Camping de Lavinia Braniște : un roman de l’entre-deux sous le signe de l’émigration

 

Les Éditions des Syrtes publient Camping, un roman de Lavinia Braniște, magistralement traduit du roumain par Sylvain Audet-Găinar.

Déjà reconnue pour plusieurs ouvrages primés, traduits dans différentes langues et, pour certains, adaptés au cinéma, Lavinia Braniște s’était notamment fait connaître avec Interior zero [Intérieur zéro] (2016), Sonia ridică mâna [Sonia lève la main] (2019) et Mă găsești când vrei [Tu me trouves quand tu veux] (2021). Dès sa parution en Roumanie, en 2025, Camping avait retenu l’attention de la critique, qui avait souligné la place singulière qu’il occupait dans l’œuvre de son autrice.

La critique roumaine Adina Dinițoiu lui a consacré deux articles dans lesquels elle insiste sur son caractère de « docu-fiction » et sur l’évolution de l’écriture de Braniște : une écriture qui reste fidèle à sa veine sociale et à son attention au quotidien, tout en élargissant son regard au phénomène de la migration roumaine et à ses dimensions sociales et psychologiques. Les titres de ces deux articles prennent, dans ce contexte, tout leur sens : « Camping de Lavinia Braniște – un roman al migrației românești în postcomunism » [« Camping de Lavinia Braniște – un roman de la migration roumaine dans la Roumanie postcommuniste »] [1] et « Despre migrație, în România postcomunistă » [« De la migration dans la Roumanie postcommuniste »] [2]. Dans Observator Cultural, Octavian Plăiașu insiste, quant à lui, sur un « réalisme de notation », fondé sur l’observation minutieuse du quotidien [3]. Enfin, Andrei Mureșan, dans l’hebdomadaire Dilema, voit dans Camping, au-delà d’un roman sur la migration roumaine en Espagne, un livre où le langage devient à son tour une expérience de l’exil, de la marginalisation et de l’appartenance [4].

Pour ma part, en prolongeant ces considérations critiques, je qualifierais plutôt Camping de roman de l’entre-deux. Je le rapprocherais volontiers des œuvres de la Bengalo-Américaine Jhumpa Lahiri et du Britannique d’origine zanzibarienne Abdulrazak Gurnah, qui explorent, chacun à leur manière, l’exil, le déplacement et les rapports entre langue, identité et appartenance. Comme chez ces deux écrivains, Lavinia Braniște fait de la migration géographique et du déplacement culturel et linguistique des expériences qui transforment en profondeur la perception du monde. Je n’hésiterais pas non plus à évoquer Shumona Sinha et son roman L’autre nom du bonheur était français [5].

Il est tout aussi intéressant de scruter chez Lavinia Braniște les rapprochements thématiques avec l’autrice roumaine Gabriela Adameșteanu. On retrouve chez ces deux romancières une même attention aux femmes ordinaires, aux vies quotidiennes et aux contraintes économiques et sociales qui s’inscrivent dans les existences privées. À cette différence près que, chez Gabriela Adameșteanu, le quotidien est traversé par le communisme, tandis que Lavinia Braniște transforme le réalisme de l’après-communisme en un réalisme de la circulation européenne.

C’est précisément ce qu’elle déclare dans un entretien accordé à Adela Greceanu sur Radio România Cultural : « Ce sont des situations que je connais et que j’observe depuis longtemps, parce que c’est un sujet qui m’intéresse et qui me préoccupe moi aussi. Un sujet qui m’émeut depuis longtemps. Chaque fois que j’entends une histoire de migration, avec des familles dispersées, avec des gens qui ne sont ni ici ni là-bas, je suis toujours très attentive et j’absorbe toutes ces expériences. » Et encore cette précision, lorsqu’elle évoque l’expérience maternelle qui affleure dans le roman : « C’est plutôt le cadre et le paysage qui m’ont apporté cette histoire, davantage que le personnage de la mère. Il y a là plus de moi que d’elle. »

Camping devient ainsi un roman de la rupture et de la séparation de soi, de la reconstruction identitaire, douloureuse et continuelle, où la mémoire sert de refuge et le langage de planche de salut.

Sofia, Roumaine émigrée en Espagne en 2007, se confronte à tous ces défis, essayant de les surmonter tout en gardant le cap sur son retour imminent dans son pays d’origine. L’accumulation compulsive d’objets est sans doute la preuve la plus éloquente de son besoin de s’accrocher au réel. « Elle a besoin – nous dit la narratrice – de voir ces objets pour comprendre où sont passées ces vingt années, et pouvoir se dire qu’il en reste quelque chose. » Le même besoin apparaît dans le mécanisme de la communication, avec cette tentative de superposition comme preuve rassurante d’une permanence : « Elle superpose un univers linguistique à un autre sans qu’il coïncide vraiment, de sorte que le résultat paraît un peu décalé, comme une planche de géométrie […] »

L’entre-deux est très visible dans ces deux circonstances, mais il prend d’autres formes encore. C’est notamment le cas de la relation de Sofia avec Robert, son fils : une relation complexe, marquée par la séparation, l’éloignement et la distance affective, comme si celle-ci constituait le prix à payer pour l’émigration. Sofia le sait et l’exprime avec une grande lucidité : « Les distances entre les gens, géographiques ou d’une autre nature, avaient transformé les relations humaines en sorte de projets nécessitant des investissements permanents, des efforts constants d’entretien. »

En même temps la proximité demande les mêmes efforts, si l’on en croit l’expérience de Sofia comme réceptionniste du camping El Titi, où elle travaille. En créant cet huis clos, Lavinia Braniște se donne une perspective narrative qui fonctionne comme une projection sociale miniature, capable de rendre compte du fonctionnement d’une société à prétention universelle, à travers la composition cosmopolite des résidents. La règle s’y applique, hélas, avec la même cruauté : « Ici, dans ce lieu dédié au nomadisme et au provisoire, les promesses sont volatiles, comme les relations. »

Alors, qu’en est-il de ce retour imminent de Sofia après son départ à la retraite ? S’agit-il, lui aussi, d’un arrachement ? Comment se séparer d’un lieu réel devenu, avec le temps, une sorte de dépôt de mémoire ? Car, de toutes les réalités décrites dans ce roman, le paysage semble le mieux refléter une expérience de vie, peut-être la seule capable d’apaiser la douleur du déracinement, ce sentiment si profond et si douloureux dans la sensibilité roumaine. Ce n’est pas un hasard si Sofia reconnaît parfois, dans les reliefs espagnols, quelque chose des paysages de son enfance roumaine. Le pays étranger devient alors une surface de projection de la mémoire.

Entre l’héritage reçu de son vieux père, Moșneguțu, et la transmission qu’elle espère encore possible à son fils Robert, Sofia ne dispose plus que de ce double devoir : recevoir et transmettre. Elle voudrait assumer l’un comme l’autre, mais découvre combien ils sont difficiles à concilier lorsque la distance a déjà déplacé les repères. Est-ce là, peut-être, le défi le plus difficile auquel elle soit confrontée ? Pourquoi les seules images qui refont surface dans sa mémoire sont celles de son enfance ? Sommes-nous amenés à croire que l’enfance résiste à tout, au temps et à l’oubli ?

C’est vers la fin du livre que surgit ce qui ressemble à l’explication la plus profonde du roman. Elle se formule dans une interrogation qui impressionne par sa brièveté et sa force :

Combien de fois, dans une vie, peut-on se réinventer seul ?

C’est donc cela, peut-être, l’expérience douloureuse qui se cache derrière l’histoire de Sofia et de tant d’émigrés qui s’expriment à travers elle : chercher une forme de continuité dans le mouvement, une manière de préserver l’illusion de l’inchangé tant espérée, alors même que le déplacement transforme irrémédiablement ceux qui le vivent.

La culture roumaine possède de nombreux motifs permettant d’éclairer cette expérience. Il suffit de citer le dor traditionnel, mélange de mélancolie, de nostalgie et de désir, qui renvoie à l’attachement au village, à la maison, à la famille, au lieu natal. Le déracinement contemporain du migrant ajoute à ce sentiment une contradiction essentielle : l’impossibilité de retrouver complètement le lieu quitté, mais aussi celle de s’intégrer pleinement au lieu d’accueil.

Camping est donc l’histoire d’une reconstruction identitaire sans cesse désirée et sans cesse menacée par les barrières et les vicissitudes de la vie. Pour résister aux déchirements, Sofia s’attache à une mémoire qui précède son départ et continue de la relier à son origine. La nostalgie qui traverse les pages du roman fait alors écho aux célèbres doïnas du folklore roumain, ces chants lyriques où s’expriment la séparation, le désir et la souffrance de l’éloignement. Comme un arbre déraciné, l’être humain peut être séparé de son sol sans être pour autant coupé de sa mémoire originelle.

C’est peut-être là que réside la force la plus profonde du roman de Lavinia Braniște : montrer que le provisoire, lorsqu’il se prolonge pendant des décennies, finit par devenir une forme de vie. Et qu’il faut alors apprendre, malgré tout, à habiter l’entre-deux.

Dan Burcea

© photo : Adi-Bulboaca

Lavinia Braniște, Camping, traduit du roumain par Sylvain Audet-Găinar, Éditions des Syrtes, 2026, 256 pages.

Références

[1] Adina Dinițoiu, « Camping de Lavinia Braniște – un roman al migrației românești în postcomunism ». https://www.litero-mania.com/camping-de-lavinia-braniste-un-roman-al-migratiei-romanesti-in-postcomunism/

[2] Adina Dinițoiu, « Despre migrație, în România postcomunistă ». https://romanialiterara.com/2025/10/despre-migratie-in-romania-postcomunista/

[3] Octavian Plăiașu, « Bătrîna și marea ». https://www.observatorcultural.ro/articol/batrina-si-marea/

[4] Andrei Mureșan, « Dinozaurul lingvistic ». https://www.dilema.ro/regimul-artelor-si-munitiilor/dinozaurul-lingvistic

[5] Dan Burcea, « Shumona Sinha, L’autre nom du bonheur était français ». https://lettrescapitales.com/shumona-sinha-lautre-nom-du-bonheur-etait-francais-editions-gallimard-2022/

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