Interview. Annie Lulu : « Nili est le fruit de cette jonction improbable entre la Mer Noire maternelle et les Grands Lacs paternels »

 

 

La Mer Noire dans les Grands Lacs est le premier roman de l’auteure congo-roumaine de langue française Annie Lulu. Si le caractère autobiographique de ce livre est à explorer grandement, la poésie qui le construit demande à être scrutée comme une lumière incontestable qui tisse son bâti narratif. Inutile, en revanche, de se contenter de le cloisonner dans une case ou une autre, lorsque l’on sait que sa narratrice, Nili, fille d’Elena Abramovici et d’Exaucé Makasi Motembe, naît deux fois et que son ici appelle sans cesse un ailleurs. De Iași à Bucarest, De Bucarest à Paris et de Paris à Goma au Congo, il y a en effet un long chemin à parcourir, à moins qu’il ne s’agisse d’un voyage encore plus secret et pavoisé d’un inlassable besoin d’être aimée et de vivre pleinement son histoire personnelle.

C’est ce que nous allons essayer de comprendre dans cette discussion qui s’annonce passionnante avec Annie Lulu.

Bonjour, chère Annie, dire que vous êtes d’origine congo-roumaine et que vous vivez à Paris n’est sans doute pas assez pour la curiosité insatiable de vos lecteurs franco-roumains.  Je vous invite à nous en dire un peu plus sur votre parcours.

Je suis née à Iași, en Roumanie, d’une mère roumaine et d’un père congolais (ex-Zaïre). J’ai passé les premières années de ma vie entre Iași, Galați et Timișoara, jusqu’à mon arrivée en France avec ma famille au début des années ’90. Ce départ, pour la petite fille que j’étais, fût un véritable déchirement. Toutes les années qui ont suivi, puis celles de mon adolescence en France, j’ai gardé de cette petite enfance roumaine le souvenir flou d’un éden perdu, une sorte d’âge d’or lointain. Le roumain est ma langue maternelle, la première que j’ai parlée, dans laquelle j’ai rêvé, mais aussi celle de l’attachement fondamental, celle de la chaleur. Bien que j’écrive en français, la langue roumaine, ses chants, viennent constamment nourrir mon travail.

Vous avez enseigné la philosophie en région parisienne, avant de vous consacrer entièrement à l’écriture. Vous cultivez la poésie dans différentes langues, le roumain, le français, le Rromani, le lingala et l’hébreu. Quel rapport entretenez-vous avec ce multilinguisme et cette force poétique portée par toutes ces langues ?  

Aujourd’hui, dans la vie de tous les jours, je m’exprime essentiellement en français, en anglais et en roumain. J’ai eu la chance inouïe de grandir dans une famille et un environnement aux cultures multiples, un maillage de langues et de traditions, principalement roumaine et swahili, la culture de mon père. Et les générations précédentes de ma famille maternelle avaient déjà connu un très beau brassage culturel. J’essaie de puiser dans toutes ces sources des routes à tracer par l’écriture, en allant exhumer à travers d’autres langues des mémoires qui ont soit été transmises jusqu’à ma génération, soit malheureusement interrompues, perdues. Je tente de leur donner un espace dans mon travail, faire une sorte de tissage. C’est dans ma découverte bouleversante de la poésie de Paul Celan, quand j’avais quinze ans, que j’ai vu qu’une ou plusieurs langues souterraines pouvaient sans cesse en allaiter une autre, jusqu’au mélange inexorable de plusieurs terreaux de langues combinés dans un même sol d’où peut à son tour pousser un imaginaire singulier.

Le titre de votre roman repose sur la confluence entre deux réalités hydrographiques secrètement compatibles : celle de la Mer Noire et des Grands Lacs du Congo. Vous posez d’ailleurs à la base de cette jonction deux gestes symboliques, comme une sorte de baptême. Quel sens pourrions-nous donner à ces gestes de votre héroïne ?

Nili, la protagoniste de ce roman, est le fruit de cette jonction improbable entre la Mer Noire maternelle et les Grands Lacs paternels. Cette Mer Noire où elle a été baignée enfant, ce lac Kivu où elle a plongé ses mains de femme qui va faire un enfant. C’est l’eau de l’Est du Congo, amniotique, féconde, qui l’a « guérie », comme elle le dit, l’eau du « cœur du monde ». Les débuts de sa vie sont semblables à une source souterraine qui manque de tarir, à moins de creuser et d’élargir son sillon, c’est-à-dire le regard. Ce qui implique de se déplacer, pour pouvoir suivre un cours

Il y a un sujet que je m’empresse à évoquer avec vous : celui du poids de l’émigration que semble ignorer Nili, votre héroïne. Son ailleurs que j’évoquais dans mon introduction ne semble pas lui inspirer ce sentiment de se voir comme une étrangère. Diriez-vous qu’il s’agit plutôt ici d’un voyage ullysien, d’un retour aux sources, comme « une cascade rapide prête à remonter ses propres puits et ses vallées vivifiantes », comme le dit elle-même dès le début du livre ou d’un exil ?

Pour Nili, l’émigration, le voyage, sont un exil. Un exil volontaire, certes, mais un exil tout de même, celui des « diamants de la terre » pour reprendre les mots de Benjamin Fondane. Prime la dimension individuelle, pénible du voyage obligé. Son déplacement est à la fois contraint et initiatique, d’abord par le biais de l’imagination, l’ailleurs dont elle a besoin pour se construire en l’absence de père vient des livres ; puis par le corps, elle va littéralement vivre ailleurs. C’est un voyage de la solitude vers la vie collective, des préoccupations individuelles vers l’intérêt pour autrui, ses conditions de vie, ses rêves, ses combats. De l’isolement vers une famille. De l’enfance vers une vie de femme.

Le discours de votre récit se dévoile rapidement par son style direct. Vous laissez votre narratrice à s’adresser à quelqu’un, et prendre le risque de l’oralité. Pourquoi ce choix narratif ? Et quel est sa portée pour vous ?

Le temps de la narration est celui d’une grossesse sur le point de s’achever d’un instant à l’autre par la naissance d’un enfant. La narratrice est assise sur un ponton, devant une petite maison au bord du lac Kivu. Elle s’adresse à l’enfant qui va naître et qu’elle porte, elle raconte à celui qui vient après elle ce qui provient d’avant lui et qui l’a conduit à exister. Les propos de Nili ne sont pas orientés vers le lecteur, qui se trouve un peu là comme un discret intrus qui écouterait en secret une parole qui ne lui est pas destinée. Il était important à mes yeux de mettre en lumière avant toute chose : une voix, une langue, le premier vecteur de la transmission entre les vies humaines. Ne dit-on pas « langue maternelle » ? Je souhaitais que cette expression prenne tout l’espace. Une mère parle à son enfant. Cette focalisation interne combinée au discours direct permettait à mon sens l’expression de la transmission filiale de façon plus puissante que d’autres tentatives que j’avais faites. Ce quasi monologue de la narratrice est un peu comme une parole liquide, un déversement, l’accélération du cours du message jusqu’à sa chute en cascade. Mais aussi le premier lieu, le placenta de son rapport à l’autre, un autre qui n’est même pas encore une personne, mais qui peut déjà, selon elle, (presque) tout entendre.

L’histoire de Nili commence dans la Roumanie communiste. Que pouvez-vous nous dire de cette période de sa vie ? Oserions-nous qualifier sa naissance comme celle d’une enfant non-désirée ? Que veulent dire les mots « le rare enfant d’un Noir dans une province du monde où la lune est encore pleine de pogroms » ?  

Nili a une conscience tragique de sa venue au monde. Pour elle, un enfant est comme « une terre dans notre chair », comme dans ce vers d’Antonio Machado, « tierra en nuestra carne ». Elle se perçoit comme une erreur dans le temps, l’enfant d’une « société qui n’a jamais eu lieu », c’est-à-dire la société socialiste future de l’amitié entre les peuples à laquelle ses parents devaient participer, « qu’ils avaient la charge de construire ». Dépourvue de cette perspective historique, sa course individuelle devient celle d’un reliquat, d’un poids. Mais elle a aussi conscience que ce projet historique était une chimère galopant sur des champs de ruines. Ruines que la distance du regard permet de discerner clairement. La lune sait ce qu’il s’est passé dans la ville où elle est née, à Iasi. Ce qu’il s’est passé dans le pays où elle est née, la Roumanie : l’esclavage des Rroms, la Shoah. La lune éclaire l’histoire pas si lointaine de ce lieu de culture et de raffinement, tout autant lieu du rejet, de l’exclusion, de la folie identitaire, du pogrom.

Et que devons-nous entendre par cette « mollesse froide de cette enfance roumaine, mon enfance de gravats » ? À ce point de la narration, nous avons besoin de faire connaissance avec les parents de Nili, Elena et Exaucé. Pourriez-vous dresser brièvement leurs portraits ?

L’enfance de Nili est une répétition morne et exigeante des aspirations d’Elena, sa mère, une femme rigide, solitaire bien qu’ambitieuse, autoritaire. Nili inscrit sa vie de future mère, telle qu’elle l’imagine, a contrario de celle d’Elena. Elena a rompu avec sa famille dont on ne sait rien, a décidé d’aller vivre à la capitale avec sa fille et d’y poursuivre sa trajectoire personnelle comme si elle n’avait pas eu cet enfant, visant les mêmes objectifs qu’avant sa grossesse. Exaucé, le père de Nili, était un jeune homme idéaliste venu étudier les sciences sous le communisme. Au contraire d’Elena, il était prêt à accueillir cet enfant dans sa vie, à épouser sa mère, et n’a pas souhaité la séparation qui l’a conduit, après la chute de Ceaușescu, à quitter la Roumanie. En quelque sorte, Exaucé est un parent, alors qu’Elena ne l’est pas.

Les pas amènent Nili à Paris. Comment vit-elle sa nouvelle vie parisienne. C’est là qu’elle entend par hasard quelqu’un prononcer le nom de son père. Tout commence à s’emballer à partir de là. Comment vit-elle ces moments ?

Les études de Nili sont le prétexte qui la conduisent hors du carcan maternel. Elle découvre alors une société où son apparence physique, son origine africaine, ne lui confèrent plus la particularité qu’elle pensait avoir à Bucarest. Naturellement elle se rapproche d’endroits et de gens qu’elle perçoit comme empreints de la part d’elle manquante. Mais l’arrivée à Paris est aussi une chute personnelle, l’apprentissage de la perte, du deuil et le constat de son incapacité à être en relation active avec l’autre à cet endroit nouveau, à exprimer ses désirs propres, y compris charnels, dans un environnement mental qui lui corresponde. Elle demeure pétrie de passivité, « anesthésiée », n’affirme pas sa volonté, ne se protège pas. Et c’est encore malgré elle qu’elle discerne le nom de son père au gré d’une conversation en lingala dans la rue. Certes elle saisit cette opportunité, mais ne la provoque pas.

Nili ira ensuite au Congo. Elle dira de ce pays qu’il est « l’écrin des choses les plus précieuses au monde ». Elle renverse même l’ordre consacré des choses en nommant pays pauvres les pays ceux qui osaient jusque là se targuer de riches. Comment expliquer cela du point de vue de votre personnage ?

En allant vers sa part manquante, sa boussole s’inverse totalement. Rejetée par la société roumaine, captive des valeurs de sa mère, c’est maintenant elle qui est en droit de rejeter. Sa géographie n’est plus l’héritage échu, le hasard où elle est née. Au Congo cette géographie devient choisie, une géographie physique mais aussi celle des vivants. Le non-objectif maternel d’Elena laisse la place à une téléologie propre à la protagoniste, une vision du monde imprégnée à la fois du regard fantasmé de son père qu’elle est allée retrouver et des rencontres humaines nouvelles qui n’ont jamais été aussi nombreuses et vivaces. L’aridité de l’enfance soumise, désespérément prolongée au-delà de son terme naturel, se meut en un paysage intérieur et réel foisonnant, mouvementé, voire précipité. Nili prend conscience, à partir d’un lieu nouveau, ce qu’est pour elle être africaine. À partir d’un lieu de vie. Celui où elle entrevoit la possibilité de se réaliser. Le monde ancien de sa naissance physique devient « le monde pourri ».

Pourquoi Nili affirme avoir confiance en ici, alors qu’elle parle de Goma. Est-ce que c’est par son désir de liberté et son amour pour Kimia qu’elle ose donner cette déclaration ?

Paradoxalement, Nili éprouve à Goma un sentiment de sécurité mêlé à de l’incertitude, tandis qu’elle n’avait probablement connu que l’évidence autoritaire d’une trajectoire dessinée pour elle par sa mère à l’avance, un fil rassurant au milieu de sentiers d’hostilité, même lorsqu’elle déroge aux plans maternels, à Paris. Goma, le lieu de la prise de risque, du combat, est aussi le domaine de l’amour, celui où Nili devient une femme, puis une mère. Elle naît véritablement à l’endroit où est né son père, où est né l’homme qu’elle aime et où naîtra son enfant. Et c’est un des messages de ce roman, que Nili délivre à la vie qu’elle abrite : ce qui importe en premier lieu n’est pas qui tu es ou penses être, la manière dont autrui te définit à partir d’une culture située, d’un langage qui va colorer ton regard jusqu’à ce que tes yeux voient à travers des mots qui ne sont pas les tiens, blanc, noir, métis, que sais-je ; ce qui importe avant tout, c’est ce que tu feras, ce que tu choisiras pour te tenir debout, être une personne, un être en marche dans le monde, le corps droit et les mains pleines de tout ce qu’il peut réaliser avec l’autre.

Interview réalisée par Dan Burcea

Annie Lulu, La Mer Noire dans les Grands Lacs, Éditions Julliard, à paraître le 21 janvier 2021, 224 pages.

Pour la photo de l’auteure, © Francesco Gattoni

La photo à l’intérieur de l’interview montre Annie Lulu enfant à Galați, en Roumanie, le 17 août 1989 .

J’associe à cet entretien, la critique de Frédéric L’Helgoualch que vous pouvez consulter via ce lien :

https://blogs.mediapart.fr/frederic-lhelgoualch/blog/140121/la-mer-noire-dans-les-grands-lacs-d-annie-lulu-reparer-le-silence?fbclid=IwAR0XI7bikYwDAdt26fRuaHzfL6OOl8GMehrzRcdL3fEibBiLEjbYjok_ZSc

 

 

 

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