Simona Preda en dialogue avec Ileana Popescu Bâldea : « La poésie est partout. Il faut savoir la saisir »

 

 

Lettres Capitales a l’honneur d’accueillir dans ses pages l’entretien réalisé par la journaliste Simona Preda avec l’écrivaine Ileana Popescu Bâldea, publié dans la revue roumaine Vatra. Nous remercions chaleureusement la revue pour son accord et pour nous permettre ainsi de partager avec nos lecteurs cet échange consacré à l’univers et à la pensée de l’écrivaine.

Médecin, poétesse et écrivaine ? Ou écrivaine, poétesse et médecin ?

D’abord, il y a eu le mot prononcé, puis le mot écrit – lorsque les lettres ont appris à s’assembler. La poésie venait de tout ce qui se présentait à moi ; même des images apparemment dénuées de signification, des événements, des gestes, des histoires, des effusions de certains ou de l’expression forte de sentiments désagréables, car j’ai toujours vu, dans le noir, une goutte de blanc aussi, d’où cette approche native, plus tard, de l’être humain, autrement.

Enfant, je superposais la poésie à la part belle de ce que je voyais ; plus tard, elle est devenue art, rythme. J’étais comme un aimant. Rien de ce que j’ai attiré n’est reparti. Tout est devenu la matrice sur laquelle s’est formé l’être humain.

Bien sûr, en plus de la poésie présente en toute chose, des choses terribles sont également venues vers mon être, dans lesquelles je n’ai pas réussi à identifier le miracle ; les tristesses se sont, inconsciemment, retirées dans une zone floue – parfois, elles crient et sont détectées par la conscience comme des points vulnérables.

La médecine, comme perspective, est apparue en classe de première, au dernier trimestre, alors que jusque-là je souhaitais intégrer l’Institut de physique atomique.

Vous affirmiez il y a quelque temps que « la médecine a sa propre poésie ». Comment se construit une relation entre médecine et littérature ? Qu’ont-elles en commun ? Toutes deux guérissent-elles, de manière différente ?

La poésie est partout. Il faut savoir la saisir. Je disais autrefois : « La médecine a sa propre poésie, que l’on écrit avec l’âme partagée entre tous ceux qui ont besoin de vous. Vous ne le sentez même pas, vous glissez simplement vers les cœurs comme un vers doté d’un certain rythme. Puis vous vous y identifiez à tel point que vous ne savez plus où commence la médecine et où finit la poésie. »

Certains patients sont malades, d’autres se construisent des « manques ». Au-delà de l’attitude scientifique, il y a l’empathie. Il est difficile de l’acquérir, le faux se ressent dans l’approche, l’art de la dissimulation s’amenuise. Autrement, elle vous identifie, par le vécu, aux autres.

Je considère qu’un médecin artiste communique d’une manière particulière avec son patient. Il ne sera jamais fragile à cause de ceux qu’il aide ; il le fait naturellement. La médecine et l’art ont en commun l’âme, cette petite parcelle d’énergie sans laquelle nous ne serions que des pierres.

Et la littérature, oui, peut guérir par la connexion. Je viens d’achever Hommes seuls, mon huitième roman. Tous les personnages sont des médecins — par déduction, certains sont aussi écrivains —, des êtres qui vivent avec bonheur ou amertume, disséquant leur vérité jusqu’à l’os.

J’en donne un extrait : « Luca, nous sommes tous seuls – dans une mesure plus ou moins grande. Au fond, qu’est-ce que la solitude ? Un sentiment que l’on éprouve lorsqu’un petit cube disparaît du Rubik’s Cube grâce auquel nous nous identifions. Nous sommes habitués à toutes les pièces, chacune ayant une certaine signification. Lorsque l’une d’elles disparaît, nous voyons le vide et nous nous considérons comme incomplets. Nous la cherchons, nous essayons, parfois nous la retrouvons, parfois non. Ce jeu dont nous ne savons pas quand il prendra fin, nous le ressentons comme de la solitude, de l’impuissance, de l’incapacité, alors qu’en réalité il ne nous manque qu’un petit cube. Exagéré, non ? Et le cerveau perd des neurones et continue pourtant à nous diriger, le cœur a de petites zones d’ischémie et continue pourtant à battre, la main a cinq doigts et reste fonctionnelle même avec quatre. Rien ne demeure identique au fil du temps ; nous ne ressemblons pas à ce que nous étions au début. Nous nous adaptons, donc. Une sorte de jeu, de recherche de ce que nous perdons, parce que nous ne voulons pas accepter que nous n’existions que comme phénomène irréversible. Lorsque nous comprendrons cela, la notion de solitude disparaîtra. »

Quand avez-vous commencé à écrire ? Et comment vos débuts se sont-ils passés ?

J’ai commencé à écrire à l’école primaire. Quand j’écrivais dans ma tête, j’avais l’impression de m’élever au-dessus de moi-même. J’ai continué à écrire au lycée. Pendant mes six années de médecine, j’ai en quelque sorte oublié cette part de mon âme, préoccupée que j’étais par ma formation professionnelle.

Pendant mon internat, je ne me retrouvais plus. Et un jour, toutes les digues ont cédé. La pression était énorme. J’ai écrit mon premier roman, Et pourtant… happy-end, publié en 1992.

Quels écrivains vous ont inspirée au moment de vos débuts ?

Au lycée, j’ai beaucoup lu Rainer Maria Rilke, Emil Cioran, Marin Sorescu, Nichita Stănescu.

Vous dites quelque part que l’écriture est « une soupape qui, si elle n’existait pas, nous ferait mourir d’inquiétude ». Que représente, en réalité, l’écriture pour vous ?

La poésie représente une soupape, la plupart du temps. Un sentiment aigu — tristesse, douleur, révolte — qui doit être extériorisé, de façon plus ou moins hermétique, pour que je puisse avancer. La poésie est la représentation du moi hors de moi.

Le bonheur n’a jamais eu sa place dans mes poèmes. Dans le vers, je me suis dédoublée, sortant de moi, m’élevant.

Dans la prose, c’est différent. Je descends, je dissèque, j’analyse, je discute, je cherche, je comprends, je me retrouve ou je me perds encore davantage en m’enfonçant et en sombrant dans les hypothèses. C’est comme si j’étais dans une barque, sur la mer ; son calme m’endort, les vagues m’agitent, mais jamais elles ne me disent ce qui va arriver. Mes doigts sur l’eau déclenchent la tempête et alors je ne connais ma direction que pour une journée.

La plupart du temps, l’être humain en moi, celui qui écrit, me domine, dirige ma vie, contrôle mon cerveau. C’est la médecine qui ramène la barque au rivage.

S’il vous fallait choisir : poésie ou prose ?

En moi, la poésie et la prose se comportent comme deux entités libres. Elles sont comme des êtres vivants ; nous habitons ensemble, nous cohabitons, chacune connaissant sa mission et se respectant comme mode d’expression lorsque chacune ressent ce besoin brûlant venu du cerveau ou des profondeurs. Comment pourrais-je choisir mes cellules ? Comment ?

Écoutez-vous encore Chopin ? Pourquoi Chopin ?

Oui, toujours ! Mes parents écoutaient Chopin. Sa musique, je la ressens comme un silence fluide. Elle me décompose et me compose à l’infini.

D’où viennent les poèmes de Rumeurs et chauves-souris (éditions Neuma, 2023) ?

J’ai eu le Covid en décembre 2022. J’étais en convalescence. Bien que lourdement traitée, la forme a été agressive. J’ai écrit la plupart de ces poèmes pendant cette période.

Angoissée comme par l’imminence d’une apocalypse, je me suis imaginé vivre dans une société dystopique et j’en suis sortie par un trou latéral, expérimentant le regard depuis un autre temps et un autre espace. Je disséquais, j’analysais. Tout était étrange.

Parfois, je revenais, par dédoublement, je laissais une partie de moi sur Terre, puis je retournais dans d’autres mondes. La partie restée devenait nostalgique et impuissante.

Un recueil de poèmes complexe ; le sixième après Tu ne sais pas comment pleurent les papillons (Proxima, 2012), Extrasensoriel (Școala Ardeleană, 2019), Le Jour qui te traverse l’esprit (Semne, 2019), Anamnèse (Școala Ardeleană, 2020) et Stre-suri (Eikon, 2020).

Vous avez une manière discrète, d’une parfaite gentillesse, de faire sentir votre présence. Nous vivons pourtant dans un quotidien bruyant, où chacun crie. Pourquoi cette discrétion ?

Cette forme de discrétion est génétique, elle n’a pas été acquise par la sagesse d’entités intelligentes. Je désapprouve le bruit sous toutes ses formes. Mon père disait : « Pourquoi crier à notre sujet dans une foule innocente ? Que le fassent ceux qui en ont la charge ! »

Je crois que le cri excessif vient du narcissisme, du bébé — encore présent — en nous.

Écrivez-vous encore dans votre tête, au feu rouge, en conduisant ? Et dans quelles autres circonstances écrivez-vous ?

Les romans Des eaux vers rien, La Vie, c’est tout et Oiseaux et ombres (éditions Eikon, 2019), les trois premiers de la série de cinq volumes dans laquelle l’action se poursuit avec les mêmes personnages, ont été écrits pour la plupart au feu rouge, dans ma tête — lorsque je conduisais, pendant les pauses entre les consultations et durant les quelques moments de répit à la maison.

Les deux derniers de la série, Anatomie de la suggestion et Step sur une planète sauvage (éditions Tracus Arte, 2021), je les ai écrits la nuit.

D’où vient la littérature : d’un grand malheur ou d’un grand bonheur ? Quel est le lien entre l’état d’esprit et l’écriture ?

Mes personnages, en général, sont malheureux ; parfois cela me semble injuste et j’ajoute quelques pages ou un chapitre. Mais le manque d’authenticité se fait sentir et je reviens à la situation initiale.

Chacun des deux volumes du roman Kanaka — le premier écrit par Ioan, le second par Ira —, paru en 2022 aux éditions Școala Ardeleană, possède une fin ambiguë ; la tristesse les définit ; la vie n’est jamais parfaite dans l’existence de mes personnages. Ce qui n’est pas parfait ne génère pas toujours de l’amertume. Mais eux, mes personnages, possèdent leur propre matrice, à laquelle la douleur adhère facilement.

Oui, l’état d’esprit imprime le fil de l’action, le bonheur ou le malheur des personnages. Rien n’est prévisible — nous sommes des êtres humains branchés sur les extrêmes.

Et toujours ces tristesses au métabolisme propre dans le roman Hommes seuls : « Mais qu’en est-il de l’amour que j’éprouvais pour moi-même ? Qui devait le manifester ? Qui devait déposer dans mon âme d’enfant, d’adolescent, d’adulte, cette pièce manquante ? Peut-être n’aurait-il pas pu, peut-être ne se serait-il pas entendu avec les enfants, mais il m’aurait dit que l’amour n’avait pas de sens ou qu’il n’existait pas, que ce que nous désirons n’est qu’une fiction qui, une fois obtenue, nous fragilisera ; et je n’aurais pas grandi en attendant que tombe du ciel ce morceau manquant de moi-même. J’ai perçu le vide, je l’ai rempli avec ce que je savais, avec ce que je croyais, avec ce que je me suis menti avoir découvert, avec les grands mots des petites gens et les chevaux verts sur les murs, avec les gestes stupides des farceurs et même avec ta haine ou ton indifférence lorsque je ne trouvais plus rien d’autre… Pourquoi m’as-tu fait ça, maman ? Qui voulais-tu punir ? »

Comment l’écriture est-elle soutenue par Effi, votre chat au regard métaphysique ? Un écrivain a-t-il besoin de chats ?

Omniprésent, Effi est l’être auquel je pose des questions lorsque j’écris, qui s’installe derrière l’ordinateur quand j’écoute de la musique, qui aime, comprend, m’appelle à sa manière et se cache, vexé, lorsque je ne lui réponds pas.

S’il se métamorphosait un jour, il serait certainement écrivain, mélomane et aurait une idiosyncrasie pour le téléphone ou l’appareil photo. Pour l’instant, il attend stoïquement les illustrations de son livre, enfin, Les histoires du petit chat Effi.

Avez-vous des tabous liés à l’écriture ? Quel serait l’environnement idéal ?

Je n’ai pas de périmètre tabou. L’environnement idéal… un bureau modeste, la cheminée, le piano avec la photographie encadrée de la reine Marie, mon violon et la mandoline de mon père, côte à côte, un lampadaire, Effi dans son rocking-chair, Chopin, la machine à écrire, une feuille jaunie, l’air doux et, de temps en temps, le visage heureux et bienveillant des êtres chers qui m’entourent — ou simplement leur pensée bienveillante.

Thé ou café ? Et à quoi les associez-vous, dans votre attirail littéraire ?

Du Nescafé battu avec du sucre et de l’eau (deux ou trois si je travaille toute la journée), des pommes, des bonbons, du nougat ou des gelées au citron…

Que signifie « Avoir du temps dans une vie qui s’enfuit » ?

J’aimerais pouvoir me soustraire avec décence à cette fuite. Pouvoir toujours me pencher uniquement sur ce que j’aime, m’entourer de personnes empathiques, arrêter les petits cubes qui se perdent irrémédiablement dans mon puzzle, cesser de me mentir en prétendant les chercher.

« La vie est une arnaque, Luca ! Elle nous désagrège littéralement et ne nous recompose que mentalement. Une arnaque, gros ! » dit Ovidiu dans le roman Hommes seuls, à paraître.

Oui ! Mon temps, la succession des instants — à allure normale ou en courant —, ma vie sur cette Terre. Mais la vie continue, peut-être.

Qu’est-ce qui n’existera jamais dans votre écriture ?

J’utiliserai toujours un vocabulaire décent ; le trivial est partout, sur les murs et les façades de certains immeubles. Bien sûr, mes personnages peuvent venir de milieux différents, de cultures différentes, et traîner avec eux l’air vicié dans lequel ils se sont formés en tant qu’êtres humains sans éducation, même si la dose d’instruction, ils auraient pu se l’administrer eux-mêmes — dans la mesure où leur esprit aurait compris cette nécessité.

Mais pourquoi moi, en tant qu’écrivaine, devrais-je permettre à une telle personne d’ouvrir la bouche ? Je peux décrire ses gestes, son apparence, son comportement sans lui permettre d’exhiber son impuissance — seul un frustré, un être sans éducation, privé d’autres leviers et démuni, crie sa souffrance de manière obscène ; on ne frappe pas du poing sur la table parce qu’on est fort et on ne jure pas parce qu’on a raison.

Il existe d’autres attitudes pour exprimer sa force, sa révolte, son inquiétude, son égarement. Et si je procède ainsi, je ne limite pas à un tel personnage l’accès à une histoire réelle ; je l’identifie simplement, d’une certaine manière, à cette pomme pourrie que l’on jette — ou que l’on épluche — pour la sortir d’une normalité évidente.

Celui qui saura lire le message transmis de cette manière comprendra que la valeur humaine n’a rien à voir avec les octaves supérieures et l’obscurité d’une expression.

L’écriture ne fait pas que libérer, elle permet à l’écrivain de se retrouver, de s’identifier dans son acte artistique. Elle peut suggérer quelque chose de bénéfique à celui qui la reçoit correctement.

Le fait de ne pas le laisser parler de manière indécente ne signifie pas que je manque d’honnêteté, puisque je décris de façon civilisée un personnage grossier et que je m’implique, par le récit, dans son environnement boueux.

Je n’utiliserai pas d’obscénités simplement parce qu’elles existent dans le vocabulaire de la langue roumaine et je ne m’approcherai pas de manière triviale de l’épuisement moral de certains personnages. Je ne pense pas que je raconterai mieux un état, un événement, en apprenant à parler le langage parfois dépravé d’un graffiti coloré.

Cela ne signifie pas que ceux qui utilisent dans leurs écrits toutes sortes de langages, pour être convaincants ou se rapprocher du sens, ont tort. C’est leur manière d’aborder le réel.

Comment expliquez-vous cette phrase, qui est de vous : « Je ne souhaite jamais oublier — ne serait-ce que pour pouvoir dire qu’aujourd’hui est le plus beau jour » ?

Nous sommes composés de passé et de présent. Il est possible que demain n’existe plus. Si quelque chose nous confisque notre passé, nous serons réduits à aujourd’hui – un nombre dans un calendrier ; nous n’aurons plus rien auquel nous raccrocher.

Même si hier signifie à la fois le blanc, le beau et le noir, nous restons quelqu’un qui possède une identité, sinon nous deviendrons les grands perdants… simplement pour gagner « Le plus beau jour ».

La littérature est-elle possible en l’absence d’amour ?

– C’est un sentiment tellement complexe que je crois que même les mots, quelle que soit l’écriture, nous ne pourrions pas les relier entre eux si l’amour n’existait pas.

Nous sommes constitués de l’amour envers tout ce qui nous entoure et envers nous-mêmes, même si nous disons souvent que notre être passe au second plan.

La présence de cette émotion fascinante nous fait nous rapporter différemment à la joie, à la tristesse, à la révolte, au passage du temps, au succès ou au déclin. C’est quelque chose de flou et d’inquantifiable.

Cela peut être la musique que l’on n’entend pas, la lettre que l’on ne comprend pas, la couleur qui tombe d’un tableau, la photographie floue, le silence de l’air et cette pulsation qui laisse notre empreinte dans l’Univers. Cela peut être n’importe quoi…

Je crois que l’amour habite dans l’âme. Comment peut-on écrire en dehors de cette essence immatérielle ?

Dans un roman, une nouvelle, une histoire ou un poème, même si l’amour ne se produit pas, quelqu’un pensera toujours à lui, en parlera ou en rêvera.

Je donne deux extraits du roman Hommes seuls dans lesquels les personnages invoquent ce sentiment :

« Pendant le peu de temps qui s’était écoulé, j’avais rêvé que j’étais seul dans un manège. Après quelques tours, une jeune fille était montée, dont je n’avais pas pu distinguer le visage. Mais j’avais clairement entendu qu’elle m’avait dit que l’amour ressemblait à cette machine dans laquelle nous tournions. J’avais couru pour la rattraper ; je n’y étais pas parvenu. Parfois, elle tournait la tête, riait et, juste au moment où nos doigts s’étaient touchés, quelqu’un l’avait brutalement arrachée à moi. J’étais resté seul, transformé en un être sans contours qui flottait, murmurait et faisait tourner ce manège occupé uniquement par le squelette de ma solitude… »

« Cet après-midi-là fut l’un des plus beaux. Pour la première fois de ma vie, j’ai compris ce qu’était une vraie famille ; elle se trouve au-dessus de tous les miracles, comme l’amour, oui — ce lien que l’on ne voit pas toujours, mais qui est capable, à lui seul, de consolider les fissures les plus profondes. »

Que deviennent les personnages que vous avez créés ? Quelle relation gardez-vous avec eux, avec « leur vapeur de main » ?

Chaque fois que j’écris, une partie de moi descend parmi les personnages. C’est une formule magique.

Parfois, les personnages viennent de leur monde sur ma scène, me parlent de l’écrivain avec gratitude ou avec reproche. D’autres fois, ils me remettent eux-mêmes le manuscrit — comme dans le roman Anatomie de la suggestion.

À la fin, moi et mon autre moi — la partie de moi qui écrit — nous nous séparons d’eux avec difficulté et leur promettons de poursuivre leur histoire — comme dans les romans Kanaka et Step sur une planète sauvage.

Lorsque ces effusions apparaissent, cela signifie que je devrais rester seule sur le ring, envoyer l’écrivain dans leur monde…

« Avance, comme si rien ne s’était passé. Cours lorsque c’est nécessaire. Arrête-toi un instant lorsque tu n’as pas compris le message venu des profondeurs. Puis cours pour rattraper ton retard. Et espère que ton chemin est celui du cœur et de l’esprit, à la fois. Ne riposte pas immédiatement. […] Et lorsque l’essence te restera entre les doigts, respire-la comme une fleur rare, puis offre-la » — Step sur une planète sauvage.

Vous est-il arrivé de lire, d’effacer, puis de réécrire un passage ?

En poésie, cela m’arrive rarement. Je ne peux pas intervenir sur un sentiment aigu. Je ne sais pas comment je pourrais le faire sans m’éloigner du sens. Les larmes de maintenant, si elles coulaient sur les joues de ce poème, ne pourraient pas être les clones des larmes de cet instant-là.

Dans la prose, la solution du moment n’est pas toujours idéale. Elle est perfectible. Ici, un passage peut être réécrit jusqu’à atteindre la précision souhaitée.

Parfois, on s’attache tellement aux personnages qu’on a peur de les blesser par une interdiction particulière. Dans le roman Hommes seuls, j’ai réécrit la fin. J’ai pleuré lorsque je l’ai terminée. J’ai eu beaucoup de mal à me séparer de mes héros ; ils étaient tous des protagonistes.

Quelle est la première personne à lire un de vos manuscrits ?

Imaginez la scène tournante dont je vous parlais. La partie de moi qui écrit, les joues humides et les yeux embués, s’assoit sur la chaise au milieu de la scène. Elle s’est difficilement éloignée des personnages qu’elle entend encore.

Moi, je me tiens derrière l’écrivain qui est en moi. Cela pourrait être un dédoublement.

Je lis le manuscrit, je rends mon verdict ; il a toujours été flou — rendu par moi aussi, toujours dans les larmes.

Puis le livre part simplement vers d’autres personnes. Le monde est vaste…

L’honnêteté en prose vient-elle avec la maturité, avec le temps ?

En général, mes personnages ne sont pas fabriqués au point de s’éloigner beaucoup de l’original : moi, les gens que j’ai connus, les êtres en moi qui sont nés en réaction à une réalité douloureuse ou inconfortable.

Et s’il y en a quelques-uns que je n’ai retrouvés ni autour de moi ni en moi, comment leur dire qu’ils sont étrangers, quand je leur ai donné une part de mon âme et de ma pensée sans pour autant m’en trouver diminuée ?

Des fictions, oui ! Cela peut arriver. Mais parfois la fiction part de la vérité la plus cruelle. Presque rien ne peut être faux tant que les doigts qui écrivent partent de l’esprit et du cerveau.

Descendre parmi ses personnages, les ressentir, les affronter, les réprimander ou leur caresser la tête, se multiplier, entrer sous leur peau autant qu’il est nécessaire pour les comprendre, les recomposer, dessiner leur destinée ou simplement l’esquisser ; puis remonter, s’asseoir sur cette chaise, à côté de l’écrivain qui est en soi, la chaise située sur la scène qui tourne et qui s’appelle la vie…

C’est une vérité. Comment pourrait-elle ne pas être honnête ?

Le temps, la maturité ? Non ! La vérité est la vérité dès l’enfance.

Quels sont les plus beaux mots que vous ayez entendus de quelqu’un qui a lu un de vos livres ? Écrits, dits, transmis…

En 1992, le jour où le roman Et pourtant… happy-end est paru, j’ai vécu une expérience tragique. J’ai refusé de continuer à écrire — par peur de dire quelque chose qui pourrait arriver.

Près de vingt ans plus tard, j’ai recherché le livre sur Google. J’ai trouvé des extraits du roman, des références critiques et, sur un blog, cette pensée : « … c’est le livre qui a influencé mon adolescence ! »

Ce fut le moment où j’ai décidé de faire tomber les murs et d’essuyer la poussière sur le petit être recroquevillé dans un coin de moi-même.

Si vous deviez vous décrire en une phrase, qui est Ileana Popescu Bâldea ?

Une personne simple, dotée d’un sens aigu de la justice, libre et vraie — tant que l’IA ne lui tordra pas le bras d’un chromosome.

Ou autrement : « La poésie est l’être humain en moi, et moi, je suis son vêtement ! » — extrait du recueil Rumeurs et chauves-souris.

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Biobibliographie

Ileana Popescu Bâldea (née à Bucarest), poète, prosatrice et essayiste, est diplômée de la Faculté de médecine de Bucarest et membre de l’Union des écrivains de Roumanie.

Elle a publié des poèmes, des essais et de la prose dans les revues Viața Românească, Ramuri, Luceafărul de dimineață, Convorbiri literare, România literară, Steaua, Neuma, Argeș, Eutphorion, etc.

Elle fait ses débuts éditoriaux en 1992 avec le roman Și totuși… happy-end (Et pourtant… happy-end).

Parmi ses recueils de poésie, citons notamment : Tu nu știi cum plâng fluturii (Tu ne sais pas comment pleurent les papillons, Proxima), Extrasenzorial (Extrasensoriel) et Anamnesis (Éditions Școala Ardeleană), Ziua care îți trece prin minte (Le jour qui te traverse l’esprit, Éditions Semne), Stre-suri (Eikon) et Zvonuri și lilieci (Rumeurs et chauves-souris, Neuma).

Parmi ses autres romans : Ape spre nimic, Viață, atât, Păsări și umbre (Eikon, 2019), Anatomia sugestiei, Step pe o planetă sălbatică (Tracus Arte, 2021), ainsi que Kanaka (2 volumes), Bărbați singuri (Hommes seuls) et Jaguarul, publiés aux Éditions Școala Ardeleană en 2020, 2022, 2024 et 2025. Elle est également l’autrice d’un recueil d’essais.

Pour son roman Kanaka, elle a obtenu le Prix du Livre de l’année 2020, décerné par la Section Bucarest-Prose de l’Union des écrivains de Roumanie, ainsi que le Prix des Salons Liviu Rebreanu.

Parmi ses autres distinctions figurent le Prix de journalisme littéraire de la revue SLAST (1988), le Prix de poésie du Festival des cercles littéraires Vasile Lucaciu, ainsi que le Prix des réseaux sociaux culturels de la revue Luceafărul de dimineață (2024).

Son prochain roman, Montmartre. 222 de trepte (Montmartre. 222 marches), est actuellement en cours de publication.

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Simona Preda est docteur en histoire, maître de conférences à la Faculté d’histoire de l’Université de Bucarest, auteure de plusieurs études, articles et livres sur l’histoire du XXᵉ siècle. Ouvrages : Patrie română, țară de eroi (2014), Regina Mamă Elena. Mariajul şi despărțirea de Carol al II-lea (2018), The Institutionalization of Indoctrination: An Exploratory Investigation Based on the Romanian Case Study (co-auteure avec Dragoș Paul Aligică, Lexington Books – Rowman & Littlefield, 2022), Queen Marie of Romania’s Fashion, Diplomacy, and Enduring Legacy: Reigning in Style (Lexington Books – Rowman & Littlefield, à paraître en 2025), Queen Marie of Romania. British Roots and Romanian Reign: A Story of Monarchy and Identity (Routledge, à paraître en 2026).

Propos recueillis par Simona Preda 

Traduction du roumain par Dan Burcea

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