Le 14 septembre 2026, Michel Butor aurait eu cent ans. Ce centenaire est l’occasion de redécouvrir une œuvre foisonnante, à travers de nombreuses manifestations en France et à l’étranger, et plusieurs rééditions comme Passage de Milan aux Éditions de Minuit le 27 août, Essais sur les essais chez Gallimard le 1ᵉʳ octobre, Improvisations sur Michel Butor de Mireille Calle-Gruber aux Éditions du Canoë le 13 octobre.
Lettres Capitales participe à cet événement avec une interview accordée par Nathalie Piégay, écrivaine et universitaire, enseignante de littérature française qui oriente ses recherches vers les écritures du XXᵉ et du XXIᵉ siècle. Dans ses livres, elle se consacre aux relations entre mémoire, histoire personnelle et littérature, en portant un intérêt tout particulier aux voix oubliées et aux destins singuliers.

La personnalité et l’héritage de Michel Butor sont souvent associés au Nouveau Roman. Cette étiquette est-elle devenue trop réductrice pour comprendre son œuvre et sa postérité ?
Le paradoxe est remarquable : Butor est considéré comme l’un des représentants notables du Nouveau Roman (avec Claude Simon, Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute, etc.) et, de fait, il a publié quatre romans aux éditions de Minuit qui lui ont apporté une grande notoriété (en particulier La Modification, prix Renaudot 1957). Mais c’est une toute petite partie de son œuvre qui relève du roman. Après Degrés, en 1960, il ne publie plus de romans. Il publie encore des récits, des formes hybrides (Description de San Marco, 6 810 000 litres d’eau par seconde, Mobile, les Matières de rêves, etc.), mais il abandonne le roman.
Alors qu’une grande partie de son œuvre a été écrite le siècle dernier, pourquoi ces écrits nous paraissent-ils particulièrement contemporains aujourd’hui ?
Ses livres contrastent fortement avec ce qui se publie aujourd’hui. Ils restent précieux par leur liberté, la curiosité dont ils font preuve, l’insatiable recherche de formes nouvelles.
De La Modification au Génie du lieu, de Mobile aux Essais sur les essais, sans oublier les centaines de livres d’artistes réalisés avec des peintres, photographes et plasticiens : l’exploration du roman, de la poésie, de l’essai, de la critique, de la photographie et de la musique semble avoir été au cœur de la démarche de Michel Butor. Comment expliquer cette volonté constante de décloisonner les genres et les arts ?
C’est en effet une caractéristique majeure de l’œuvre de Butor : elle dialogue avec les musiciens et avec la peinture. Entre poésie et récit, entre récit de voyage et poésie, entre récit et théâtre radiophonique : il a expérimenté toutes sortes de formes qui décloisonnent les genres. Il a également travaillé avec les musiciens et les plasticiens, inventant des livres de format tout à fait inédit. Ainsi, Votre Faust, écrit avec Pousseur, est une « fantaisie variable genre opéra ». Mobile (Gallimard, 1962) est sous-titré : Étude pour une représentation des États-Unis. Étude peut renvoyer à la musique comme au dessin et à la peinture… Sans doute se sentait-il à l’étroit dans les catégories prévues par le champ littéraire et le marché éditorial.
Il a collaboré avec plusieurs centaines d’artistes et produit une quantité considérable de livres d’artistes [1]. Pourquoi cette dimension de son œuvre reste-t-elle relativement méconnue du grand public ?
Le livre d’artiste, pour spectaculaire et souvent magnifique qu’il soit, reste confidentiel : il n’y en a que de très rares exemplaires et les lieux d’exposition sont rares. C’est pourquoi l’Archipel Butor à Lucinges est un espace vraiment privilégié pour les découvrir.
Le centenaire donne lieu à de nombreuses expositions, rencontres, lectures, colloques et créations, en France comme à l’étranger. Que révèle cette programmation plurielle sur la manière dont l’héritage littéraire de Michel Butor est reçu ?
À l’occasion de ce centenaire, c’est la diversité des publics et des sphères d’influence de l’œuvre de Butor qui devient manifeste. Il intéresse les écrivains, les artistes, les spécialistes de littérature, les musiciens. Il rêvait d’une œuvre totale !
Plusieurs rééditions paraissent à l’occasion de ce centenaire, notamment Passage de Milan et Essais sur les essais. Qu’attendez-vous de ces nouvelles éditions : une redécouverte, une réévaluation critique, ou un déplacement du regard sur Butor ?
Les rééditions attirent l’attention sur les livres. Ils peuvent être de nouveau inscrits au programme des classes. Ils peuvent aussi être l’objet de nouvelles interprétations. Vous mentionnez Passage de Milan et Essais sur les essais, son livre sur Montaigne. Passage de Milan est le premier roman de Butor, écrit dans les années 52-53. L’édition de poche, chez Minuit, comporte une postface de Mireille Calle-Gruber et des documents génétiques. Il y a aussi Improvisations sur Michel Butor (aux éditions du Canoë, avec une préface que j’ai eu l’honneur d’écrire) et une édition critique de La Modification (chez Droz, édition que j’ai préparée également). Butor a eu de très nombreux éditeurs, on peut se féliciter que certains livres soient, à l’occasion de ce centenaire, réédités.
Vous participerez au colloque international consacré à Michel Butor à New York avec une communication consacrée aux rapports entre Michel Butor et Marcel Proust – une filiation que Butor n’a abordée que dans plusieurs études réunies dans ses Répertoires, sans les approfondir dans ses cours. S’agit-il, selon vous, d’une influence directe, d’une affinité élective, ou d’un dialogue que Butor a tissé après coup avec son illustre prédécesseur ?
Le lien qu’il entretenait avec Proust est ancien, profond, moins visible que celui qu’il a établi avec Balzac, par exemple, auquel il a consacré plusieurs cours et plusieurs essais critiques. Mais c’est un lien très intime, qui touche au rapport que Proust entretient avec le nom propre, mais aussi à la place de la musique et de la peinture dans À la recherche du temps perdu.
Butor était aussi un grand voyageur et un enseignant [2]. Dans quelle mesure le voyage, la transmission et la rencontre avec d’autres cultures sont-ils constitutifs de son écriture ?
Le voyage a été très important pour Butor, et dès le début, dès son séjour en Égypte puis à Manchester et Genève (où il écrit La Modification). Les États-Unis, le Japon jouent ensuite un rôle décisif dans le rapport à l’espace, à la couleur, à l’invention de formes nouvelles. S’il n’a pas écrit de récit de voyage à proprement parler, les volumes qui composent la série Génie du lieu témoignent de la relation très forte qu’il entretenait aux pays lointains. Plusieurs de ses livres, à commencer par La Modification, ont une structure qui repose tout entière sur le voyage, en l’espèce en train – pour Réseau aérien, c’est le voyage en avion, dans Intervalle, de nouveau le voyage en train.
Au-delà de la célébration d’un anniversaire, quel serait selon vous le véritable enjeu de ce centenaire : que faudrait-il que les lecteurs, les chercheurs et les nouvelles générations découvrent ou redécouvrent de Michel Butor en 2026 ?
Les écrivains et les écrivaines, les artistes continuent de lire Butor et trouvent en lui des ressources nouvelles pour écrire. Peut-être que ce qu’il y a de plus précieux aujourd’hui dans l’œuvre de Butor, pour nous, c’est son honnêteté, sa curiosité insatiable et son attention à l’altérité, sous toutes ses formes. Il ne savait pas se tenir tranquille dans une case, une forme, prévue par le champ littéraire ou le marché éditorial, et grâce à cela, il a laissé une œuvre qui est riche d’inventions et d’expérimentations à découvrir encore. Et dans une période, la nôtre, bordée par le chaos, il est important de penser que la création, la recherche de formes satisfaisantes, adaptées au sens que l’on veut donner à un propos, sont un rempart contre les forces de destruction et de chaos.
Références :
[1] Citons quelques exemples : Une nuit sur le mont Chauve, avec Miquel Barceló (La Différence, 2012), spectaculaire livre-objet composé notamment de huit rouleaux de 3,50 mètres, où les poèmes de Butor répondent aux dessins de Barceló réalisés à l’eau de Javel sur papier noir ; Enjambements, avec des photographies de Joël Leick (Cadastre8zéro, 2012) ; Femmes de Courbet, avec Colette Deblé (Æncrages & Co, 2012), autour de 21 tableaux de Gustave Courbet ; 24 Trièdres, avec Scanreigh (Æncrages & Co, 2011) ; Les Temps suspendus, avec Henri Maccheroni et la participation de Bertrand Roussel (Mémoires Millénaire, 2010) ; Survivre, avec Georges Badin (Æncrages & Co, 2010).
[2] Quelques titres illustrent sa contribution à ce domaine : Le Génie du lieu (Grasset, 1958), notamment consacré à l’Égypte ; Mobile. Étude pour une représentation des États-Unis (Gallimard, 1962), son grand livre sur les États-Unis ; Description de San Marco (Gallimard, 1963), consacré à Venise ; Boomerang. Le Génie du lieu III (Gallimard, 1978), etc.
Propos recueillis par Dan Burcea
© photos dans l’ordre de publication dans cet article : Bernanrd Plossu & Maxim Godard

