De la ville roumaine de Piteşti, où elle est née, à Istanbul, où elle a construit une carrière remarquable, Otilia Rădulescu İpek a fait de la musique un véritable pont entre les cultures. Elle a d’abord été révélée au public roumain dans la musique légère. Ensuite, elle s’est imposée comme l’une des grandes sopranos de l’Opéra et du Ballet d’État d’Istanbul. Elle a réussi à combiner l’excellence artistique, l’enseignement et l’engagement pour le dialogue culturel entre la Roumanie et la Turquie. Dans cet entretien accordé à Lettres Capitales, elle parle des étapes clés de son parcours, de l’héritage de ses maîtres, des rôles qui ont marqué sa vie, de sa vision de l’art lyrique et de la responsabilité que chaque artiste doit assumer.
Vous avez commencé votre parcours artistique dans la musique légère en Roumanie avant de vous consacrer entièrement à l’opéra après votre installation en Turquie. Qu’est-ce qui a motivé ce tournant décisif dans votre vie d’artiste ?
Lorsque je me retourne sur mon parcours, je réalise que rien n’a été le fruit du hasard. Ce que l’on pourrait percevoir comme un changement radical fut, en réalité, une évolution tout à fait naturelle. La musique a toujours été mon langage, quel que soit le répertoire que j’ai choisi d’explorer. La musique légère m’a offert mes premiers pas sur scène, mes premières émotions face au public, ainsi que la joie profonde de communiquer par le chant. Les années passées en Roumanie ont renforcé ma confiance en mes propres possibilités. Mais lorsque je me suis installée à Istanbul, j’ai eu le sentiment que la vie ouvrait devant moi une porte inattendue. La découverte de l’univers de l’opéra fut une véritable révélation. J’y ai rencontré un art total où se rejoignent la musique, le théâtre, la poésie et la profondeur de l’âme humaine. J’ai compris que ma voix pouvait y trouver sa pleine expression et j’ai eu le courage de suivre cet appel intérieur.
Ce ne fut pas un choix facile. Il m’a fallu de longues années d’études, une discipline constante et de nombreux sacrifices. Pourtant, je n’ai jamais regretté cette décision. Recommencer une carrière dans un autre pays, dans une autre langue et au sein d’une culture différente exigeait une véritable audace. Mais je savais, au fond de moi, que c’était là mon véritable chemin.
Parfois, le destin nous conduit bien au-delà de ce que nous aurions osé imaginer.
Votre formation à Istanbul, notamment auprès de la professeure Gül Sabar et lors des master classes de la légendaire Leyla Gencer, a profondément marqué votre évolution artistique. Quels enseignements de cette période continuent aujourd’hui d’inspirer votre approche du chant ?
J’ai eu le privilège de rencontrer des maîtres qui ne m’ont pas seulement appris à chanter, mais aussi à penser la musique.
La professeure Gül Sabar m’a transmis, avec une patience infinie, la rigueur technique sans laquelle aucune véritable liberté d’expression n’est possible. Quant à Leyla Gencer, elle m’a enseigné une leçon essentielle : la technique, si parfaite soit-elle, demeure insuffisante si elle n’est pas mise au service de la vérité artistique. Elle nous encourageait à lire, à approfondir le contexte historique, psychologique et humain de chacun des personnages que nous interprétions. Je me souviens avec émotion de l’importance qu’elle accordait à la sincérité de l’interprétation. Elle répétait souvent que le public ne vient pas seulement écouter une belle voix, mais vivre une histoire.
Ces enseignements continuent de m’accompagner aujourd’hui.
Chaque nouveau rôle est pour moi une quête intérieure. Derrière chaque personnage, je cherche d’abord l’être humain. Mon ambition n’est pas seulement d’offrir de belles sonorités, mais de transmettre des émotions vraies, capables de toucher profondément ceux qui les reçoivent.
Depuis plus de vingt ans, vous incarnez sur la scène de l’Opéra et du Ballet d’État d’Istanbul des héroïnes aussi différentes que Violetta, Pamina, Leïla ou Poppea. Parmi tous ces rôles, lequel vous est le plus cher et pourquoi ?
Chacun des personnages que j’ai eu la chance d’interpréter a laissé une empreinte dans mon cœur. Tous ont accompagné une étape importante de mon évolution artistique et humaine. S’il me fallait néanmoins en choisir un, je dirais sans hésiter Violetta. Elle demeure sans doute le personnage qui m’est le plus intimement lié. Violetta est l’une des héroïnes les plus complexes de tout le répertoire lyrique. Sa destinée réunit la force et la fragilité, l’espérance et le renoncement, l’amour et le sacrifice suprême. Dans sa vulnérabilité comme dans sa dignité, je retrouve l’une des plus bouleversantes histoires d’amour jamais écrites. Après chaque représentation de La Traviata, j’avais le sentiment d’avoir traversé, avec le public, une expérience profondément humaine. En quelques heures seulement, nous avions vécu toute une existence, avec ses joies, ses élans, ses douleurs et ses renoncements.
C’est sans doute cela qui rend ce rôle si unique : il nous rappelle que les plus grandes œuvres ne racontent pas seulement la vie de leurs personnages, mais aussi une part de notre propre destinée.

Parallèlement à votre carrière de soprano, vous avez exercé d’importantes responsabilités dans la direction artistique et vous enseignez le chant depuis de nombreuses années. Que cherchez-vous avant tout à transmettre aux jeunes interprètes qui choisissent la voie de l’art lyrique ?
J’essaie avant tout de leur faire comprendre que notre métier est une véritable école de la personnalité et du caractère. Bien sûr, la voix et le talent sont indispensables, mais ils ne suffisent pas. Un artiste doit être curieux, discipliné, cultivé. Il ne doit pas rechercher le succès immédiat, mais construire patiemment une carrière solide, fondée sur le travail, l’exigence et l’authenticité. J’encourage mes étudiants à observer le monde qui les entoure et à ne jamais oublier que chaque expérience de vie peut enrichir leur expression artistique. Je leur répète souvent que la voix est un instrument vivant, mais que c’est l’âme qui lui donne sa véritable couleur.
Au-delà de la performance vocale, mon souhait est de former des êtres sensibles, généreux et conscients de la responsabilité qui incombe à tout artiste envers son public, mais aussi envers la culture qu’il représente.

Tout au long de votre carrière, vous avez contribué à renforcer les liens culturels entre la Roumanie et la Turquie. Selon vous, quel rôle la musique peut-elle jouer dans le rapprochement entre deux cultures ?
Je crois profondément que la musique est l’une des plus belles formes de dialogue entre les êtres humains. Elle n’a pas besoin d’être traduite : elle s’adresse directement au cœur. J’ai eu le privilège de vivre entre deux cultures que j’aime profondément et de représenter, à travers mon parcours artistique, les valeurs de chacune d’elles. La Roumanie m’a donné mes racines. La Turquie m’a offert la possibilité d’accomplir ma vocation d’artiste. Si mes concerts, mes spectacles ou les projets auxquels j’ai participé ont contribué, ne serait-ce qu’un peu, à rapprocher ces deux univers culturels, je considère que c’est là l’une des plus belles réussites de mon existence.
La culture construit des ponts là où les mots, parfois, ne suffisent plus. Dans un monde qui semble de plus en plus fragmenté, la musique nous rappelle que les émotions essentielles demeurent universelles. Au-delà des langues, des frontières ou des traditions, elles appartiennent à tous les êtres humains.
En 2025, la Roumanie vous a décerné l’Ordre du Mérite culturel, tandis que la Turquie avait déjà récompensé votre contribution au développement de la vie lyrique du pays. Que représentent pour vous ces distinctions, au-delà de la satisfaction qu’apporte une reconnaissance personnelle ?
J’ai accueilli ces distinctions avec une profonde émotion et un immense sentiment de gratitude. À mes yeux, elles ne consacrent pas seulement un parcours artistique ; elles témoignent également de la force de la culture comme instrument de rapprochement entre les peuples et les nations. Le fait d’avoir été honorée à la fois par la Roumanie, le pays où je me suis formée, et par la Turquie, celui où j’ai construit l’essentiel de ma carrière, revêt pour moi une portée symbolique toute particulière. Ces deux pays appartiennent désormais à mon identité. J’ai le sentiment que la musique a permis d’édifier entre eux un pont que j’ai eu le privilège de parcourir tout au long de ma vie artistique. Je ne considère pas ces distinctions comme un aboutissement, mais plutôt comme une invitation à poursuivre ma mission avec la même passion, la même exigence et le même sens des responsabilités.
Servir la culture demeure pour moi un engagement quotidien, bien plus qu’une récompense.

Après un parcours artistique aussi riche, quels sont les projets, les rôles ou les rêves qui continuent aujourd’hui de vous inspirer et de vous animer ?
Je crois qu’un artiste ne cesse jamais de rêver. Aujourd’hui, peut-être plus encore qu’autrefois, c’est la joie de transmettre qui m’inspire. Ce qui me motive profondément, ce sont mes étudiants, chacune de ces voix qui entreprend son propre chemin, chaque instant où je sens que l’expérience acquise au fil des années peut leur être utile. Et chaque fois que j’aurai l’occasion de remonter sur scène, je le ferai avec la même émotion qu’au premier jour. Car la rencontre avec le public demeure, pour moi, un privilège inestimable. Si je devais formuler le plus cher de mes rêves, ce serait celui-ci : pouvoir, un jour, regarder le chemin parcouru avec la certitude de n’avoir pas seulement laissé derrière moi des spectacles, des personnages et des rôles, mais aussi des femmes et des hommes que j’aurai inspirés, des artistes que j’aurai aidés à découvrir leur propre voie.
J’aimerais également savoir que le pont culturel auquel j’ai consacré tant d’années continuera d’exister bien au-delà de ma propre personne.
Car, au fond, la véritable vocation d’un artiste ne consiste pas seulement à émouvoir son époque. Elle réside aussi dans sa capacité à transmettre, à faire naître des vocations et à laisser derrière lui une lumière qui continuera de guider ceux qui viendront après lui.
Propos recueillis et traduits du roumain par Dan Burcea
(Photos mises à disposition par Otilia Rădulescu İpek que nous remercions ici)
Le photos dans l’ordre de parution dans l’article :
Donizetti: L’Elisir D’Amore-Adina – photo mise en avant
Puccini: La Rondine-Magda (2 photos)
Verdi: La Traviata-Violetta (2 photos)
Handel : Giulio Cesare-Cleopatra
Rossini : Maometto II-Anna Erisso

