Le roman d’une effacée magnifique : «Une femme en contre-jour» de Gaëlle Josse

« Le roman et la vie se confondent, ma vie est une Narration tantôt

vécue tantôt imaginée et si un journal américain m’a donné

le nom de collectionneur d’âmes, c’est que je ne cesse de faire

mon plein de je innombrables, par tous les pores de ma peau »

(Roman Gary, La nuit sera calme)

 

S’il y avait un métier qui valait tous les trésors du monde, nous dit l’auteur de la «Promesse de l’aube», ce serait donc celui de collectionneur d’âmes.

Viviane Maier, le personnage du livre de Gaëlle Josse « Une femme en contre-jour » illustre bien cette passion incessante et fébrile qu’elle exerça à son tour, non pas au travers des mots de la littérature, mais avec les images de la photographie qu’elle exerça avec une amour débordant, excessif, obsessionnel.

Romain Gary et Viviane Meier, deux écorchés vifs parmi tant d’autres …

La photographe américaine a su relever à son tour le défi « de dire le monde, de dire les êtres, les vies » comme « un réceptacle, un révélateur, [une] plaque sensible de la vie » au risque d’accepter le risque de laisser au bord du chemin la vérité sur sa personne. Raconter la vie de cette femme si particulière n’est pas une démarche facile pour Gaëlle Josse, s’agissant pour elle de prendre le risque de construire ce que l’on pourrait appeler une anti-biographie romanesque, en plaçant symboliquement son sujet en contre-jour et transposant ainsi en littérature une technique d’éclairage surprenante où la lumière sert plutôt à cacher l’objet photographié qu’à le mettre en valeur. L’exercice est familier pour cette auteure habituée « des énigmes, des destins brisés » et du saisissement des visages (« l’Ombre de nos nuits », 2016) ou des personnages de femmes fortes, aux portes de la folie (« Une longue impatience », 2018). En Viviane Maier elle trouve largement le matériel romanesque nécessaire, surtout celui qu’elle appelle « l’insoluble secret d’une existence, [la] terrifiante solitude d’une femme » qui saura vaincre son désespoir à travers « le geste photographique ». Cette clé universelle pourra ensuite l’aider à déchiffrer le secret d’une vie faite de passions et de désirs, de «l’insatiable cavalcade avant le néant».

C’est l’histoire de la famille de Wilhelm et Maria von Mayer, débarquant en 1905 à Ellis Island, venus d’Europe avec leurs enfants Alma et Charles. Ils deviendront les Meier. En 1919 Charles épouse Maria, les futurs parents de Viviane qui verra le jour le 1er  février 1926. En 1927, le couple se sépare et la mère cherche à tout prix à tenir à distance la famille paternelle de leur fille. S’ensuivent des périodes difficiles dans le Bronx, Manhattan étant trop cher pour elles.  Cette errance et la précarité de toute sa vie, mais surtout la terreur dans laquelle elle a grandi vont laisser des traces sur sa personnalité et surtout sur le regard qu’elle va jeter sur le monde à travers son Rolleiflex. Et si le monde qu’elle immobilise sur la pellicule de son appareil est aujourd’hui scruté pour en saisir l’originalité, ce qui  est sûr concernant sa vie personnelle, c’est que rien ne sortira du « puits de silence » qu’elle deviendra.

En reprenant le fil de son histoire, de cette période de tous les dangers et de toutes les peurs, Gaëlle Josse tente de passer de l’autre côté du miroir de ce portrait plongé dans tant de mystères si bien gardés. L’auteure connait l’enjeu majeur de sa démarche : non pas celui de raconter tout simplement la vie de Viviane Maier, son histoire, malgré sa part d’inimaginable, de romanesque, mais d’investiguer des faits de sa vie qui pourront en dire plus sur sa personnalité blessée a jamais. Deux exemples suffisent ici pour illustrer ce point de vue – la peur et l’obsession d’autoprotection de son héroïne qui posera un verrou à chaque porte de la chambre où elle habitera, mais aussi sa volonté d’effacement, sa peur de s’affirmer, malgré la valeur de son œuvre qu’elle n’osera jamais montrer comme étant le résultat de son art dont on sait qu’elle connaissait la vraie valeur. Vivian Meier est avant tout « un esprit libre », malgré sa solitude, ses autoportraits « innombrables et énigmatiques » sont « d’une époustouflante maîtrise graphique », témoignage de sa personnalité forte et de sa présence au monde. Mais le plus étonnant reste chez-elle ce sentiment particulier de fierté, « celle des vaincus », nous dit l’auteure.

L’exercice d’écriture renvoie Gaëlle Josse à ses propres fragilités et au besoin qu’elle ressent de faire passer son rayon de lumière à travers son œuvre. Cette appropriation de son personnage la renvoie à son parcours de vie : raconter celui de Viviane Maier devient ainsi une projection en ombres chinoises de sa propre histoire. « Écrire, c’est rêver Shéhérazade », nous dit-elle, en faisant ici l’éloge de l’invention répétée et salvatrice.

La vie de la photographe américaine racontée avec autant d’empathie rejoint par sa part cachée la voie étroite par laquelle passent d’habitudes les héros de légende. C’est en cela que le travail d’investigation et tout le cortège des faits biographiques permettent d’accéder dès lors à la dignité majeure qui est celle de devenir des personnages de fiction.

Les lecteurs découvriront l’histoire incroyable de cette femme bizarre et charmante à la fois, portant sans cesse un appareil photo autour du cou, ignorée à l’époque pas si éloignée – elle meurt en 2009 – et considérée aujourd’hui comme une des plus grandes photographes de rue de l’histoire, mais qui fut aussi une nounou aimée et controversée.

Retenons pour conclure ces phrases qui closent le livre de Gaëlle Josse : « Il nous reste désormais le regard unique de Viviane Maier et la force de son œuvre. Une œuvre puissante, inspirée, celle d’une femme qui a, envers et contre tout, décidé de vivre les yeux grands ouverts ».

Avoir les yeux grands ouverts – qu’elle incroyable leçon de lucidité pour une époque comme la nôtre !

Dan Burcea

Crédits photo: Louise Oligny

Gaëlle Josse, « Une femme en contre-jour », Les Editions Noir Sur Blanc, 2019, 153 p.