Léonard Popa en dialogue avec Rachida Belkacem : « La poésie n’est pas une échappatoire à la réalité »

 

 

Vous êtes née dans les Hauts-de-France, vous avez étudié dans votre pays natal, pourquoi vous présentez-vous comme un auteur franco-marocain ?

Je dis souvent que l’identité n’est pas une frontière mais un horizon. Être un auteur franco-marocain n’est pas une question de géographie mais de résonance.
La France m’a donné la langue dans laquelle j’écris, le souffle littéraire de Baudelaire et de Camus. Le Maroc, en revanche, habite un espace plus intérieur – une sensibilité, un rythme de l’âme, un certain rapport au silence et à la mémoire.
Écrire depuis ce seuil entre deux mondes n’est pas une division, mais un élargissement. Mon écriture s’épanouit dans cet espace où les cultures se font écho.
J’ai lu dans une de vos interviews que la poésie vous permet d’exprimer votre vulnérabilité et vos interrogations. Quand avez-vous pris conscience de vos vulnérabilités ? Quelles sont les questions que vous vous posez le plus souvent ?
La vulnérabilité apparaît dès l’instant où nous commençons à nous écouter honnêtement.
Pour moi, la poésie, c’était ce moment d’écoute.
Très tôt, j’ai compris que la fragilité n’était pas une faiblesse, mais une porte. Par elle émergent les questions essentielles : comment rester humain dans un monde en perpétuelle accélération ?
Comment préserver la tendresse en ces temps de bruit ?
Et peut-être la question la plus persistante : comment habiter le temps sans perdre notre silence intérieur ? La poésie ne résout pas ces questions. Elle leur permet de respirer.

Qu’est-ce qui est le plus important pour un poète ? Les questions ou les réponses ?
Pour un poète, les questions sont essentielles.
Les réponses ont tendance à fermer le monde ; les questions l’ouvrent. La poésie n’est pas un tribunal qui rend des verdicts.
C’est une lanterne portée à travers l’incertitude.
Un poète n’écrit pas pour conclure, mais pour approfondir le mystère de l’existence.

Vous figurez dans des anthologies consacrées aux écrivaines. Vous vous engagez activement dans la promotion de la culture et des droits des femmes. La poésie féminine ou féministe peut-elle encore exister aujourd’hui ? Conserve-t-elle encore sa spécificité ?

Oui, absolument.
La poésie féminine, ou féministe, demeure profondément nécessaire. Non pas parce que les femmes doivent être cantonnées à une seule catégorie, mais parce que chaque voix longtemps réduite au silence doit encore se faire entendre. La poésie féministe est aujourd’hui moins un slogan qu’une prise de conscience.
Elle explore le corps, la mémoire, la dignité, la liberté. Elle restitue la complexité là où le monde réduit souvent les femmes au silence ou à des rôles prédéfinis.
Sa particularité réside dans son courage : le courage de parler à partir de sa propre expérience et de la transformer en un langage universel.

La poésie peut-elle corriger la réalité ?
La poésie ne corrige pas la réalité.
Mais elle l’éclaire. Elle révèle ce qui échappe aux statistiques et aux gros titres : le frémissement de l’existence, les fractures invisibles de l’âme humaine. En ce sens, la poésie ne répare pas le monde directement, mais elle restaure notre capacité à le ressentir. Et parfois, c’est là le début d’une transformation.

Je connais vos préférences littéraires : Camus, Baudelaire, Tsvetaeva… Meursault ou Josef K., lequel vous est le plus proche ? Vivons-nous dans un monde absurde ?
Les deux personnages incarnent l’angoisse de l’existence moderne. Pourtant, je me sens plus proche de Meursault.
Il y a chez Camus une clarté austère que je respecte profondément : le courage d’affronter l’absurde sans illusion.
Mais Camus nous rappelle aussi que la lucidité n’interdit pas la dignité. Même dans un monde qui paraît parfois dépourvu de sens, les êtres humains peuvent encore choisir l’intégrité, l’attention et la compassion. Le sens ne nous est peut-être pas donné ; c’est quelque chose que nous construisons en silence. Je suis également inspiré par l’univers d’André Chedid âne Rumi.

Votre poésie accepte-t-elle la définition de Kafka : « L’attention est la prière naturelle de l’âme » ?
Oui, profondément. Pour moi, la poésie commence par l’attention. L’attention portée à un geste, un silence, une émotion fugace, un fragile instant de vérité.
Prêter attention est déjà une forme de respect.
C’est une façon de dire : cet instant existe, donc il compte. En ce sens, la poésie est bien une forme de prière, pas nécessairement religieuse, mais profondément humaine.

La poésie est-elle une île cathartique ? Vous avez écrit un jour : « Nous devons introduire le silence dans nos vies. »
Oui, je crois que le silence est essentiel aujourd’hui.
Notre monde est saturé de voix, d’images, d’urgence. La poésie nous offre une pause nécessaire. Quand j’écris qu’il nous faut réintroduire le silence dans nos vies, je veux dire qu’il nous faut créer des espaces où la pensée puisse respirer à nouveau. La poésie n’est pas une fuite de la réalité.
C’est une façon d’y revenir avec une plus grande clarté.

Vous étiez président du prix René Depestre en 2023. Qu’avez-vous observé durant cette expérience ?
Présider le prix René Depestre a été une expérience marquante. Ce qui m’a le plus frappé, c’est la vitalité de la poésie contemporaine à travers les cultures. Des voix venues de différents continents, de différentes langues et de différentes histoires convergeaient avec la même urgence : le besoin de dire le monde.
Cela m’a rappelé que la poésie demeure l’un des derniers langages véritablement universels. Même lorsque les poètes écrivent à partir de réalités différentes, ils partagent le même geste fondamental : le désir de transformer l’expérience en sens.

Après le journalisme radio, vous avez lancé le podcast Souffle de Voix. Les livres ne suffisent-ils pas ?
Les livres sont essentiels, bien sûr. Ils créent une relation longue et intime avec la langue.
Mais cette voix porte en elle quelque chose d’unique.
Une voix a du souffle, des vibrations, une présence.
Avec mon podcast Souffle de Voix, je souhaitais créer un espace où la littérature, la réflexion et les rencontres humaines pourraient circuler différemment.
En parallèle de l’écriture, je travaille également comme voix off pour des documentaires, ce qui me permet d’explorer une autre dimension de la narration : la voix vivante, le texte parlé, l’intimité de l’écoute.

Quels sont vos projets futurs, tant littéraires que sociaux ?
Mes projets futurs resteront fidèles à la même voie : les mots et l’engagement.
Je poursuis mon travail littéraire, en développant de nouveaux textes poétiques et des essais explorant le silence, le temps et la dignité humaine.
Dans le même temps, je souhaite développer Souffle de Voix en tant qu’espace de dialogue, un lieu où la littérature, la pensée et la réflexion sociale peuvent se rencontrer.
Plus que jamais, je crois que les écrivains ne doivent pas seulement décrire le monde, mais aussi y participer.

Propos recueillis par Leonard Popa

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