Géraldine Sauquet, Le Journal intime d’Henri-Frédéric Amiel: L’écriture de soi à l’épreuve du temps

 

 

Qui a vraiment lu Henri-Frédéric Amiel (1821-1881) ? Qui a parcouru les 16 900 pages de son Journal, publié en douze tomes, entre 1976 et 1994, sous la direction d’Henri Gagnebin ? Sorti chez l’Âge d’homme, l’ouvrage est aujourd’hui recherché, et difficilement disponible, ou alors à prix d’or, sur les sites marchands. Agrégée de Lettres modernes, docteur ès Lettres et enseignante, Géraldine Sauquet a relevé le défi, et débroussaillé l’épais maquis littéraire amiélien, nous livrant ainsi un aperçu approfondi, très complet. Relativement long, mais tout à fait clair, l’essai permet en tous cas de se faire une idée complète, et constitue donc une excellente introduction, un compendium.

Repères biographiques

Premier enfant d’un négociant genevois, Henri-Frédéric Amiel perd sa mère, emportée par la tuberculose, alors qu’il n’a que onze ans. Son père se jette dans le Rhône deux ans plus tard, et ses deux cadettes meurent prématurément. Élevé par son oncle Frédéric, et sa tante Fanchette, Henri-Frédéric est un enfant fragile, souffre-douleur de ses camarades. Étudiant en sciences humaines, le jeune homme voyage en Italie, en France, en Belgique, et en Allemagne, où il s’intéresse à la pensée d’Arthur Schopenhauer puis à celle de Karl Christian Friedrich Krause (1781-1832), théoricien du panenthéisme, courant qui aura une grande influence sur ses propres conceptions. Revenu définitivement à Genève, dès 1849, il obtient une chaire d’esthétique et de littérature française à l’université, et crée dans la foulée la Société Genevoise des Écrivains afin de favoriser les écrits helvètes, les inscrire dans une perspective européenne plus large (en précisant que la société en question est toujours en activité). En 1870, alors âgé de quarante-neuf ans, Amiel fait la connaissance de l’autrice Berthe Vadier (1836-1921), qui sera sa première biographe. La jeune femme lui soumet ses poèmes, et une relation platonique naît entre eux. Déjà malade, le quinquagénaire s’installe rue Verdaine, dans la pension tenue par Berthe et sa mère. C’est là qu’il meurt, le 11 mai 1881, à l’âge de cinquante-neuf ans, sans femme ni enfants. En 1886, soit cinq ans après sa disparition, Berthe publie Henri-Frédéric Amiel : étude biographique.

Nulla dies sine linea (Pas un jour sans une ligne, Pline l’Ancien)

Auteur de recueils poétiques et d’essais aujourd’hui bien oubliés, Amiel demeure donc connu pour son journal, débuté le 24 juin 1839, alors qu’il a tout juste dix-sept ans, et achevé le 29 avril 1881, quelques jours avant sa mort. Conservés à la bibliothèque, les 173 cahiers « réguliers » d’Amiel (174 si on tient compte des cahiers précédents), courent donc sur presque quarante-deux ans, de 1839 à 1881. On y découvre l’évolution d’un jeune homme doué mais timide, indécis, incapable de se marier ou même de nouer une relation amoureuse réelle, et ce malgré un certain succès auprès de la gent féminine. En butte au mépris de ses contemporains, parfois jaloux d’un (relatif) succès, l’ambitieux Amiel voit ses rêves de jeunesse s’évanouir au fil du temps. À la brillante carrière (espérée) d’écrivain fait place l’existence terne d’un vieux garçon, miné par la mélancolie, les regrets. Très cultivé, l’auteur cite beaucoup les romantiques, réfléchit à sa propre perception du temps, en termes philosophiques. Paradoxalement, Amiel, qui pourtant ne cesse de dénigrer son journal, ce fantôme d’activité intellectuelle (entrée du 4 juillet 1877), le numérote, le protège soigneusement, et demande pourtant à son amie, l’institutrice Fanny Mercier, d’en conserver la trace. Aidée par le critique Edmond Schérer, celle-ci publie Fragments d’un journal intime en 1883, soit deux ans après le décès de l’intéressé.

Une œuvre philosophique et littéraire

Rédigé sans ordre particulier, donc, au fil des jours, le livre d’Amiel témoigne des multiples facettes d’une personnalité complexe, tourmentée. Géraldine Sauquet évoque longuement les réflexions métaphysiques d’Amiel. Le sujet mériterait un ample développement. Enseignant les Lettres ET la philosophie, donc, Amiel s’interroge fréquemment sur sa place au sein de l’univers, échafaudant une conception panthéiste, héritée des théories de Krause (cf. plus haut), Sa propre foi calviniste est dès lors soumise à un certain scepticisme, au doute. La politique est abordée de façon fugace. Patriote suisse, Amiel laisse paraître une légère francophobie, tout en se nourrissant de culture hexagonale.

À cela succèdent des considérations humaines nettement plus terre à terre, les préoccupations quotidiennes, la description des proches, le compte-rendu des conversations, des intrigues universitaires. Écrivain s’estimant raté, grand lecteur de ses contemporains romantiques, de Goethe ou de Chateaubriand, des Anglo-saxons ou des Allemands qu’il cite parfois en langue originale, Amiel sait habiter le monde en poète, transcrire l’émotion que lui procure tel ou tel paysage, tel ou tel moment de vie, portraiturer ses contacts avec un art consommé. Durement critiqué par Ferdinand Brunetière ou Paul Bourget, qui voient là un pur étalage narcissique, Amiel a pourtant fait, à sa manière, œuvre littéraire au sens noble.

Un document irremplaçable

Plus encore, sans doute, le Journal constitue un formidable document sur l’âme humaine, puisque nous rentrons dans l’intimité d’un homme, et ce sur quatre décennies. Nous suivons les variations d’un esprit, le cheminement d’un neurasthénique, velléitaire s’interrogeant sur sa propre place, sur son impuissance, son rapport (complexe) aux femmes, sa difficulté à s’engager, son aboulie… Héautontimorouménos, pour reprendre les termes de Baudelaire, Amiel s’examine sans aménité, et ce afin de progresser, comme s’il pratiquait (en vain !) le développement personnel, sans jamais parvenir à ses fins. À ce titre, et en notant qu’Amiel a créé le terme de refoulement, le Journal constitue un formidable terrain d’investigation pour tout psychanalyste. Plusieurs décennies avant les théories freudiennes, Amiel semblait déjà conscient du caractère vrai de son écriture : non « polluée » par les artifices de la fiction, par le désir de faire œuvre publique, de construire une intrigue, de divertir le lecteur, l’écriture amiélienne, procédant de l’introspection sincère, a quelque chose de vrai, de total. Ce en quoi elle demeure originale, et, par-delà, irremplaçable.

Étienne Ruhaud 

Géraldine Sauquet, Le Journal intime d’Henri-Frédéric Amiel : L’écriture de soi à l’épreuve du temps, Éditions Honoré Champion, 2026, 544 pages.

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