« Peut-être serais-je toujours dans cet entre-deux : entre deux pays, deux cultures, deux langues, deux climats, deux façons d’être au monde ?
Une existence en suspens, en translation, en mouvance. »
Écrire avec les silences et les ombres
Jeanne Pham Tran publie au Mercure de France son deuxième roman, Les ombres de l’exil, après De rage et de lumière, paru chez le même éditeur en 2023. D’un livre à l’autre se fait entendre une même nécessité de vivre qui prend, dans le premier, la forme d’une « rage de vivre communicative et magnifique », d’une « résistance complète contre la mort » et, dans le second, celle d’un appel à la mémoire, conçue non seulement comme une ultime résistance à l’oubli, mais aussi comme une voie de réparation.
L’écriture apparaît ainsi comme une manière de faire surgir la parole là où le silence s’est installé. Dans un entretien accordé à Lettres Capitales en 2023, à propos de De rage et de lumière [1], Jeanne Pham Tran formulait ce que l’on pourrait considérer comme sa véritable poétique de l’écriture : « On écrit avec ce qui nous manque. On écrit avec nos silences, nos trous de mémoire, nos zones d’ombre. Sans cela, il n’y a pas d’écriture. Si tout est limpide, lucide, blanc, alors on glisse sur la page immaculée comme sur une piste de poudreuse. […] Mon écriture vient de ces gouffres, de ces questionnements, de ces forêts, ai-je envie de dire. L’écriture est à la fois une exploration des forêts, des cavernes de l’âme, et une orée, une sortie, une ouverture vers la lumière. »
La figure tutélaire d’Ama, la grand-mère de Jeanne, la narratrice, incarne précisément, dans Les ombres de l’exil, cette image complexe faite de mystère et d’ouverture, d’invisibilité et de désir de réparation.
Ama, une histoire enfouie
Ama appartient à la classe des nhà quê, ces « moins-que-rien » dont l’histoire compterait si peu qu’elle ne mériterait pas d’être racontée. C’est du moins ce qu’elle pense lorsqu’elle affirme que, de toute sa vie, « il n’y a rien à raconter ». Ce désir d’invisibilité s’enracine, selon la petite-fille narratrice, dans « une triple absence », qui trouve ses origines dans « l’Histoire coloniale française, dans l’Histoire vietnamienne et dans l’Histoire familiale ».
Mais comment parler de ses souffrances lorsque la langue se dérobe, que, par-dessus tout, le silence s’installe et que la pudeur commande la retenue ? Le silence d’Ama naît aussi d’une connaissance insuffisante du français pour dire ce qu’elle porte en elle. « Ni photos, ni films, ni dessins pour me représenter le pays d’où tu viens. Quant aux mots, ils sont si difficiles à prononcer. Parce qu’ils te manquent en français, parce qu’on ne parle pas de nos souffrances. »
Si la question de l’identité et de l’appartenance s’impose naturellement comme l’un des enjeux majeurs du récit, c’est dans sa construction narrative qu’il faut chercher comment Jeanne Pham Tran donne forme à cette quête. Le passage du « je » au « tu » lui permet de moduler la distance affective, de déplacer le rapport à la mémoire et surtout de convoquer les ombres, ces ancêtres absents dont le souvenir demeure pourtant vivant. Cette quête resurgit à chaque étape de l’existence de la petite-fille narratrice, chacune avec ses interrogations et son désir de réponses.
L’appartenance à une lignée métissée, la conscience d’une origine venue d’ailleurs, alors qu’elle est née et vit en France, se déploient peu à peu dans son for intérieur, entre confiance et doute, toujours avec la volonté de comprendre d’où elle vient et où trouver ses repères. L’enfant, puis l’adolescente et enfin l’adulte qu’elle devient, s’efforce de comprendre comment son héritage franco-sino-vietnamien peut trouver sa place dans la géographie et l’histoire qui sont les siennes. Ce qui semblait d’abord relever du déterminisme devient alors une histoire à accepter, à assumer et finalement à faire sienne.
Le père et la fille : deux rapports au passé
La figure paternelle devient le miroir inversé de cette quête. Là où la fille cherche à comprendre ses origines et à renouer avec une histoire dont elle éprouve le manque, le père s’emploie au contraire à tenir le passé à distance, comme s’il fallait, pour appartenir pleinement à la France, en effacer les traces.
Entre eux se noue ainsi une opposition profonde : à la volonté de savoir et d’assumer l’héritage répond le désir d’oublier et de se fondre dans une autre appartenance. Ce conflit entre la mémoire recherchée par la fille et le passé refoulé par le père devient l’un des ressorts essentiels du récit. Rememorare ne prend-il pas ici le sens de « se réunir, se rassembler, se retrouver, se relier » ? se demande la narratrice.
Le « tu », ou la présence retrouvée d’Ama
La figure d’Ama domine le récit par sa présence majestueuse, iconique. Reconstruire sa vie à travers le « tu » narratif, dont il faut souligner la force d’invocation, permet à Jeanne Pham Tran de faire surgir le destin tragique d’une femme emportée par la cruauté de l’Histoire, mais qui aura appris, envers et contre tout, à résister aux vicissitudes de l’existence.
Son œil de verre, cicatrice de la guerre, devient, dans l’imaginaire de la petite-fille, une source d’émerveillement : « Ta blessure fait récit, personnage, fiction », lui dira-t-elle. À l’absence des mots, Ama répond par l’abondance des plats qu’elle cuisine, par des gestes inimitables et des goûts exquis. Sa figure s’enrichit alors d’une lumière presque mystique : « Tu irradies – dit la petite-fille – à la manière de certaines femmes mystiques ayant atteint cet état de détachement suprême, de joie cosmique. »
Les ombres de l’exil se construit ainsi comme un dialogue intergénérationnel où se confrontent deux manières d’appréhender le monde, deux expériences de la vie que séparent le temps, l’exil et le silence. Un face-à-face entre un passé et un présent qui ne peuvent se rejoindre qu’à travers le fil ténu de la mémoire.
Dès lors, la question « De quelle étoffe sont faites nos destinées ? », qui surgit au cours du récit, pourrait bien en constituer le fil conducteur : elle accompagne la quête des origines et le désir de comprendre ce qui, d’une génération à l’autre, façonne une existence.
Les intermittences de la mémoire
Une avalanche de questions, cette fois rhétoriques, s’impose alors au cœur du récit : « Comment peut-on être certain de ce que nous avons vécu, de la fiabilité de notre cerveau ? Où commence la fiction ? Où commence l’écriture et la réécriture – infinie – de notre histoire ? Les troubles de la mémoire ne sont-ils pas liés aux intermittences du cœur ? »
Impossible d’y répondre sans faire référence à la discontinuité proustienne de la mémoire et à la résurgence affective du passé à travers ses “intermittences”, mais aussi au lien, chez Paul Ricœur, entre histoire et mémoire.
Chez Jeanne Pham Tran, la mémoire affective de l’absence trouve une expression particulièrement forte dans le syntagme chinois 想念 (xiǎngniàn), qui désigne le fait de penser à celui qui manque, d’éprouver sa présence à travers son absence. Le terme entre ainsi en résonance avec la nostalgie, cette « douleur du retour » attribuée aux gens de Val Bregaglia, avec le Heimweh allemand, la saudade portugaise ou encore le dor roumain : autant de mots qui disent, chacun dans leur langue et leur culture, la douleur du manque et le désir de retrouver ce dont la séparation nous a éloignés.
Les ombres de l’exil est davantage une fiction des intermittences de la mémoire qu’une simple reconstitution du passé. La mémoire n’y revient jamais d’un seul bloc : elle affleure par fragments, par éclats, par silences et par résurgences. Elle est moins une archive à restituer qu’une matière vivante que l’écriture recueille et transforme.
Écrire pour restaurer
L’angle narratif du dialogue intergénérationnel confère au récit une douceur singulière et fait affleurer un amour inconditionnel. L’écriture devient un geste de transmission, mais aussi de restauration : en donnant à Ama une histoire à raconter, elle lui restitue ce que le silence, l’exil et l’Histoire semblaient lui avoir retiré – la conscience de la valeur de sa propre existence.
Référence :
[1] Lettres Capitales, entretien avec Jeanne Pham Tran, 2023.
Dan Burcea
Jeanne Pham Tran, Les ombres de l’exil, Éditions Mercure de France, 2026, 150 pages.

