Angela Baciu : Le labyrinthe des miroirs déformants – Lettres à T.

 

 

 1.

nous ne sommes même plus sûrs de la terre

sous nos pieds.

du Ciel,

des mots… que dire encore !

le piano à queue

reste suspendu sans cordes.

quoi ? vous n’avez jamais vu un pendu sans corde ?

bleue était la méduse venimeuse.

« ne marche pas dessus ! » a dit T.

et le bleu de Voroneț[1] est resté le même,

la pierre de la bague de ma mère est, elle aussi, bleue.

« tu sais, cela s’appelle une cyanotypie », me dit Iulia P.

en Prusse, le bleu ne se démode jamais.

et les églises de Santorin ont,

elles aussi, leurs coupoles bleues.

comme au ciel, ainsi sur la terre…

encore un dimanche.

2.

mets un peu de magnésium

 sous la langue,

ainsi le printemps arrivera peut-être plus vite.

car dans ces miroirs déformants (suis-je la seule à les voir ?!)

l’œil gauche a migré vers l’oreille,

le front est tombé jusqu’au cœur,

le palais se dispute avec le dimanche.

(ne riez pas… cela ne vous est jamais arrivé ?)

et toi,

« tu me demandes d’être sage »,

comme le dit la chanson…

3.

je fouille sans cesse dans les tiroirs.

et le jeudi s’appuie sur ma tête

comme une femme sans âge.

une carte de métro.

l’invitation de la Maison Royale.

une photo de nous à 2 Mai.

(à cette époque, on faisait du naturisme.)

un vieux dé à coudre.

le portefeuille de toile où il est écrit Ouranópolis,

et quelques pièces du temps de la guerre.

phonopictopoésie.

ce mot ne cesse de me poursuivre.

et le tableau est sur le point de tomber,

comme si le monde prenait la fuite

en le laissant seul.

le dimanche, nous ne nourrissons pas les poissons,

et nous ne lisons pas le marc de café.

4.

je ne sais pas pourquoi il y a tant de parapluies derrière la porte.

celui

à poignée de bois,

retrouvé dans la maison de grand-père Radu,

près de ses bottes de soldat.

le jaune,

reçu

pour mes dix ans.

puis il y en a un bordeaux,

que T. avait reçu de l’ONB.

« j’aurais aimé en avoir un où serait écrit :

Rapid.

laisse-le là », a-t-il dit,

avant de rallumer sa pipe.

5.

il est bien après minuit,

et, une fois encore, je ne dors pas.

avec T., nous avons joué une partie de backgammon.

j’ai peur

de rêver encore

de chambres d’hôpital,

de couloirs blancs.

le chien du voisin d’au-dessus

aboie encore

la solitude.

« où as-tu mis la plume de mon chapeau ?

le sac à dos est prêt ! »

dit-il.

et je me dis

que le monde

est devenu obsédé

par toutes ces définitions :

extraverti,

introverti,

autreverti…

et toi,

tu veux que nous allions

nous promener

sur le sentier.

une chèvre noire

te fixe sans détour.

6.

je ne sais plus d’où je le tiens.

sur ce stylo bleu,

on peut lire :

C.A.R. Progresul CFR.

« la bière est restée trop longtemps dans son verre »,

j’entends dire devant moi.

ton chapeau de feutre

attend sagement

sur la chaise.

« un menu de carême »,

commande

Mihai,

le serveur du Vibe,

au rythme de la samba.

de quoi as-tu encore besoin pour être heureux ?

dis-moi.

que veux-tu ?

deux pommes de terre,

deux œufs,

un yaourt,

ah…

et des oignons nouveaux,

puisque c’est la Lune du Loup,

et que les boulettes grésillent dans la poêle.

après une année sabbatique,

le chat Gacek,

roi de la rue Kaszubska,

est mort subitement.

as-tu déjà vu une chauve-souris ?

(N.d.T. : en polonais, « gacek » désigne une chauve-souris aux longues oreilles.)

7.

le soleil hésite.

il ne sait pas quoi faire aujourd’hui.

toi,

tu dors encore, T.

et je ne sais pas

si je dois mettre du poivre

dans le chou préparé hier soir.

« fenêtres en wengé…

isolation thermique des balcons…

menuiserie…

éclairage à détecteurs…

terminer l’entretien :

l’avant-garde dans le ballet… »

tu as écrit cela

sur le billet

laissé sur la table.

« dans l’œil de l’ouragan Melissa,

des oiseaux sont prisonniers »,

dit la radio.

encore un jour avec toi…

8.

on appelle cela

la fantosmie :

croire sentir

le parfum

d’un vieux parfum.

tu ne le savais pas ?

— tu t’es parfumée ?

m’as-tu demandé

hier soir.

— non.

— tu as vu

la lionne ?

— chut…

ne réveille pas son sommeil.

pendant ce temps,

le ramoneur

passait

sur le trottoir d’en face…

[1] Le bleu de Voroneț : bleu profond des fresques du monastère de Voroneț (Bucovine, Roumanie), célèbre dans le monde entier pour son éclat et sa remarquable conservation. Cette couleur est devenue un symbole de la spiritualité et du patrimoine culturel roumains.

Angela Baciu

Née le 14 mars 1970 à Brăila (Roumanie), Angela Baciu est poète, romancière, journaliste culturelle et formatrice. Elle est membre de l’Union des écrivains de Roumanie (section de Iași) ainsi que du PEN Club roumain.

Elle est l’auteure de vingt-cinq ouvrages.

Poésie

Coquelicots en novembre (Maci în noiembrie, 1997) ; Trois jours de ce mois de septembre (Trei zile din acel septembrie, 2003) ; Hôtel Camberi (Hotel Camberi, 2017) ; Charli. 34, rue Sainte-Catherine (Charli. Rue Sainte-Catherine 34, 2017) ; Petit déjeuner chez Frida (Mic dejun la Frida, 2020) ; Spiegel écrit partout (Spiegel scrie peste tot, 2021) ; J’ai écrit un poème à Brauner (I-am scris lui Brauner un poem, 2025).

Entretiens

Témoignages à la fin d’un siècle (Mărturii la sfârșit de veac, 2000) ; Comment je n’ai pas manqué une littérature remarquable (Despre cum nu am ratat o literatură grozavă, 2015) ; De Toulouse-Lautrec dans le port à Rotterdam (De la Toulouse-Lautrec în port la Rotterdam).

Théâtre

Plus sympathique que Dostoïevski (Mai drăguț decât Dostoievski, 2017) ; Le Matin des voisines (Dimineața vecinelor, 2024), écrit en collaboration avec Nora Iuga.

Depuis 2025, son œuvre figure également dans le Manuel de langue et littérature roumaines destiné aux élèves de huitième année.

Distinctions (sélection)

Angela Baciu a reçu de nombreuses récompenses, parmi lesquelles :

  • le Prix de poésie du Festival national de poésie de Sighetu Marmației (2006) pour le recueil Trois jours de ce mois de septembre ;
  • le Premier Prix du Concours national de poésie « Ion Minulescu » (2008) ;
  • le Prix de l’Union des écrivains de Roumanie (section de Iași) pour l’essai et le journalisme, décerné à Témoignages entre deux millénaires (2016) ;
  • le Grand Prix du Festival international de littérature « Lucian Blaga » de Sebeș-Lancrăm (2016) ;
  • le Prix Balcanica de poésie roumaine, attribué lors du Festival des Poètes des Balkans (Roumanie–Turquie, Brăila, 2017) ;
  • le Premier Prix du concours national de poésie « Lidia Vianu Translates » (2018) ;
  • le Prix de l’Union des écrivains de Roumanie (section de Iași, 2021) ;
  • le Prix du Festival national de poésie « George Coșbuc » (Bistrița, 2021) pour Petit déjeuner chez Frida ;
  • le Prix « Cezar Ivănescu » de l’Union des écrivains de Roumanie (section de Iași, 2021), également pour Petit déjeuner chez Frida ;
  • deux distinctions, en 2022, pour Spiegel écrit partout, décernées respectivement par le Festival international de poésie de Sighetu Marmației et le Festival national de poésie « George Coșbuc » de Bistrița ;
  • le Prix « Ion Caraion » (2025), attribué par la revue Literadura, pour J’ai écrit un poème à Brauner ;
  • le Prix « Le Spectacle de la littérature » (2025), remis lors du Gala des prix APLER, pour Le Matin des voisines, coécrit avec Nora Iuga ;
  • enfin, le Prix « Victor Brauner » (2026), récompensant sa contribution exceptionnelle à la promotion de l’avant-garde littéraire, décerné à l’occasion de la XIIIᵉ édition de la Journée Victor Brauner, à Piatra Neamț.

Sous l’égide de la section de Iași de l’Union des écrivains de Roumanie, Angela Baciu est également à l’origine de plusieurs projets culturels, notamment Une histoire pour l’enfant qui est en toi (O poveste pentru copilul din tine, depuis 2018) et Dragobete chez les écrivains (Dragobetele la scriitori, organisé chaque année de 2018 à 2026).

Son œuvre a suscité l’intérêt de nombreux critiques et historiens de la littérature, parmi lesquels Radu G. Țeposu, Laurențiu Ulici, Ion Rotaru, Cezar Ivănescu, Adrian Popescu, Dan Mănucă, Liviu Grăsoiu, George Vulturescu, Ion Miloș, Mihai Cimpoi, Christian W. Schenk, Nora Iuga, Simona Popescu, Radu Vancu, Savu Popa, Adrian Alui Gheorghe, Horia Gârbea, Robert Șerban, Mircea Muthu, Norman Manea, Octavian Soviany, entre autres.

Traduction du roumain, Dan Burcea

© photo Adrian Mociulschi

Print Friendly, PDF & Email
Partagez cet article