Interview. Frederika Amalia Finkelstein: «La littérature doit changer une vie. Bouleverser. Émouvoir. Voilà tout.»

Frederika Amalia Finkelstein avait suscité l’intérêt du public et l’attention de la critique dès son premier roman, « L’oubli » (2014). Elle publie cette année « Survivre », son deuxième roman. Ayant comme point de départ les attentats de 13 novembre 2015, ce nouveau récit aborde le thème multiple de l’homme contemporain devant les bouleversements technologiques, la solitude, la violence mondialisée et incessante. Cette réflexion romanesque sur la mort, sur la peur et sur les dangers qui minent notre société, prend l’allure d’une omniprésence violente s’insinuant dans les profondeurs de l’âme d’Ava, son personnage principal. Lucide, courageuse, aimant la vie et croyant en la liberté, Frederika Amalia Finkelstein fait preuve d’une capacité indéniable d’interroger nos consciences sur la responsabilité de nos actes et sur les excès de notre temps. Elle nous fait part ici de ses réflexions sur ses convictions et sur son travail d’écriture.

A l’heure où je m’apprête à vous écrire, la radio interrompt le fil habituel de ses émissions pour parler de deux agressions, une sur un soldat dans une station du métro parisien, l’autre sur deux femmes en province. Plus tard, on apprend qu’un engin a explosé dans une rame du métro londonien et qu’il y a des blessés. Sur une autre radio une phrase résonne comme un leitmotiv des temps que nous vivons : « la haine a de beaux jours devant elle ». C’est sur cette dernière phrase que je souhaiterais vous interroger et qui saura rendre compte de l’intrusion de ce réel violent comme point de départ de votre démarche romanesque.

Nous vivons une époque de tensions extrêmes : politiquement mais aussi nerveusement — cela se ressent particulièrement dans notre rapport aux objets : les écrans envahissent le monde occidental et nous n’avons plus le même rapport à l’extériorité. Le virtuel bouleverse le toucher. Un des sens les plus essentiels du vivant : j’ai passé du temps à lire des études scientifiques sur le toucher, sur le besoin humain du toucher et sur les conséquences d’une interaction moins organique à l’espace : toucher un écran n’est pas comme toucher un papier ou une peau — nous perdons scientifiquement en sensibilité. Ce qui peut sembler un détail est en réalité un bouleversement majeur de notre époque, et cela provoque, qu’on le veuille ou non, un changement d’interaction d’un humain à un autre, et à nos propres émotions. Faulkner, à sa manière, avait très bien compris l’impact des changements de la société sur les émotions intimes et mentales. Il a construit toute son œuvre là-dessus. Pour moi Faulkner est le plus grand penseur du combat entre la matière et le mental en littérature. Je vous parle de tout cela car « la haine a de beaux jours devant elle » n’est autre que le fruit de ces bouleversements ; je pense qu’une vie bascule d’abord intimement. Ceux qui commettent des atrocités sont des êtres en souffrance, et cette souffrance à de multiples origines : elle peut être inexplicable et innée, bien-sûr, mais elle est aussi liée à la douleur, plus analysable, d’une époque : la douleur d’un être, mettons, d’un fanatique, catalyse les souffrances d’une époque et les restitue à l’extrême. Nous trouvons chez les radicalisés, comme on les appelle, une certaine synthèse des transformations qui inondent l’occident depuis l’ère « Internet ». Plus de réseaux pour plus de solitude. Il y a dans la détresse le risque de la haine, né du sentiment violent de rejet, et du manque d’ancrage, de source : de mémoire.

On aperçoit, en effet, chez Ava, votre personnage principal, la présence de ce danger permanent qui tire sa substance du thème faulknérien/shakespearien – du full of sound and fury, de ce danger de rejoindre les sous-sols de la conscience et de la manière de percevoir le monde. Comment expliquer cette obsession du danger quasi-permanent qu’elle vit dans sa vie quotidienne ?  

L’allusion à Faulkner et à Shakespeare est très bien vue. « Le bruit et la fureur », je le relis obsessionnellement depuis une dizaine d’années. Il fait partie de ces livres qui m’accompagnent. Et au-delà de la citation de Shakespeare reprise par Faulkner pour le titre de son livre, il y a effectivement une réelle continuité de Shakespeare à Faulkner. Le Quentin de Faulkner est très proche de Hamlet. Et j’aime à penser qu’Ava a retenu quelque chose de l’essence de ces deux personnages ; en tous les cas ils m’inspirent d’une façon extraordinaire. Et puis, vous parlez des sous-sols et je ne peux m’empêcher de penser à Dostoïevski, et à son personnage obscur et électrique, qui clame dans Les carnets du sous-sol, « Je suis un homme méchant, je suis un homme malade » ; il y a de cela dans le personnage d’Ava et dans sa vision du monde ; une certaine contamination du contemporain qu’elle subit et rejette tout à la fois — elle est un catalyseur de réel. Elle absorbe ce qu’elle voit, ce qu’elle sent. Un jour, un ami historien m’a dit : un écrivain est une éponge. J’ai trouvé cela très juste. Il y a quelque chose de la sismographie dans ma façon d’envisager l’écriture. En cela, je me sens vraiment proche de Faulkner. Il choisit finement ses détails au cœur d’une masse de chaos, comme s’il s’agissait de parvenir à fixer nettement un visage dans un songe où tout disparaît ; où tout est fragile, vertigineux et flou. Ava a intégré la violence contemporaine en elle : il n’y a pas de recul. En cela elle est dans l’excès — elle vit dans la perception excessive de ce qui a lieu. Je voulais ce débordement pour tenter de donner une distance à la lecture, et créer un sentiment d’absurdité devant notre propre époque. Pour mieux la voir, finalement.

En vous lisant, je ne puis m’empêcher de penser également au frisson kafkaïen que l’on devine à travers les allusions à « La métamorphose » et au « Château » que la narratrice évoque à un moment donné. Pourrions-nous dire qu’Ava est oppressée par une telle obsession à cause de cette « contamination du contemporain », comme vous la nommez ? 

Il est certain que Kafka est expert dans l’art d’élaborer l’asphyxie et de travailler l’angoisse et la suffocation. Dans « La métamorphose », c’est inouï ; dans « Le château », d’une autre façon, on retrouve ce grand enfermement : en vérité, tout ce qui est extérieur au château est confiné, emprisonné — le château semble être le lieu ultime d’une possible délivrance mais il est lui-même inaccessible, interdit : il nous échappe sans cesse. La dimension biblique est énorme, fondatrice, tant chez Kafka que chez Faulkner ; mais forcément, Faulkner est dans une source chrétienne tandis Kafka est dans une source juive : dans la Loi, et cette notion judaïque de la Loi me semble extrêmement importante pour comprendre Kafka. Ava n’échappe pas à l’oppression, car il s’agit d’aller outre, de l’endurer pour enfin partir ailleurs. Elle n’échappe pas non plus à la loi. La loi de la rigueur mais aussi la loi de l’abandon à l’extériorité. Ses sens la libèrent autant qu’ils la condamnent. Gregor Samsa n’est‑il pas quelque peu dans cette configuration ? Sans doute. 

Il y aussi la monstruosité. Ava se sent un peu comme un monstre. Le monstre, c’est celui qui montre. Sans contrarier Platon, je crois que l’on peut dire que la place du poète dans la cité a une part monstrueuse : montrer, c’est adresser aux autres une vision ; c’est donc nécessairement faire un pas de côté, d’où la « dangerosité » du poète pour Platon : cette dangerosité est plutôt une différence. Gregor Samsa incarne merveilleusement cette position impossible — d’être à la fois dedans et dehors.

Votre référence à la monstruosité avec ce sens de faire souvenir, d’avertir, d’engager, d’exhorter (Gaffiot) m’encourage à aborder avec vous la question de l’intentionnalité auctoriale qui est à la base de la construction de votre livre. Pouvez-vous nous en dire plus ? 

Je veux que la littérature puisse parler du monde en train d’avoir lieu, sans pour autant être reléguée à la notion vulgaire de littérature du « réel », ou d’autofiction, ou d’exofiction. Je pense qu’il faut dépasser ces carcans stylistiques qui résonnent parfois comme une forme de dénigrement. La littérature doit changer une vie. Bouleverser. Émouvoir. Voilà tout. L’imagination n’est pas réservée au passé. Le style n’est pas l’art du point-virgule et de l’abondance de lexique. Je veux simplement que le roman soit le lieu où quelque chose transperce le lecteur, le fait sortir de sa réalité à lui, lui donne accès à une dimension inédite — lui permettre de trouver sa propre vie par la grâce de quelques pages. Même si les mots sont simples. Même si les phrases sont ingrates. Même si le récit est extrêmement intime et « réaliste ». Changer l’état du lecteur, l’emmener ailleurs, activer ses pensées, sa joie, ses peurs, ses doutes, son besoin de disparaître, de partir.

Pour y arriver, vous prenez même le risque d’emmener vos lecteurs sur les lieux des attentats du 13 novembre, en les faisant descendre jusque dans la fosse, parmi les cadavres.

Quel rôle accordez-vous à la prééminence du regard face à la mort ?

Choquer, provoquer, n’a jamais été mon horizon, et ne le sera probablement pas. Ce n’est pas ma nature. Je suis quelqu’un de secret, d’une timidité souvent extrême. Ce qui en revanche m’est crucial, c’est de produire un moment. Un réveil. Un instant inouï. J’essaye de faire cela. Et mettre en face. Essayer de créer un lieu possible de vérité, même si ce terme est extrêmement délicat — il est trop souvent trahi, mal employé, idéologisé, fantasmé. Par vérité j’entends simplement tenter de voir sans fuir : se mettre en face d’une vision. Ouvrir les yeux et cesser de parler pour enfin entendre.

La scène de la fosse du Bataclan est très dure, mais elle est le terrible sol de vérité à partir duquel je me suis tenue droite dans l’axe de vie. On ne peut pas mentir avec les morts. Ils vous convoquent brutalement au lieu de votre source.

Propos recueillis par Dan Burcea (22 sept. 2017)

Crédits photo : Jules Faure

Frederika Amalia Finkelstein, « Survivre », Editions Gallimard, Collection L’Arpenteur, 17 août 2017, 144 pages, 14 euros.

 

septembre 22, 2017