Sonia Cadet : «Les écrivains absorbent, digèrent et régurgitent leur vision du Monde»

 

Pangolin. Wuhan. Chauve-souris. Coronavirus : premiers cas confirmés en France. Enquête épidémiologique. Le Coronavirus était-il présent en France dès début janvier ? Controverses. Alerte jaune. Bévue. Racisme décomplexé. Mea culpa. #JeNeSuisPasUnVirus. Syndrome de détresse respiratoire aigüe. Seuil symbolique. Zoonose. Pandémie. Directeur général de la santé. Cluster. AFP.

―  Les gens ont peur, d’autant plus que la menace est imprécise. Un virus est un ennemi intangible. Il est là, là ou là, explique Paul en désignant successivement son verre, la table puis la salle bondée du bar.

L’étudiant marque une pause, le temps d’une gorgée de bière.

―  Panique à bord, on ne contrôle plus rien, poursuit-il. Trouver un responsable est rassurant. C’est un comportement vieux comme le monde, à chaque épidémie, son bouc émissaire. Les Juifs pour la peste noire. Cinq siècles plus tard, les homosexuels ont été considérés comme coupables de la propagation du Sida et aujourd’hui, les Asiatiques…

―  Et alors, s’offusque Julie, ça rend l’attitude de ces imbéciles excusable ?

―  C’est ta naïveté qui est inexcusable, pouffe son ami. L’histoire démontre l’absence de progrès moral chez nos semblables dans ce contexte spécifique. Un fait qui n’a pas échappé à Giono, il relate ce phénomène dans Le Hussard sur le toit. Angelo Pardi est accusé d’empoisonner les fontaines …

―  Cette manie de tout ramener à la littérature ! Il est question de pauvres gens stigmatisés, ici et maintenant, dans la vraie vie.

―  Mais de quoi parle la littérature d’après toi, si ce n’est de la vraie vie ? s’enflamme Paul. Les écrivains absorbent, digèrent et régurgitent leur vision du Monde. Ils sont témoins de leur temps, sans eux nous ne serions que dans l’immédiateté, incapables de penser l’avenir…

SARS-CoV-2. Dans le monde : 167 414 cas confirmés. Gestes barrière. Symptômes. Il n’y a pas de preuve de l’utilité du masque en population générale. Polémiques. Déferlante dans les services hospitaliers français. OMS. Dans un mois, il n’y aura plus aucun nouveau cas. Restrictions de déplacement. Transmission. La moitié des patients en réanimation ont moins de 60 ans. Rassemblements interdits. La proxémie étudie le réglage des distances physiques entre individus dans la vie quotidienne. Livre Paris annulé. Net rebond de la cote de confiance de Macron. État d’urgence sanitaire. Stade 3. Distanciation sociale. Le ou la Covid ? On s’en fout.

La rumeur s’empare de la ville. Elle s’ancre dans les cerveaux. Sournoise, elle emprunte à la stratégie du virus dont les spicules s’accrochent à nos récepteurs cellulaires. Brouillard de l’esprit, elle estompe les contours de la logique.  

Sur les réseaux sociaux, des messagers virtuels prédisent un confinement total. Pour convaincre, les avertissements se réclament de ministères, citent des décrets. Sous les doigts de Liv, les infox défilent. Jusqu’à l’écœurement. Le regard de la jeune femme se détourne de l’écran.

Le métro s’évade du souterrain.

Les compagnons de trajets de Liv sont mentalement distants de leurs voisins à défaut de l’être physiquement. Téléphone. Tablette. Livre. À chacun son arme pour se placer hors de portée de l’autre. Sur la page d’un quotidien s’érigeant tel un mur pour isoler son lecteur, un dessin arrête les yeux de Liv. Un homme vêtu d’une combinaison de protection. Masque. Gants. La lance de désinfection qu’il manipule crache une page de journal. Noir et blanc à part le tuyau, rouge. Une légende. UNE BONNE INFORMATION EST LE MEILLEUR DÉSINFECTANT[1].

Immunité. Confinement. Fermeture des frontières. Nous sommes en guerre. Hydroxy chloroquine. Personnels soignant. Héros. Épuisement. État de droit. Libertés individuelles. Isolement. Mal logés. Prison. Cas contact. Conseil scientifique. Complot mondial. Lobbys pharmaceutiques. Asservissement des peuples. Grippette. Gel hydro alcoolique. Application. TousAntiCovid. Dépistage. Écouvillon. Tests RT-PCR. Récession. Solitude. Déficit public. Économie asphyxiée. État anxieux.

Jeanne finit de coiffer ses cheveux blancs. Du rouge à lèvre. Elle tapote ses pommettes. Des boucles d’oreille. Or et perles, ternies à force d’exil dans un écrin depuis la mort d’André, son époux. Un sourire d’approbation timide en direction de son reflet. Après des années d’étonnement amer devant la vieille inconnue que lui révélait chaque matin le miroir perfide, Jeanne s’est réconciliée avec son visage flasque.

Devant la fenêtre ouverte sur avril, la septuagénaire s’installe pour un rendez-vous, désormais rituel. Huit heures cinquante-neuf. Le froufroutement impatient des tilleuls de l’avenue s’invite dans la pièce. Ses jumelles de théâtre à la main, Jeanne guette l’artiste.

La danseuse de l’immeuble d’en face apparaît sur son balcon. Les arbres se figent. Le corps musclé évolue, se heurtant à l’exiguïté de la scène improvisée. Il se contorsionne, empêché par une camisole invisible. Gestuelle ramassée, contrainte, qui pourtant embarque Jeanne hors des murs de l’appartement. Gestuelle torturée, traduction, par celle qui danse, des mots de Zazie, dans ses écouteurs.

« Je suis un Homme et je mesure

Toute l’horreur de ma nature,

Pour ma peine, ma punition,

Je tourne en rond, je tourne en rond. »

Tester-Alerter-Protéger. Le port du masque se généralise. Course aux vaccins. Contestation. Indicateurs de circulation. Capitalisme financiarisé. Transposé au discours politique, le concept de résilience (…) cible la cause du déséquilibre comme une circonstance extérieure. Monde d’après. Commission d’enquête parlementaire. Exode urbain. Conseil de défense. Changement de doctrine. La culture paye l’addition. Résistance.

« La littérature sécrète de la civilisation, la poésie sécrète de l’idéal. C’est pourquoi la littérature est un besoin des sociétés. C’est pourquoi la poésie est une avidité de l’âme.

(…)

C’est pourquoi il faut traduire, commenter, publier, imprimer, réimprimer, clicher, stéréotyper, distribuer, crier, expliquer, réciter, répandre, donner à tous, donner à bon marché, donner au prix de revient, donner pour rien, tous les poètes, tous les philosophes, tous les penseurs, tous les producteurs de grandeur d’âme. »

Victor Hugo, William Shakespeare

Sonia Cadet, 24 novembre 2020

[1] Le dessin décrit est l’œuvre de l’auteur de bande dessinée, peintre et dessinateur de presse espagnol, Andrès Rabago (El Roto)

Sonia Cadet est née à La Réunion en 1971 et vit à Saint-Paul. Elle a travaillé durant une dizaine d’année dans le secteur privé auprès de publics en difficulté d’insertion. Elle est aujourd’hui cadre dans la fonction publique territoriale. Son livre Un seul être vous manque a reçu le Prix de Beaune 2019 du premier roman.

 

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