Immobilité apparente et tentation de fuir l’érosion du temps chez Michaël Uras: «La maison à droite de celle de ma grand-mère»

 

 

Il existe en musique une technique appelée en italien bicordo qui consiste à jouer simultanément une mélodie sur deux cordes dans une parfaite symétrie. En rhétorique, il en résulterait donc une forme d’expression semblable à une déclamation qui renvoie, quant à elle, à la beauté de la mélopée.

C’est sous cet angle qu’il serait opportun de regarder l’univers romanesque de Michaël Uras dont l’œuvre est une parfaite illustration de ce procédé. En effet, son écriture plonge dans des territoires secrètement liés et insaisissables à la fois, celui de la Sardaigne de son enfance et celui du fait littéraire illustré dans l’œuvre de Marcel Proust ou dans sa présence lénifiante illustré dans la biblio-thérapie. Plus encore, donnant de concert la parole tantôt à Jacques, tantôt à Giacomo – qui ne sont que deux incarnations homonymiques de l’auteur-narrateur – le romancier franco-sarde finit par faire résonner les deux liens d’une sensibilité qui, en ce qui le concerne, s’adaptent et se répondent d’une rive à l’autre de la Méditerranée. Il est donc essentiel, si l’on veut comprendre cet aller-retour symbolique qui alimente l’écriture de Michaël Uras, de parcourir ces deux domaines, le premier étant présent dans des romans comme « Nos souvenirs flottent dans une mare poisseuse » et « La maison à droite de celle de ma grand-mère », le deuxième, dans « Chercher Proust » ou « Aux petits mots les grands remèdes ».

Ce qui nous préoccupe ici c’est justement son dernier roman, « La maison à droite de celle de ma grand-mère », dans lequel Michaël Uras retrouve Giacomo, son héros, dans une ambiance de maisons multicolores, qui enchante le regard par « une plongée dans l’arc-en-ciel » d’un « espace vital » immobile et secret par la position géographique accrochée à l’altitude des lieux. C’est dans ce paysage familier des montagnes sardes que Giacomo se retire pour finir la traduction d’une version inédite de Moby Dick de Herman Melville. Tout paraît propice au travail, à la méditation et à la rêverie, aux retrouvailles et aux souvenirs qui remontent de l’enfance, aux mystères des sépultures préhistoriques, des fameux « domo de Jana », les maisons de fées. Les choses vont subitement connaître une tournure inattendue, l’hospitalisation de la grand-mère mourante, mobilise toute la famille, d’abord l’oncle Gavino et ensuite les parents de Giacomo, un couple haut en couleurs. Résigné et pris de court, tout ce beau monde attend le trépas de la nonna, les pompes funèbres, étant prévenues du triste événement, se tiennent prêtes. Sauf que la vieille dame ne l’entend pas de cette oreille et veut déjouer la course à l’héritage de ses enfants. Seul allié, Giacomo comprend vite le jeu de la nonna, et se range de son côté.

Cela permet également une respiration plus légère et plus contemplative, une distanciation de l’action qui laisse sa place au souvenir.  Le jeu de la mémoire n’est plus « un désir d’omniscience, un désir de puissance » comme dans « Nos souvenirs flottent dans une mare poisseuse », l’auteur prend, dans ce deuxième roman sarde, le temps de permettre à cette même mémoire de s’imprégner d’images, de souvenirs et de la nostalgie des temps anciens, de rencontres et de retrouvailles avec des personnages qui continuent à émerveiller le jeune traducteur, de retour dans les territoires de son enfance et de sa jeunesse. Manuela, le premier fantasme de Giacomo, le Capitaine tenant le rôle du père, le docteur Ignazio guérissant tout à l’aide de l’Effervescente al limone, Fabrizio à la peau dévorée par la maladie, Alessandra, la charmante doctoresse qui soigne la nonna, et même cette grand-mère malade imaginaire, sont des personnages qui occupent des places bien définis dans l’économie du roman urasien, comme une commedia dell’arte sarde.

Deux figures assurent l’unité de cet univers narratif : la nonna, par sa longévité contagieuse, et Giacomo, l’éternel adolescent immobilisé à la frontière de la maturité comme dans une phobie incurable. Ce n’est pas sans importance de préciser que tous les romans de Michaël Uras mettent en scène ce narrateur qui se complait plutôt dans le rôle de l’anti-héros gauche, maladroit, qui vit inconfortablement chaque mise en lumière, une sorte de « Grand Blond avec une chaussure noire ». Cette mise en abyme apporte un charme particulier à l’ensemble de la construction narrative qui prend ainsi la liberté de jouer avec le réel et de courtiser un imaginaire à portée de main, disponible à tout instant à ouvrir au récit la porte précieuse et secrète de la fiction. Cette dualité est visible dans la complicité permanente entre le lecteur et le personnage principal. Incapables d’atteindre l’amour idéal, d’assumer son rôle paternel, Giacomo et son frère jumeau Jacques implorent et gagnent facilement l‘adhésion de ce lecteur et même sa sympathie.

On comprend aisément que derrière cette litote se cache en réalité l’humanité profonde dont sont imprégnés les personnages de Michaël Uras. En explorant l’univers de l’enfance, l’auteur place sa fiction dans un temps éternel, indélébile et inaltérable dans lequel on se reconnait et on se réfugie facilement à la recherche d’un territoire lui aussi idéal, celui de l’insularité symbolique garantissant l’immuabilité de la mémoire et la pérennité illusoire de l’éternelle jeunesse.

Dans ce jeu entre l’immobilité apparente et la tentation de fuir l’érosion du temps, Michaël Uras se place plutôt du côté des gardiens des maisons multicolores et des faiseurs de légendes.

Le fait-il tout seul ou bénéficie-t-il de la complicité de sa chère nonna ? Vous aurez le plaisir de le découvrir dans les pages enchanteresses de ce magnifique roman.    

Dan Burcea

Michaël Uras, « La maison à droite de celle de ma grand-mère », Éditions Préludes, 2018, 320 p., 15,90 euros.  

juin 25, 2018