabilité bien-pensante, explique Baptiste-Marrey. Camus tenait en horreur les gesticulations, car elles l’éloignaient des siens – les pauvres, les sans voix – auxquels il n’a cessé de donner la parole.

Peut-on considérer comme une victoire sur ses détracteurs cette récompense que la postérité a réservé à son œuvre, celle de ne jamais subir l’usure du temps mais de se revigorer à ses sources inépuisables ? Il faut croire que oui, puisque l’œuvre de Camus a grandi avec les années et continué à «vivre» à travers ses millions de lecteurs et d’admirateurs.

Mais la question qui nous intéresse ici est de savoir qu’en est-il aujourd’hui de Camus en tant qu’homme. Lui, l’enfant pauvre, le solitaire, l’inconfortable, touché par la tuberculose qui le confronta très tôt à la mort, lui, qui notait dans ses Carnets: «Et moi pour qui la vie était si naturelle, j’ai peu à peu désappris à vivre jusqu’à ce moment où chacune de mes actions et de mes pensées ajoute à la souffrance ou au malaise des autres ou de moi-même, au poids insupportable de ce monde dont j’ai commencé cependant tant jouir».

Pour tenter de répondre à ces questions, nous avons recueilli les propos de Baptiste-Marrey au sujet de la genèse de son livre dédié à Camus l’homme, sur ses motivations et sur les moyens qu’il a mis au service de son portrait camusien.

De cette discussion, il en a résulté un passionnant entretien dont voici ici le contenu:

Soixante ans après votre première rencontre avec Albert Camus – vous veniez d’avoir à l’époque vingt cinq ans – vous décidez d’écrire un livre en son hommage. En même temps, vous déclarez, dès l’Avant propos, qu’il s’agit d’un livre que vous ne vouliez pas écrire.

«Rien n’est plus difficile, reconnaissez-vous, que de parler de l’amitié, un sentiment rare, profond, par nature pudique, qui s’exprime plus naturellement par des actions menées en commun que par des mots».

Comment est-il né, en réalité, ce livre?

Je me suis aperçu depuis que j’ai écrit ce livre que quarante ou quarante-cinq ans sont le temps nécessaire pour que le souvenir reste présent et que le deuil soit accompli, même si cela peut paraître étrange quand il s’agit d’amitié – mais celle-ci était forte. Les deux motivations principales ont été pour moi les suivantes : J’ai lu beaucoup d’inexactitudes au moment du 50ème anniversaire de sa mort (2010) que j’ai eu envie de rectifier. De plus, nous avions échangé, Camus et moi, un certain nombre de conversations et de lettres, qu’il aurait été dommage de ne pas rendre publiques. D’où ce livre, et ce titre, modeste: Un portrait.

L’amitié qui vous lia à jamais à Albert Camus, a-t-elle quelque chose de différent, de particulier par rapport à d’autres liens que vous avez entretenus dans le monde littéraire?

D’ailleurs, elle s’est très rapidement transformée en une véritable vénération: «Certes, j’étais jeune mais je savais voir, j’observais son visage, j’entendais ses moindres paroles, son souffle, avec une attention de tout mon être» ?

Ma vie s’est déroulée dans le théâtre, les ateliers d’artistes, l’action et l’administration culturelles. Je n’ai eu volontairement que peu de liens avec le milieu littéraire. L’amitié avec Camus, préexistait, si j’ose dire, à notre rencontre, par l’admiration tout à fait singulière que j’éprouvais pour son œuvre, car elle n’était pas seulement littéraire mais peut-être davantage morale et politique. J’appartenais à une génération qui, adolescente, avait découvert ou vécu, les horreurs de la guerre et où l’Europe, pays de vieille civilisation, avait été le théâtre de crimes abominables. Comment vivre ou revivre ? Comment construire ? Comment, vers quoi engager sa vie ? Sisyphe et L’Homme révolté apportaient des réponses.

Et je pense que pour ceux qui ont 20 ans aujourd’hui dans une Europe incertaine de son destin, ces deux livres apportent toujours des principes de vie.

Quels souvenirs gardez-vous de votre première rencontre avec Albert Camus, en 1953, à Cabris, petite commune des Alpes Maritimes fréquentée par de nombreux écrivains et artistes ?

La première rencontre fut évidement la surprise : se retrouver quasiment en tête-à-tête dans la salle à manger (déserte) d’une auberge de village, à Cabris près de Grasse, dans les premières montagnes de la Côte d’ Azur, avec l’écrivain qu’on admire. Comme l’a dit Euripide : «Les Dieux à l’inattendu livrent le passage».

Ce qui caractérisait Camus, c’était sa simplicité, son élégance, discrète et naturelle, son humour, la distance qu’il savait garder, son attention aux autres (notamment au jeune débutant que j’étais) et l’art d’être de plain-pied avec n’importe quel interlocuteur quelle que soit son origine sociale. Nous parlions de foot, de théâtre, de ses projets, d’autres écrivains (Gide, Martin du Gard, Herbart, Guilloux fréquentaient ou avaient fréquenté Cabris).

Deux images son liées dans votre livre à ce Camus en pleine gloire «jeune, beau, amoureux».

La première est liée à sa présence, à son allure d’acteur, et à son imperméable style Humphrey Bogart, se promenant en ville ou dans les allées du Jardin du Luxembourg. La seconde est celle du séducteur Camus, tel que l’on voit lors de votre rencontre avec lui chez Lipp où il ne cache pas son attrait par la beauté féminine.

Quelles ont été les relations de Camus avec les femmes, en général, et surtout avec celles qu’il aima avec passion, je pense à son épouse, Francine Faure, mais aussi aux actrices Maria Casarès ou Catherine Sellers.

Je me garderai d’aborder ce sujet. La vie sentimentale et sexuelle de ce Don Juan fut très compliquée, et par moments très douloureuse. Nous n’en avons jamais parlé (sinon par de rares allusions) et elle transparaît assez peu dans son œuvre (sauf à mots couverts dans La Chute). Mais sa liaison avec Maria Casarès, grande tragédienne, a fait rêver toute ma génération.

La jalousie «de la confrérie des médiocres», comme vous les appelez, ne tardera pas à ce manifester envers cet homme aimé, touché par la grâce du succès. La parution en 1951 de «L’Homme révolté» a signé le début d’une rupture avec Jean Paul Sartre et ses disciples. De cette guerre, resteront des formules regrettables qui marquèrent la personnalité de Camus: «philosophe pour les classes terminales», moraliste, «âme révoltée», ignorant des réalités politiques, agent du capital américain, etc.

Comment a-t-il vécu cette injustice qui dura, en réalité, jusqu’à sa mort?

Il y a toujours eu une distance entre Sartre et Camus, liés abusivement sous l’étiquette d’existentialistes. Camus toute sa vie a été viscéralement anti-marxiste. D’où la rupture avec Sartre qui pensait qu’un intellectuel se devait d’accompagner le Parti Communiste s’il ne voulait pas se couper de la classe ouvrière. La rupture était inscrite dans le projet de L’Homme Révolté, Camus le savait. Comme il savait qu’il allait perdre le soutien de nombreux lecteurs, journaux et universitaires de gauche. Il lui fallut un rare et difficile courage pour écrire ce livre.

Paradoxalement le Prix Nobel n’a fait que renforcer cet ostracisme en le désignant comme l’écrivain « arrivé » qui n’avait plus rien à dire.

Un autre drame qui a marqué la vie de Camus a été celui de l’Algérie. «Il ne pouvait choisir ni le noir ni le blanc, écrivez-vous. Il était fatalement dans le gris parce qu’il connaissait l’«autre coté»: il était né, il avait vécu.»

Pourriez-vous nous parler de cette relation tragique qu’Albert Camus entretenait avec le pays où il était né ?

Il est impossible de parler en quelques lignes des liens très forts de Camus avec l’Algérie qu’il considérait comme sa patrie. La guerre d’Indépendance avec son terrorisme et son contre-terrorisme fut pour lui un déchirement (qui contribua à l’écarter des intellectuels métropolitains).

Les Justes qui racontent comment des anarchistes russes en 1905 ont refusé de jeter une bombe sur la calèche du Grand Duc parce qu’il s’y trouvait des enfants – est devenue une pièce prophétique quand en 1956, trois jeunes femmes (elles avaient à peine vingt ans) ont déposé des bombes dans des bars algérois, tuant et mutilant des enfants. Si les Algériens sont peu présents dans l’œuvre de Camus, grâce à lui Alger et ses plages, Tipasa et sa beauté, sont entrés dans le patrimoine littéraire français et peut-être mondial.

Une formule que vous utilisez et qui définit l’auteur de la Peste comme «un faiseur de mythes», en appuyant sur le «transfert de sens» que le roman de Camus opère à travers les époques et les nations. Vous illustrez votre propos par l’expérience japonaise du mythe de la peste, mais, je crois, que l’on pourrait considérer ce transfert comme un vrai paradigme du danger qui menace le monde.

C’est le génie de Camus d’avoir su créer des mythes au XXe siècle. On vient de le voir avec Les Justes, toujours hélas d’actualité. Mais c’est encore plus vrai avec La Peste qui traite des réactions d’une communauté face au fléau qui s’abat sur elle. Au départ, c’était le totalitarisme hitlérien. Puis ce put être ensuite le totalitarisme stalinien. Puis le sida, autre forme de peste. Et aujourd’hui, les Japonais, face au désastre de Fukushima, relisent La Peste pour y chercher une réponse au fléau nucléaire. Il nous reste à imaginer le Don Faust, un mélange de Don Juan et de Faust que Camus aurait écrit s’il n’était pas mort à 47 ans.

  

Propos recueillis par Dan Burcea

Baptiste-Marrey, Albert Camus, un portrait, Editions Fayard, 2013, 188 p.

janvier 17, 2018