Grand Entretien avec la pianiste franco-roumaine Axia Marinescu : « Un artiste doit être avant tout un créateur »

 

La pianiste franco-roumaine Axia Marinescu collectionne les éloges de la presse musicale internationale qui met en avant son talent et l’élégance de son interprétation. Pour Radio Classique, par exemple, elle est « une artiste charismatique au discours élégant et coloré », alors que pour le Crescendo Magazine elle est « une personnalité artistique attachante [qui] nous dévoile un jeu subtil et raffiné, à la virtuosité souple et claire ». La Radio nationale roumaine n’hésite pas à mettre en avant le fait qu’Axia Marinescu « emporte son public avec un jeu raffiné qui relève d’une grande intelligence musicale ».

Qui est cette jeune pianiste qui à l’âge de 4 ans entendait la musique pleurer, et quel est son parcours de Bucarest à Lausanne, de Paris, où elle a décidé de poser ses bagages, à Bruxelles, de la musique à la philosophie qu’elle a étudiée à la Sorbonne pour enrichir sa personnalité, comme elle n’oublie pas de le préciser ?

 

 

Bonjour Axia, nous aurions pu tenir notre conversation en roumain, notre langue maternelle à tous les deux, mais nous avons choisi de le faire en français. Que représente la langue française pour la polyglotte que vous êtes ? Je sais que vous parlez couramment cinq langues.

En effet, l’apprentissage des langues a été depuis toujours l’une de mes passions. Le français ne fait pas partie des premières langues que j’ai apprises à l’école. Malgré une tradition francophone et francophile qu’on connaît tous de la Roumanie, l’apprentissage du français, en tant que première langue étrangère étudiée à l’école, n’était plus à la mode. À Bucarest, ma ville natale, j’ai commencé avec l’allemand depuis l’âge de trois ans et puis j’ai suivi les cours d’une école publique allemande. Comme la majorité des enfants de mon époque, j’ai appris en premier l’anglais et seulement après le français. La langue espagnole, je l’ai apprise toute seule par pure passion, ainsi que le portugais et l’italien.

Concernant le français, je l’ai toujours regardé comme une langue qui incarne l’élégance suprême de la locution. En effet, la langue française est particulièrement subtile dans ses intonations et sa musicalité. Elle n’est peut-être pas aussi chantante que l’italien, mais je trouve qu’elle est formatrice pour une certaine clarté de la pensée.

Le français est également pour moi la langue de la poésie, la langue expressive et dépositaire de mes souvenirs d’adolescence, car cette époque de la vie qu’on chérit tous, je l’ai vécue en France, au moment de toutes les découvertes possibles qu’un être humain peut faire au cours de son existence. 

Le français est aussi la langue de la raison et de la philosophie, de par sa cohérence et sa complexité de la construction. Et puis, comment pourrait-on oublier son côté intime, rêveur et musical dans lequel ont parlé Rimbaud, Mallarmé, Apollinaire ? 

De la musique avant toute chose, comme le chantait Verlaine… 

Je parlais dans l’introduction de votre précoce prédisposition à la musique et d’un épisode qui relate qu’à l’âge de 3-4 ans vous entendiez la musique pleurer. Que pouvez-vous nous dire de ce moment je dirais fondateur dans votre vocation pour la musique ?

Oui, c’est un moment qui a conditionné, j’en suis sûre, mon parcours ultérieur dans la musique. Je me trouvais en vacances à la mer avec mes parents, et comme vous indiquez, je n’avais pas plus de trois ou quatre ans. À l’époque, on faisait passer sur toutes les chaînes radio une chanson d’Elton John que j’entendais lors de nos balades sur la plage ou dans les ruelles de la petite ville du littoral roumain. Dès que j’entendais cette musique, je commençais moi-même à pleurer en partageant à ma maman la douleur suscitée par la chanson, qui exprimait pour moi la tristesse et la mélancolie.

Cela a été un signe pour mes parents et au retour des vacances ils se sont dit qu’il fallait peut-être essayer de prendre contact avec un professeur de musique, afin de pouvoir faire connaissance avec un instrument et voir si j’avais des inclinations dans cette direction.

J’étais particulièrement intéressée à l’époque par la danse et le dessin que j’ai continués pendant des années comme loisir, mais après avoir connu le piano, j’ai assez rapidement décidé qu’il me plaisait plus que tout ce que j’avais déjà expérimenté avant… c’est ainsi que je l’ai suivi, en tant que compagnon et avec amour inconditionnel, pendant toute ma vie.

Vous avez commencé vos études au Conservatoire de Bucarest très tôt, à l’âge de 5 ans, pour débuter à 11 ans avec l’Orchestre national de la Radio roumaine. Tout le monde reconnait unanimement la valeur exceptionnelle de l’enseignement musical roumain. Que vous a-t-il apporté à vous personnellement, avec qui avez-vous étudié et comment définiriez-vous le socle posé à cette époque pour bâtir votre future carrière de pianiste ?  

On parle souvent des écoles et des formations spécifiques, des méthodes d’enseignement artistique, tant pour la musique, que pour la peinture, la danse et les autres arts.

Une méthode est certes importante, mais je pense que le développement du discernement individuel de l’artiste passe au-dessus de tout. 

Plus qu’une méthode rigide, l’influence d’un maître est celle qui peut nous guider dans le chemin de l’art, sans pouvoir pour autant nous apprendre un savoir-faire universel et unanimement valable. C’est en cela que consiste à mon sens la différence capitale entre le concept de métier et celui d’art. 

Une bonne école ne va jamais fabriquer un vrai artiste, car pour cela il doit être investi d’un don, mais elle peut le canaliser vers le développement et l’expression honnête et directe de ses talents.

L’école peut montrer des directions, ou inciter la créativité de l’artiste, mais elle ne peut pas le former entièrement.

Ce qui est important, par contre, et là c’est un élément qui peut caractériser une école ou une autre, c’est l’apprentissage de certains aspects qui tiennent de la discipline du travail, dans la mesure où cette dernière peut améliorer le geste technique, afin que l’artiste puisse y faire recours sans médiation et s’exprimer ainsi davantage dans l’originalité de la création. 

Ainsi, je dirais que dans l’école roumaine, avec ma professeure Mme Ileana Busuioc, j’ai appris la rigueur, la discipline qui traduit la persévérance individuelle de l’artiste, le sens du travail et le respect du texte musical, qui est une toile sainte pour le pouvoir d’expression d’un interprète.

À 17 ans, vous quittez la Roumanie pour la Suisse où vous étudiez pendant 2 ans le piano à Lausanne. Il y a dans cette étape de votre vie deux aspects sur lesquels j’aimerais vous interroger : celui de la rupture de votre milieu natal et donc de l’intégration dans un monde nouveau et celui du travail, de l’effort. Ce sont deux aspects que vous avez déjà abordés dans une interview accordée en 2019 à Trinitas TV qui avait justement comme devise Talent et effort. Que pouvez-vous nous dire aujourd’hui à ce sujet ?

Je crois que pour un artiste, il est fondamental d’être ouvert et de connaître l’univers qui l’entoure. On ne parle pas seulement de la variété du champ professionnel qui s’inscrit par la suite dans une vision artistique globale et approfondie, mais aussi des contacts avec des cultures différentes, avec des êtres humains qui vivent selon des coutumes autres que les nôtres et des systèmes de pensée qui ne font qu’enrichir et élargir la palette de connaissances. Ma conviction est qu’un artiste, un vrai, ne peut être borné dans la prison de son domaine, car ses ressources intérieures vont être rapidement épuisées et sa créativité affaiblie.

La séparation avec mon milieu natal a été difficile effectivement, surtout parce que j’ai toujours été et je le suis encore aujourd’hui, très liée à ma famille. Mais j’avais clair en tête à l’époque, que c’était l’unique voie à emprunter si je voulais pouvoir avancer dans mon parcours. 

Le changement suppose sans équivoque un effort et un travail supplémentaires, car on est obligé à s’adapter plus ou moins rapidement à des conditions de vie nouvelles. La Suisse est un très beau pays, mais l’ambiance du quotidien était diamétralement opposée à ce que j’avais vécu en Roumanie. Le rythme des gens, le bouillonnement et la frénésie de Bucarest étaient introuvables à Lausanne où je suivais les cours au Conservatoire. L’âme de la ville était bien plus disciplinée et rigoureuse, la cadence plus régulière. D’un coup, il fallait s’habituer à la solitude, à des moments d’intimité avec soi-même, car se faire des amis, rencontrer des gens prenait du temps et puis l’ère de l’Internet n’était qu’à ses débuts. Je pouvais communiquer une fois par semaine avec ma famille, au téléphone fixe du foyer d’accueil où j’habitais. Ça a été pourtant une magnifique école de vie, car l’adaptabilité et la curiosité, la résilience comme on dit aujourd’hui, restent pour moi des éléments indispensables à la réussite.

Et à Paris où vous rejoindrez l’École normale de musique ? Est-il vrai que tout trajet d’un artiste accompli passe par la Capitale française, comme nous pouvons le lire dans tant de biographies ? Et pourquoi ? Quels professeurs, quelle méthode, quelle expérience ?

Je suis venue à Paris pour plusieurs raisons. D’abord, la raison professionnelle : il est vrai que Paris était à l’époque, peut-être même plus qu’aujourd’hui, la Mecque de la vie artistique. J’avais très envie de me confronter à toutes les nouveautés, aux meilleurs artistes du moment et à l’offre culturelle que cette ville mettait sur le tapis. Il y a eu également le désir de retrouver une atmosphère citadine, vivante et dynamique, qui me manquait tant en Suisse. 

J’étais ravie de pouvoir aller presque tous les jours à une exposition, un concert, découvrir des choses merveilleuses, du point de vue de l’art. C’était pour moi la vraie vie dont un artiste avait besoin.

Pendant mes études parisiennes, j’ai travaillé à l’École Normale de musique avec Rena Shereshevskaya, en mettant l’accent sur la conception d’une technique pianistique basée sur la profonde écoute du son, toujours en relation avec le langage historique spécifique de chaque compositeur. Il est impératif à mon sens de savoir construire une interprétation en cohérence avec le contexte stylistique de l’œuvre et d’éviter des contresens lamentables au nom de l’originalité sans règles. Comme le disait Picasso, il faut connaître en détail les règles, afin de pouvoir les transgresser par la suite… 

Toujours à Paris, j’ai pu réaliser l’un de mes autres rêves : étudier la philosophie. Je me rappelle de ces temps de folie où je suivais en même temps les cours au Conservatoire et ceux de philosophie à l’Université. Je révisais mes examens dans le métro, dans les trains, partout où je trouvais un moment libre. 

Tout aussi renommé est sans doute le Conservatoire royal de Bruxelles. Je vous poserais la même question concernant votre expérience et vos professeurs.

J’ai poursuivi mes études à Paris avec un Master au Conservatoire royal de Bruxelles, car je voulais absolument travailler à l’époque avec Jean-Claude Vanden Eynden, un pianiste merveilleux et sensible, dont l’intelligence du jeu m’avez toujours séduite. J’ai eu la chance également de travailler avec Gabriel Teclu, qui m’a accompagné pendant mes études au Conservatoire Royal, et m’a appris des secrets insondables de la technique pianistique : le jeu subtil de la pédale, l’utilisation intelligente et élégante du savoir-faire au service de l’expressivité et de la musicalité avant tout.

En dehors des études musicales, j’ai adoré les Belges, les Bruxellois. L’ambiance qui régnait au Conservatoire était tellement bienveillante, gentille, mais à la fois professionnelle. Un fait rare dans le monde artistique et un ingrédient qui manque à la pensée et la vie françaises, dont la rigueur nécessaire au professionnalisme peine dans la majorité des cas à se joindre à une souplesse naturelle qui exprime la construction organique du monde et dont l’équilibre certes fragile, est indispensable à la création. 

Cette région de l’Europe, les Pays Bas historiques, a toujours témoigné d’une pluralité de facettes et d’émotions. La rationalité et le sentimentalisme des Français et des Anglais, le lyrisme et la métaphysique des Italiens et des Espagnols, se sont tous retrouvés au fil de l’histoire, au sein d’une société cosmopolite, qui regorgeait de créativité et d’effervescence. 

Il suffit de penser aux visions sur le monde des penseurs et artistes tels que Spinoza, Rembrandt, Rubens (pour n’en citer que très peu). Des visions qui marient dans un florilège cohérent la rigueur, l’expressivité, la passion et la transcendance.

On peut encore sentir chez les Belges d’aujourd’hui cette intensité de la vie et c’est pour cela que je garde l’un de mes plus précieux souvenirs de ces années d’études à Bruxelles. 

Vous avez soutenu votre premier concert à l’âge de 11 ans avec l’Orchestre national de la Radio roumaine, comme nous le disions tout à l’heure. Depuis, votre carrière a connu une phénoménale ascension. Que pouvez-vous nous dire de ce parcours d’exception et, surtout, que pouvez-vous y rajouter aujourd’hui ?

 

 

Mon parcours a été un chemin que j’ai forgé avec beaucoup de passion avant tout, mais aussi avec de la persévérance, de l’effort, comme vous l’avez mentionné plus haut, et bien sûr, avec un travail acharné. Je m’étais assez tôt fixé quelques buts à atteindre dans la vie. Cela m’a toujours paru important, je n’ai jamais eu cette chance de pouvoir être emportée par la vie sur des territoires ou la fortune puisse m’accorder des faveurs inattendues, sans effort assidu au préalable. Si la chance inexpliquée existe, je ne pense pas l’avoir rencontrée jusqu’à maintenant. Heureux ceux à qui elle s’est présentée ! 

J’ai essayé par contre de toujours rester sincère et cohérente par rapport à mes valeurs et mon credo artistique, ce qui n’est pas facile dans un monde qui se conduit selon « des tendances ». 

C’est effectivement plus simple de percer en suivant les courants de mode, car la responsabilité artistique est presque inexistante. Pouvoir assumer un choix artistique, suppose un degré élevé d’indépendance et de discernement. 

C’est ce que j’essaie de faire également par la suite, réfléchir à des projets qui puissent apportent une touche de fantaisie, un clin d’œil vers l’auditeur qui sera, avec un peu de chance, porté vers une dimension inatteignable avec les outils de notre quotidien. C’est en tout cas ce à quoi je songe en faisant ce métier, le partage de la beauté qui me semble essentiel dans la vie de nous tous.

Vous avez produit récemment un CD très bien accueilli par la critique, Les femmes dansent. De quoi s’agit-il ? Il s’ajoute à votre riche discographie dédiée à Mozart, Schuman, Debussy, Ravel, Enesco, et tant d’autres. Pouvez-vous nous parler de votre discographie, en général, et de ce dernier enregistrement ?

 

 

Les femmes dansent est un CD qui me tient particulièrement à cœur. Il s’agit d’un projet centré sur la découverte de nouveaux répertoires. Dans ce cas on parle de la musique de danse écrite pour le piano par les femmes compositrices françaises. Plus qu’une démarche féministe, j’ai voulu mettre en évidence le talent et la vision dans la plupart du temps avant-gardiste des ces femmes qui se sont illustrées pendant leur vie et ont été, la majorité d’entre elles, oubliées par l’histoire, dû à des contextes historiques qu’on connaît tous. J’ai eu la chance d’enregistrer ce CD dans la magnifique Salle Gaveau à Paris, un cadre qui s’est plié à merveille sur l’image sensible et élégante de cette musique. 

Quant à mes autres enregistrements, ce serait long de vous les raconter tous en détail, mais ce que je pourrais vous dire, c’est que je tente toujours d’apporter une vision nouvelle d’un répertoire, de concevoir des projets en mettant l’accent sur les aspects esthétiques et musicaux de l’émotion artistique, plus que sur la théâtralité d’une fausse virtuosité vide de sens.  

Lors d’une conférence TED, tenue en 2016 sur le thème de la beauté et de l’art, vous parlez de la communion nécessaire entre l’artiste et le public. Comment vivez-vous cette alliance avec votre public lors de vos concerts ?

 

 

La communion d’un artiste avec son public est indispensable à l’acte artistique en soi. Au-delà d’une communication qui devrait s’installer d’emblée, je crois qu’un unisson d’émotion et celui qui crée l’unicité de l’instant musical. C’est un flux continu dans lequel tant l’interprète que son auditoire s’immergent dans un cadre où le temps semble aboli. Seulement dans ces moments de vécu intense on a l’occasion d’évader de la stérilité du quotidien, et notre condition humaine est potentialisée dans la rencontre avec la joie et le bonheur pur de la beauté.

Par la même occasion, vous exprimiez votre credo concernant l’artiste et son rapport avec des notions comme celles de métier, vocation et don dans le sens de charisme, de grâce. Qu’est-ce que signifie pour vous un artiste, quelle est la résonnance de ce mot dans votre vie ?

Un artiste doit être avant tout un créateur. C’est mon credo profond et la définition la plus courte et concrète de ce terme. À travers sa création, l’artiste construit un chemin qui mène à un but ineffable, mais en même temps omniprésent : l’émotion, dont la joie est l’expression suprême dans la vie humaine. Ce n’est pas un hasard si Beethoven a choisi de composer une Ode à la joie sur les vers de Schiller, comme manifestation pure du ravissement artistique. 

Le mode d’expression de l’artiste est bien évidemment unique et il témoigne de son individualité. C’est son devoir de la cultiver et la polir autant que possible selon le don qu’il possède. C’est en cela que ce mot résonne dans mon cœur, en tant que mode de vie, car être un artiste se répercute, je crois, non seulement sur sa personnalité, mais aussi sur les aspects concrets de la vie de tous les jours. 

Aussi, puisqu’il s’agit de la beauté, dans la réflexion que vous faite à cette même occasion, j’aimerais vous soumettre cette citation de l’écrivain François Cheng que, je suis certain, vous appréciez autant que moi : « La beauté n’est pas un simple ornement. La beauté est un signe par lequel la création nous dit qu’elle a du sens. Avec la présence de la beauté, tout d’un coup on a compris que l’univers vivant n’est pas une énorme entité neutre et indifférenciée, qu’il est mû par une intentionnalité » (François Cheng, LGL du 29 janvier 2020) ». Un commentaire de l’artiste et la philosophe que vous êtes ?

Quelle jolie coïncidence que vous me parliez de François Cheng ! Il se trouve que lors d’une tournée en Chine, j’ai connu une personne qui était proche de sa famille. C’est un écrivain-penseur que j’aime particulièrement, notamment pour sa vision sur la beauté, qui n’est pas sans lien avec une métaphysique d’inspiration hétéroclite, à la fois occidentale et orientale. 

En effet, comme je l’ai brièvement mentionné plus haut, la Beauté est bien plus pour moi qu’un ornement. Le changement qu’elle opère sur la réalité n’est pas seulement un embellissement artificiel, destiné à nous apporter un moment d’amusement ou de détente. Un évènement artistique n’est pas fait pour nous relaxer, on a pour cela le sport, les jeux, enfin plein d’autres activités. 

La Beauté est une dimension existentielle qui relève d’un sens profond et présent dans notre monde. Pour mentionner un autre grand livre de François Cheng : Vide et plein, la Beauté est envisagée comme une réalité providentielle, à l’image de l’Univers qui se définit simultanément par les lois de la physique quantique et de la relativité. Du vide – sa composante principale -, émerge paradoxalement le plein du souffle de la vie, dont les lois sont régies par les principes logiques et harmonieux de la Beauté. 

C’est ce que Platon avait à son tour énoncé dans un célèbre dialogue, le Timée. La Beauté est l’un des trois principes immuables – aux côtés du Bien et du Vrai – du monde des idées, dont le monde humain représente l’image imparfaite. La grande nouveauté qu’apporte Platon c’est de faire découler le Bien et le Vrai du principe supérieur de la Beauté, qui par sa force créatrice et dynamique engendre l’harmonie et l’équilibre des proportions. C’est la Beauté qui conduit par la suite aux vertus de la vérité et de la bonté… 

Enfin, permettez-moi de clore notre discussion avec un aspect que vous est cher : celui de la transmission des connaissance musicales aux enfants et aux mélomanes de tous les milieux à travers des master-class que vous animez. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet ?  

La transmission est en effet un aspect très important pour moi. Je crois que d’un côté, tout artiste se doit d’être généreux. Car le fait de créer suppose en premier lieu le concept de partage. 

Et puis de l’autre côté, avec la communication de certaines connaissances, on arrive à mieux se connaître soi-même. En verbalisant ou en essayant de trouver une manière claire d’explication, on est amené à définir plus concrètement des processus qui souvent se réalisent inconsciemment. 

C’est important à mon sens de parler à toutes les catégories du public, du moment où on ne sait jamais comment et dans quelle sensibilité, une idée, une parole peuvent résonner. C’est extrêmement enrichissant et satisfaisant également. À travers l’enseignement on est presque toujours confronté à la nouveauté, à la diversité des oreilles qui nous écoutent, chacune avec sa personnalité et sa réflexion distinctes.

Propos recueillis par Dan Burcea

Photoediting Attilio Taranto

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