« J’ai toujours su qu’un jour ou l’autre il me faudrait payer pour ce que j’ai fait subir à Antoine Besançon. »
La littérature : une manière de dire adieu
Guillaume Sire publie aux éditions Calmann-Lévy son huitième roman, Chante Méchante. Depuis Les Confessions d’un funambule (2007) jusqu’aux Grandes Patries étranges (2024), en passant par Où la lumière s’effondre (2016), Réelle (2018), Avant la longue flamme rouge (2020) et Les Contreforts (2021), l’écrivain et universitaire toulousain construit une œuvre traversée par une interrogation constante : comment un être humain habite-t-il un réel qui lui résiste ?
Chante Méchante reconduit ce questionnement, mais en resserre la focale jusqu’à l’intime. Le monde extérieur s’efface devant une seule voix, celle de Léonie Dantin, actrice et femme de théâtre. Apprenant qu’elle est frappée d’un mal incurable, elle part pour Guernesey retrouver Antoine Besançon, l’homme qu’elle a aimé, et qu’elle croit avoir détruit. Devant la mort, elle se retourne vers son passé et s’efforce d’en démêler les fils.
Une question survient comme une urgence : peut-on se fier à une mémoire qui ne cesse de recomposer le réel ? Cette question devient plus aiguë s’agissant d’une actrice : Léonie séduit, ment, blesse, avec une désinvolture presque professionnelle. À force d’incarner des rôles, n’a-t-elle pas fini par ériger sa propre méchanceté en signature ? L’irruption de la maladie la confronte brutalement à ce qu’elle ne peut plus fuir. Son voyage vers Guernesey devient une remontée vers ce qui ne peut plus être changé et le roman tout entier s’abrite sous une même question : que reste-t-il à faire quand les actes sont accomplis et que le temps a cessé de les rendre modifiables ?
De la réalité à la vérité
En 2020, s’exprimant dans Lettres Capitales à propos d’Avant la longue flamme rouge [1], Guillaume Sire confiait avoir dû « concéder à la Réalité, pour mieux faire éclore la Vérité », précisant que celle-ci « ne peut pas se donner directement » et qu’il lui faut « des détours, des images, le chaos poétique ». Cette pensée trouve dans Chante Méchante un écho singulier : Léonie ne peut plus atteindre de front la vérité de sa propre histoire. Elle avance par souvenirs, omissions, contradictions, reconstructions, elle raconte parce qu’elle ne peut plus agir, transformant sa vie en récit au moment précis où celle-ci lui échappe. La question, dès lors, n’est plus de savoir si Léonie dit vrai, mais quelle vérité elle cherche en se racontant. En actrice, elle sait que la vérité d’une scène tient à une présence, une émotion, une intensité et semble appliquer cette même logique à sa propre existence, moins restituée qu’interprétée. C’est précisément dans cet entre-deux, entre ce qui a eu lieu et ce que nous en faisons, que Guillaume Sire trouve l’un de ses territoires préférés.
Léonie, ou le théâtre d’une identité
Avec ce personnage, l’auteur pousse sans doute le plus loin sa méditation sur les rapports du réel et de la fiction. Léonie connaît les masques ; elle sait produire un effet, infléchir un regard. Mais elle n’exerce pas seulement cet art sur la scène, elle le déploie dans la vie même. Son existence devient une succession de rôles : amante, mère, épouse, fille, comédienne. Jamais tout à fait une seule personne, parce qu’elle ne cesse de se mettre en scène. Le théâtre, ici, n’est pas un décor : c’est une interrogation sur l’identité. Son journal, confession autant que représentation, en porte la trace.
La maladie comme justice
Léonie prête d’emblée à sa maladie une signification morale : elle croirait payer pour ce qu’elle a fait subir à Antoine. C’est l’un des ressorts les plus poignants du livre, presque religieux dans sa logique, le mal appelant le châtiment, la souffrance devenant réponse. Mais le roman se garde de valider ce réquisitoire ; il montre surtout la difficulté, pour Léonie, d’accepter que le mal puisse frapper sans raison, absurdement. Si elle est punie, son histoire garde un sens ; si elle ne l’est pas, il lui faut affronter l’arbitraire. C’est peut-être ce qui explique sa violence : elle préfère parfois la brutalité d’une vérité inventée à l’incertitude d’un monde qui ne répond pas. Dire « je suis méchante » est plus simple que de dire : j’ai fait du mal.
Antoine, ou le passé devenu lieu
Longtemps absent, Antoine n’en est pas moins au cœur du roman : il existe dans la mémoire de Léonie comme une blessure, un amour, une faute. Le voyage vers Guernesey, île chargée, on le sait, de la mémoire hugolienne, est moins un déplacement géographique qu’une quête intérieure. Chez Guillaume Sire, le refuge romantique se transforme en lieu de confrontation : Léonie n’y cherche pas une vie nouvelle, mais la mesure de ce qui subsiste de l’ancienne. Elle voudrait retrouver Antoine, et retrouver aussi celle qu’elle était en l’aimant, deux choses désormais également hors d’atteinte. On retrouve ici une intuition déjà formulée par l’auteur en 2020 dans son entretien : le temps comme une « corde qui relie les moments les uns aux autres ». Si, dans Avant la longue flamme rouge, cette corde permettait à Saravouth d’espérer retrouver les siens en en suivant le fil, Léonie découvre pour sa part une vérité plus amère : retrouver un souvenir ne signifie pas retrouver le passé. La mémoire peut y conduire ; elle ne saurait, hélas, l’y ramener.
Écrire quand on ne peut plus agir
Il y a quelque chose de proprement tragique dans la situation de Léonie. Toute sa vie n’a été qu’action : provoquer, aimer, blesser, jouer. Il ne lui reste plus qu’à écrire. Car qu’est-ce que l’écriture, sinon une manière de rendre compte du réel lorsque l’action devient impossible ? Léonie ne peut plus modifier les événements ; il ne lui reste qu’à les ordonner en récit. Si la littérature ne répare pas le réel, elle lui donne forme, elle devient elle-même une part de ce réel.
Le mari, les enfants, ou l’onde du dommage
Autour de Léonie, le mari et les enfants occupent une place essentielle. Ils sont les témoins les plus proches de cette femme insaisissable et ceux qui en portent les contradictions et les blessures. Leur présence empêche le roman de se refermer sur le seul face-à-face entre Léonie et son passé : elle rappelle qu’aucun choix n’appartient entièrement à celui qui le fait, mais qu’il continue de produire ses effets sur ceux qui l’entourent. À travers eux, Guillaume Sire déplace la question de la culpabilité vers celle, plus vaste, de la transmission : que reste-t-il d’une mère, d’une épouse, lorsque ses mensonges, ses absences, ses blessures deviennent une part de l’histoire de ceux qui l’aiment ? Le roman y gagne une dimension familiale qui donne au destin de Léonie une portée plus intime et plus douloureuse encore. C’est peut-être une des raisons pour lesquelles l’amour de ceux qui l’entourent a une immense force redemptrice.
Inès, l’héritière du récit
La présence d’Inès donne au livre une dernière inflexion. La mémoire individuelle devient mémoire familiale, une mémoire transmise. Du point de vue narratif, ce qui se joue entre la mère et la fille dépasse le rapport uniquement familial. Ce n’est plus seulement Léonie qui raconte sa vie, mais ce sera à Inès de décider ce qu’elle fera de cette trace. La littérature trouve ici une nouvelle fonction : non pas sauver Léonie de ses fautes, ni réécrire son passé, mais confier à quelqu’un d’autre les fils d’une histoire devenue impossible à réparer.
Ce qu’elle laisse derrière elle
Dès lors, que restera-t-il de Léonie ? La question importe moins pour ses actes ou ses fautes que pour ce qui pourra lui survivre. La réponse se laisse entrevoir à travers le paradoxe le plus profond du livre : il restera une voix, une voix parmi d’autres, un fil parmi d’autres. La littérature ne restitue pas une vie telle qu’elle fut ; elle tente de sauver ce qui, sans elle, se perdrait dans les couloirs du temps. Dans le même entretien de 2020, Guillaume Sire disait vouloir que Saravouth et le lecteur « raccommodent les ficelles » ensemble, à la manière de Pénélope attendant Ulysse. Six ans plus tard, Chante Méchante reprend cette image dans une tonalité plus sombre : il ne s’agit plus de raccommoder pour faire revenir quelqu’un, mais de regarder ce qui s’est rompu et de comprendre ce que ces fils tenaient encore. Peut-être est-ce là le véritable enjeu du roman, non réparer l’irréparable, mais apprendre à vivre avec ce qui ne le sera plus jamais comme avant.
Léonie ne peut plus rejouer sa vie, elle peut seulement la raconter. Guillaume Sire fait de cette impossibilité même la matière de son roman : une femme qui a toujours vécu dans la représentation découvre, au seuil de sa disparition, que la seule scène qui compte encore est celle où elle tente de dire qui elle a été.
Elle laisse derrière elle des paroles, des silences, des souvenirs contradictoires.
Et c’est peut-être ce que Chante Méchante nous rappelle finalement : nous pouvons raconter notre vie, mais nous ne possédons jamais tout à fait le récit de notre propre vie.
Dan Burcea
Guillaume Sire, Chante Méchante, Éditions Calmann-Lévy, 2026, 160 pages.
[1] https://lettrescapitales.com/rentree-litteraire-janvier-2020-guillaume-sire-avant-la-longue-flamme-rouge/

