Interview. Sylvie Taussig : « Hors de l’écriture, je suis en exil »

 

 

 

Partir à la recherche de sa voix perdue et se retrouver à poursuivre l’ombre d’un vélocipédiste fantôme, tel sont les raisons centrales qui poussent l’héroïne du roman « Diane et le vélocipédiste » de Sylvie Taussig à une aventure dont la symbolique est tout aussi importante que ses improbables péripéties. Victime d’un violent orage sur le pont Royal, Diane perd complètement l’usage de la parole, chose particulièrement handicapante pour un être comme elle qui fait de la lecture des manuscrits à la fois son métier et sa source d’inventer des vies qu’elle raconte ensuite comme étant les siennes. Décidée de tout laisser derrière – compagnon et mère possessive -, Diane part à l’aventure à travers l’Europe. S’ensuit une série d’événements qui vont la conduire jusque dans les Balkans. La symbolique de cette épopée loufoque n’échappe pas à Sylvie Taussig, qui, au-delà de la qualité de chargée de recherche au CNRS et de son œuvre romanesque, est familière des discours philosophiques, de la traduction et de l’histoire des idées.

Elle nous livre ici son regard sur son récit et sur son excentrique personnage.

 

Votre activité de recherche et le nombre important d’ouvrages qui en résulte sont impressionnants, sans parler ici de votre activité de traductrice et de vos écrits proprement littéraires. Pouvez-vous nous parler de vos domaines de prédilection, comme celui de la philosophie classique et plus particulièrement autour de l’œuvre de Pierre Gassendi et l’histoire des idées au 17e siècle ? A ce sujet, vous avez publié plusieurs ouvrages[1].

De mon activité professionnelle, je ne citerai qu’un ouvrage auquel j’ai contribué il y a des années de cela : « une vie humaine ».   Voilà ce que je découvre, chez ces grands anciens, d’Épicure à Richelieu, en passant par Gassendi ou Confucius : des vies humaines, dans lesquelles l’histoire a choisi de retenir tel ou tel fait. Disons que ces trente années de travail me donnent une certaine sagesse devant votre question. A 20 ans, j’aurais bondi – et dans le fond, intérieurement je bondis. Ce qui est important dans une vie humaine ne se voit pas nécessairement.

De Gassendi, ce philosophe français du XVIIe siècle qui se déclare plutôt rationaliste et pragmatique, cherchant une voie moyenne entre dogmatisme et scepticisme, vous écrivez dans une de vos contributions[2] : « La question est celle-là même du but assigné à la philosophie, selon Épicure et selon Gassendi, selon Aristote aussi, à savoir de trouver le bonheur ».

Dans quelle mesure touchons-nous, selon cette affirmation, la frontière même qui réunit plus que ne sépare la philosophie et la littérature ?

Catastrophe : vous me faites passer un grand oral de philosophie ! En fait je suis une forte en thème et en version.

La frontière est celle de la traduction : l’exercice de la philosophie pour moi se résume pratiquement à la  traduction. Du latin en français,  par exemple, avec Gassendi. Je ne suis pas philosophe, mais écrivain. Je ne pense pas par concepts, ni par représentations, mais dans la matière des mots. Ma mémoire est inexistante : je dois à chaque fois partir de rien, et bâtir. Mes articles sont écrits dans une sorte de transe,  puis j’oublie. Je peux me relire, mais c’est l’éditeur en moi (c’est un aspect que vous n’abordez pas ici, de fait il est invisible, et pourtant extrêmement vivace – c’est une autre forme de traduction, en réalité, ou de dépersonnalisation).

Vos propos me permettent d’aborder un autre domaine qui vous est cher, celui de la création littéraire. Quelle place occupe l’écriture fictionnelle dans votre vie ?

Je vais ici donc manifester ma mauvaise humeur. L’écriture professionnelle occupe du temps dans ma vie, mais d’espace, aucun. Les sujets que j’aborde (et l’on me reproche de papillonner, en réalité je m’intéresse à tout, voilà que, du 17e siècle j’ai la vocation d’honnête homme – et l’inquiétude spirituelle du demi-savant) ne commencent à prendre de l’espace que quand j’écris. Ce n’est pas que cela me soit cher – hors de l’écriture je suis en exil.

Votre dernier roman, « Diane et le vélocipédiste », est, selon moi, une allégorie sur la capacité du langage à exprimer nos pensées, nos vies et, par conséquent, de nous représenter nous-mêmes. Seriez-vous d’accord avec cette formule ?

C’est d’abord l’histoire d’une muette.  Ce qu’elle est ne se dit pas, et pour se faire connaître, chez les humains, il faut se dire. Chacun croit la connaître, et chacun a sa Diane. Le livre est né d’un choc ancien, celui de la guerre en ex Yougoslavie. Elle part vers l’est, mais l’est n’est pas l’image de l’orient, ni l’origine de la parole. Il est un chaos où se retrouvent les chercheurs d’éclipse.

Sauf que l’aphasie qu’elle emporte dans ses bagages n’est pas une maladie de naissance. Elle survient à la suite d’un accident, « un orage apocalyptique » que personne dans son entourage n’a vu passer.Àpart elle, bien entendu, qui voit « ses fondations verbales volatilisées ». Comment vit-elle cette infirmité soudaine qui l’oblige d’aller chercher les mots à l’intérieur d’elle-même ?

 

Que son entourage n’ait rien vu n’implique pas qu’il n’y ait rien eu. Son  entourage est très occupé – les gens sont très occupés et sont rarement des promeneurs parisiens. Curieusement,  au Pérou où je vis, je découvre que le « coup de vent » est,  dans la Weltanschauung  andine, un événement majeur, juste en dessous  de la foudre. Il rend fou, il rend voyant, nul ne doute de son existence. Dans le cas de Diane, aucun doute que cet orage l’ait frappée et l’ait rendue muette. Pour elle, la  question devient pratique, quotidienne : comment communiquer ?  Elle décide de renoncer. Dès lors les uns et les autres se projettent sur elle. L’ambition d’aller chercher les mots à l’intérieur de moi-même était la mienne : quelle parole quand il n’y a plus de parole. C’est bien une limite du roman, là où il bascule dans une œuvre d’imagination. 

 

Diane n’est pas en réalité à sa première étrangeté : une sorte de mythomanie prend de temps en temps possession d’elle, comme une sorte de déformation professionnelle. D’où vient ce penchant qui prend chez elle des airs de « voyeurisme et d’accablement » ?

C’est bien le mot : une déformation professionnelle. Sa profession de lectrice professionnelle peut être une image de ces  informations innombrables que nous recevons tous les jours et ne pouvons pas traiter. Nous cherchons à constituer nos propres algorithmes pour survivre – et soudain nous devenons diserts sur tel événement ou tel personnage qui ne nous concerne pas plus qu’un autre et, si nous nous prenons en flagrant délit d’illusion, nous  nous y accrochons mordicus, quitte à nous inventer un passé ou à extrapoler de telle émotion effectivement vécue. Je le distinguerai donc de l’accablement ; car, pour emprunter une métaphore à la navigation d’eau polluée, sur un océan dont la surface disparaît sous le plastique, il faut godiller au milieu de vestiges épars. Accablement quand nous regardons leur hétérogénéité déprimante, à la Prévert, voyeurisme quand nous inventons des liens et un sens – et nous mettons à y croire. Ainsi du coup de vent. Ainsi de la muette.

Un autre thème présent dans votre livre est celui du voyage : votre héroïne traverse l’Europe à la recherche d’un improbable vélocipédiste. Peut-on attribuer des dimensions de voyage initiatique à cette recherche ?

Le mythe de l’orient comme lieu de ressourcement et de dévoilement est  durable. Il produit le meilleur et le pire, comme toutes les mythologies politico-spirituelles. Elle part vers l’est et  arrive au milieu de la guerre en ex Yougoslavie. Le roman est très  précisément daté et situé dans cette histoire de l’Europe, même si le style n’en est pas proprement réaliste. Ce peut être une sorte de formation, mais certainement pas initiatique dans un sens religieux ou ésotérique. Je pars de réalités tangibles : Diane commence par aller vers l’ouest et se heurte, physiquement, à l’océan ; vers l’est, elle va plus loin, elle marche plus longtemps, elle traverse cette Europe jusqu’à ce point où l’Europe s’est fossoyée. Ce qui peut être éventuellement initiatique, c’est ce déséquilibre de marcher en Europe entre  des imaginaires et des fragments de réalité auxquels, privée de parole, elle ne peut que refléter, sans cohérence. 

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[1] Je citerai en introduction plusieurs de vos ouvrages : Vie et mœurs d’Épicure par Pierre Gassendi, version bilingue, notes, introduction et commentaires par S. Taussig, Paris, Les Belles Lettres, 2005 ; Les Lettres latines de Gassendi, version bilingue, édition, introduction et notes en 2 vol. par S. Taussig, Turnhout, Brepols, 2004. Du principe efficient, c’est-à-dire des causes des choses, Syntagmaphilosophicum, Physique, section I, Livre 4, traduit du latin, présenté et annoté par Sylvie Taussig, Turnhout, Brepols, 2006.  De la liberté, de la fortune, du destin et de la divination, (Syntagmaphilosophicum, Éthique, Livre III), traduction et annotation par Sylvie Taussig, Turnhout, Brepols, 2007. La logique de Carpentras, (1636) Texte, introduction et traduction par Sylvie Taussig, Turnhout, Brepols, 2012. Examen de la philosophie de Robert Fludd. Texte présenté, traduit et annoté par Sylvie Taussig, SÉHA – Archè, Paris – Milan, 2016.

[2] D’Épicure à Gassendi, plaisir et douleur, les passions critère du bien-vivre, in « Les passions antiques et médiévales » sous la direction de Bernard Besnier et Pierre-François Moreau et Laurence Renault, p. 111-129.

 

Interview réalisée par Dan Burcea

Sylvie Taussig, «Diane et le vélocipédiste», Éditions Chemins du hasard, 2018, 216 p.