Cyril Anton et l’incroyable et merveilleuse histoire du nain de Whitechapel

 

 

Le nain de Whitechapel, premier roman de Cyril Anton, publié aux Éditions du Sonneur, fait l’éloge de la toute puissance de la fiction dont la seule contrainte, nous le savons, repose sur l’équilibre subtil entre les limites et le dépassement des frontières du réel pour entrer dans le fabuleux et l’allégorique dans un monde où le possible l’emporte sur le probable, où la lumière se fait éclat et la nuit prend l’habit des songes les plus sombres.

Un tel récit qui touche à la fois au conte fantastique et au roman policier, laissant entrouvertes de subtiles fentes menant secrètement vers le territoire de l’invraisemblable, exige de la part du lecteur une interprétation à la mesure de la fascination exercée sur lui par un monde qui l’invite à la découverte d’un héros sans égal :  Oscar Swinburne, « un nain qui, malgré ses petites jambes, a passé sa vie à courir après le temps ». La formule, trempée dans la métaphore du temps qui passe n’est pas choisie au hasard, elle est même renforcée par un narrateur omniscient – « mi-homme, mi-pierre » qui promet d’incarner « la mémoire, les malheurs, les culpabilités, les désespoirs et les assassinats » des gens qui viennent lui raconter leurs histoires.

Vaste programme pour ce troubadour moderne prêt à s’identifier avec son personnage et qui – structure du conte fantastique oblige – nous plonge dans un paysage qui ne manque pas à donner cette même « impression d’irréalité » ! La suite de l’histoire se déroule dans un endroit qui se perd dans les ruelles d’un quartier maudit de Londres, dont la simple description donne des frissons, « mélange de bruine et de fog […], des enfers souterrains et des paradis artificiels, des bouchers et de la viande […], du poisson pourri, le quartier de la paranoïa et du haut mal, de la folie et du suicide, le quartier des hôpitaux dégénérescents et de l’eau souillée par le sang ». C’est là que naît Oscar dans la bourgade de Lichfield, « petite ville fiévreuse du nord de l’Angleterre taillée dans la pierre et le vent », vers la fin du XIXe siècle dans une famille d’aristocrates – sa mère étant « une gente dame française » dont le fort accent faisait d’elle une femme « venue tout droit d’un univers imaginaire ». Il n’est pas le seul enfant à la naissance, Vincent, son frère, est né une heure avant lui.

L’incroyable histoire de la vie d’Oscar aurait pu continuer sur ce ton du merveilleux et de l’enchantement, si les fées qui avaient veillé à sa naissance ne l’avaient pas frappé de nanisme, décidant ainsi « que l’enfant ne devait pas croître plus haut que le sursaut d’un grand chien noir ». Sa petite taille ne l’empêchera en rien de passer une enfance heureuse, parfois turbulente, aux côtés de Vincent, son aîné, voire avec une résignation d’une rare humanité qui le fait accepter sa condition anoblie ainsi par une douceur émouvante. Abandonné par ses parents, il va devoir compter désormais sur ses talents pour se frayer un chemin dans un monde dont la violence n’est plus à prouver, tous les faits qui se succéderont avec une incroyable rapidité le prouveront.

De cette enfance, Oscar va hériter une parfaite maîtrise du piano et le souvenir « d’une capsule minuscule et féérique », un jouet surréaliste appartenant à Teresa, sa nourrice, qui le fascinera. Ce jouet bénéficie de la part du narrateur d’une description détaillée, à la mesure de ce qui va suivre dans la vie d’adulte d’Oscar.

Mais ne nous dépêchons pas ! La vraie aventure de sa vie commence à peine, et un moment de bonheur viendra adoucir le chagrin de l’abandon de ses parents : la rencontre avec Freddy, musicien hors pair et maître mystérieux qui, à sa demande, fera découvrir à Oscar la blue note, l’unique et l’incroyable note dont l’altération d’un quart de ton ou d’un demi-ton offrant un supplément d’expressivité à la musique de jazz. Mais elle est plus que cela : « Ce sont des choses que tu ne peux pas comprendre et que tu ne pourras jamais apprendre. C’est le rythme du cœur. C’est la blue note. Une histoire de nègres et de mendiants, de tueurs et de victimes, de rues sombres et de soleils évanouis. »

C’est avec ces acquis et cette lumineuse expérience d’humanité que débutera la vie d’adulte d’Oscar Swinburne.

Nous laisserons aux lecteurs la joie de la découvrir, en essayant d’ajouter à cet exercice l’immense satisfaction de la découverte d’un grand et étincelant roman et d’un héros à la mesure de la lumière dans laquelle il trempe son unique aventure.

On ne résiste, quant à nous, d’admirer cette grande réussite littéraire que nous propose Cyril Anton. Maniant à merveille la complexité, voire la splendeur d’une narration prodigieuse qui cultive l’inattendu comme une incessante et efficace accroche narrative, l’auteur n’hésite pas à rajouter à chaque page, souvent à chaque paragraphe sa part de suspense et d’enchantement. Son héros, nous l’avons déjà dit, est affublé d’une profonde humanité. À cela, il faut rajouter l’empathie, l’admiration, l’éblouissement qu’il exerce sur les autres personnages et sur nous.

Oscar aura plusieurs vies, il deviendra Octave Dièze, il combattra le gang des Tabula Rasa et connaîtra l’amour aux côtés de Rose. Et puis, il y aura l’unique et merveilleuse boule de neige…

Mais cela c’est encore une autre histoire qui fait partie des grandes surprises de ce livre.

À vous de les découvrir !

Dan Burcea

Crédits photo : ©Agathe Mirafiore

Cyril Anton, Le nain de Whitechapel, Éditions du Sonneur, 2024, 193 pages. 

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