David Bongard et la passion du voyage – Bucarest : Intermède fortuit

 

 

Je m’étais arrêté à la terrasse d’un café de Bucarest après une journée de travail. Une bouteille d’eau devant moi.

Les ambulances remontaient sans relâche vers l’hôpital voisin. Les motos traversaient l’avenue avec leur impatience. La ville semblait incapable de se taire.

Un homme me demanda s’il pouvait partager ma table. Quelques mots de roumain suffirent. Mon accent nous conduisit au français. Il venait de Chișinău. Installé depuis plusieurs années en Roumanie, il y avait fondé une maison d’édition. Il écrivait. Certains de ses livres avaient rencontré un succès auquel il ne faisait qu’une discrète allusion, comme si cela appartenait déjà à une autre vie.

Très vite, nous cessâmes de parler de nos professions.

Nous avons parlé du monde. De son agitation permanente. De ce qui épuise les hommes sans qu’ils s’en aperçoivent. Il me parla du stoïcisme avec une simplicité qui n’avait rien de doctrinal. Ce n’était pas une philosophie qu’il défendait, mais une manière d’habiter le monde. Il disait rechercher une paix intérieure. Ménager une distance avec le bruit, les urgences, parfois même avec les siens, non pour s’en éloigner, mais pour mieux les retrouver. Il parlait aussi de la nature, des promenades sans but, de ces instants où l’on cesse enfin de vouloir maîtriser le monde.

Pendant qu’il parlait, les ambulances poursuivaient leur va-et-vient. Les moteurs couvraient parfois nos voix. Je trouvais presque ironique que cette conversation sur le calme naisse au milieu d’un tel vacarme.

Puis il me posa une question. « Qu’est-ce que vous considérez avoir réussi dans votre vie ? »

Je ne répondis pas tout de suite.

Je lui dis finalement que je n’avais jamais envisagé mon existence sous l’angle de la réussite ou de l’échec.

Une vie est faite d’étapes. Certaines, je crois les avoir traversées avec bonheur. D’autres m’ont davantage éprouvé. Aujourd’hui, passé la cinquantaine, la question n’est plus, pour moi, d’accumuler de nouvelles réussites. Elle est de comprendre ce que je peux faire de celles qui sont déjà derrière moi.

Comment transmettre ce que j’ai reçu ? Comment prolonger l’expérience ? Comment faire fructifier cette chance d’avoir tant appris, tant voyagé, tant rencontré ? Car je sais que la vie m’a beaucoup donné. J’en mesure chaque jour le privilège.

Il ne chercha pas à commenter ma réponse.

Nous sommes restés silencieux quelques instants.

Je crois que certaines rencontres ne sont pas faites pour nous apprendre quelque chose.

Elles sont là pour nous poser une question que nous continuerons longtemps à habiter.

Lorsque nous nous sommes quittés, la ville faisait toujours autant de bruit.

Pourtant, en rentrant chez moi, il me sembla que quelque chose, en moi, s’était apaisé.

David Bongard

David Bongard est un auteur suisse animé par la passion du voyage, de l’histoire et du vivant. À travers un regard sensible et immersif, ses textes explorent la mémoire des lieux et la richesse des cultures, transformant le récit de voyage en une méditation sur le temps, l’humain et la société. Il partage régulièrement chroniques et essais nourris de ses pérégrinations à travers le monde.

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