Étienne Ruhaud est taphophile, plus précisément taphophile surréaliste : il se passionne pour les tombes d’André Breton et consorts, au point d’en publier aujourd’hui la véritable encyclopédie, Le Père-Lachaise surréaliste (Complicités, 2026). Au-delà de la démarche documentaire (des années de prospection en bibliothèques, au Père-Lachaise et dans d’autres cimetières), le geste vaut œuvre d’art. On sent la malice et l’obsession dans la préface puis les notices classées par ordre alphabétique. On s’amuse à parcourir un univers de destins auréolés de prestige, souvent fracassés, parfois cocasses, fréquemment marqués du sceau de l’anonymat. L’ambition du recueil est d’arracher aux griffes de l’oubli toute une armée d’artistes tenant ferme le sceptre de la révolte. Quel fantasme anime exactement la plume de l’auteur ? Quelle terrible manie guide son pas dans les travées parcourues de touristes ?
Le volume se lit comme un roman. Son érudition jamais ne lasse ou ne plombe – ce serait un comble, à propos d’un groupe qui refusait l’académisme. Chaque tombe (qu’il s’agisse de poètes, de cinéastes, de peintres) s’accompagne d’une biographie dont le caractère condensé rend à l’artiste toute sa vie, toute sa sève. On est tentés d’acheter mille livres à mesure que l’auteur égrène les références. On picore, on divague. Non sans humour, l’auteur multiplie les anecdotes et les notations – on apprend par exemple que Sarane Alexandrian aurait été « amateur de contes érotiques mais amoureux de sa femme ». Les révélations rétrospectives se succèdent, les suggestions du destin, les hasards de plume. En matière de dictionnaire, on tient là un modèle. Si le genre rebute, et plutôt deux fois qu’une lorsqu’il s’agit de cimetières, ici la vie fuse et la liste fascine.
Bien sûr, on porte une attention soutenue aux figures réputées. Le pape du Surréalisme n’a droit qu’à quelques lignes dans le cimetière des Batignolles, mais on le croise tellement souvent par ailleurs qu’on apprend à le connaître. La fiche de Gérard de Nerval, inspirateur lointain, se déploie sur quatre pages et propose un hommage émouvant, agrémenté d’extraits de poèmes. L’épisode Éluard renseigne sur des étapes-clés de l’histoire du mouvement et livre des détails significatifs sur les différences psychologiques entre Breton et l’auteur de « Liberté ». La vie de Raymond Roussel, à qui le Surréalisme a rendu hommage, est bien détaillée avec ses drames et ses fulgurances. Georges Méliès, « grand ancêtre involontaire », inspire lui aussi quelques développements instructifs. Mais il y en a bien d’autres. Qu’on lise d’une traite ou qu’on feuillette, on révise agréablement son histoire des Lettres, amusé par ce jeu des vies qui se croisent, s’embrassent et parfois se rejettent.
On pourrait être tentés de passer les articles d’auteurs moins illustres, voire inconnus. Pourtant, on manquerait l’intention du volume : suggérer que la vie du mouvement réside aussi et surtout dans son inspiration multiforme, les destins qu’il a forgés, les carrières qu’il a lancées. En cela, le Surréalisme est une aventure collective, et pas seulement à l’échelle d’un groupe – à l’échelle d’une génération. À l’heure d’arpenter les cimetières, Etienne Ruhaud le mesure au foisonnement de souvenirs. Le lecteur, lui, se laisse envoûter par ces fleurs existentielles que sont les vies d’artistes ayant beaucoup essayé, parfois réussi, souvent échoué, sinon dans leurs œuvres, au moins dans leur tentative de persister dans la mémoire collective.
Au fond, leurs efforts ne sont pas moins beaux que ceux d’artistes consacrés. Qui a dit que la valeur des œuvres se mesurait aux suffrages ? Sûrement pas les Surréalistes, dont le goût pour le bizarre démentait toute tentation pour la démagogie. Certes le mouvement avait ses stars, ses coups d’éclat. Mais il faudrait une théorie de l’anonymat comme condition privilégiée pour la radicalité du geste surréaliste.
Seul regret de ma part : Jacques Cauda illustre merveilleusement le livre avec une série de portraits graves et profonds, mais des photos de tombes ou des plans auraient également satisfait mon appétit. J’aurais aimé des croquis, des dessins, des tableaux qui auraient démultiplié les pouvoirs évocateurs du livre. Une question de droits, sans doute, et de budget pour l’impression… Ça n’est pas grave. Les Surréalistes n’étaient pas les derniers à faire leur miel d’objets modestes. Le rêve a surtout besoin de prétextes.
Le recueil d’Étienne Ruhaud, Animaux (Unicité, 2020), faisait déjà la part belle à des étrangetés que n’aurait pas reniées Max Ernst. Avec cette anthologie, il inscrit un peu plus son travail dans les pas des mages dadaïstes. Il fait partie de ceux qui prennent le relais, plusieurs décennies plus tard. D’autant qu’il avait participé à l’événement “Un goûter au cimetière” de l’été 2025 du Cercle potache, précisément au Père-Lachaise. On y avait célébré l’humour macabre de Rabelais, Allais, Jarry, frères d’esprit, en sirotant du cidre au pied d’une stèle anonyme. Un corbeau nous avait accompagnés de son rire. Non, les mânes du pape du Surréalisme n’ont pas dit leur dernier mot !
Aymeric Patricot, essayiste, romancier
Étienne Ruhaud, Le Père-Lachaise surréaliste, Éditions Complicités, 2026, 500 pages.

