Lavinia Bălulescu : Cinq poèmes du recueil « Quelqu’un serre mon cœur dans son poing. mais qui  »

 

Quelqu’un serre mon cœur dans son poing. mais qui

Je cherche un nouveau départ

mais en vain.

J’ai tiré sur tous les fils.

Le réconfort de l’utérus dans lequel je bouge encore aujourd’hui

la compréhension de toutes les parts

j’ai été la victime

j’ai été l’agresseur

j’ai été le couteau

j’ai été projeté d’une chaise

j’ai perdu la vue pendant quelques instants.

Où est la place ?

La terre grasse où poussent bien les tomates

où j’ai enterré les animaux de mon enfance

où j’ai saigné

j’ai tout reçu sur un plateau

sauf la dernière d’entre elles

l’espoir.

J’ai été vivante

j’ai été parmi les gens

seule

j’ai fait peau à peau avec la ville.

La controverse ? Plutôt l’ennui.

Misérable poésie confessionnelle que tu es !

Un jour, j’ai fait un tour en voiture avec une fille qui avait vécu la guerre.

Comme tous ceux qui l’ont vécue,

elle n’en parlait pas beaucoup.

Moi, en revanche, je ne cessais de raconter à quel point cela m’avait marquée dans mon enfance,

quand j’avais entendu les bombes de sa guerre à la frontière de mon pays.

Mon Dieu, je n’arrêtais pas de parler.

Je revis souvent ce moment dans la voiture.

Je vais devoir vivre avec ce sentiment toute ma vie.

Ma fille me dit : « Pourquoi tu ne te fais pas les ongles ?

Pourquoi tu ne te teins pas les cheveux ?

Pourquoi tu ne mets pas de parfum ?

Quand tu me laisseras te maquiller ?

Quand tu achèteras du maquillage ?

Ma fille dit : « Maman, c’est quoi le rouge à lèvres ?

Maman, quand vas-tu vieillir ?

Maman, quand tout le monde autour de nous va vieillir ?

Maman, quand tu seras vieille, je m’occuperai de toi,

puis quand je serai vieille, tu t’occuperas de moi

et ainsi de suite !

Une dépression fonctionnelle qui fait sortir le corps de la norme

et le place en dehors du cercle.

Un retrait de l’existence.

Le spectre de toutes les projections de l’enfance,

le spectre de la vie heureuse qui attend les enfants sages.

On passe en taxi devant l’université

devant un centre médical

devant une galerie sur laquelle il m’a semblé lire « méthamphétamine ».

Billie Jean is not my lover à la radio

car que signifie encore ce mot

amour.

Je te mets au défi d’écrire un essai de 10 000 caractères

dans lequel tu utiliseras les mots suivants :

émotion, âme sœur, papillons dans le ventre, sentiment, cœur.

Des étrangers dans des immeubles qui touchent le ciel

des étrangers dans les bus

des étrangers sur les trottoirs

et des étrangers dans nos maisons

Le petit désagrément de ne pas être le centre du monde.

Inamicale envers les gens,

une constante d’Avogadro, mignonne mais piquante,

je vomis des diminutifs à toute heure.

Un nombre fixe de particules

que personne ne peut embrasser.

Une eczéma dyshidrotique, un battement de cœur supplémentaire

les désastres ne t’ont pas touchée

la chaleur t’enveloppe pour te dire adieu,

une amie morte vit encore sur le réseau

une étoile qui a explosé dans une autre galaxie.

Traumatismes inconnus

spectacle pour les générations de consciences.

Je suis une femme et j’ai peur.

J’ai une mauvaise pensée que j’ai reçue à la naissance.

Je la transmets.

Une zone contrôlée.

N’entrez pas quand le voyant rouge est allumé.

N’entrez pas sans y être invités.

Ne vous arrêtez pas devant la porte.

Danger de rayonnements ionisants.

Danger de réveil à la réalité.

Danger de tristesse.

Danger de parents que personne n’a aimés.

Danger d’enfants que tout le monde a trop aimés.

À l’extérieur du corps

quelqu’un

serre

mon cœur dans son poing.

mais qui

 

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Chaussures

Dans les films, les enfants s’endorment toujours très vite le soir,

puis les adultes reprennent le cours de leur vie.

Dans les films, il n’y a pas d’heure fatidique.

Dans mon enfance communiste,

je n’ose pas pleurer.

Je suis assise sur le pot.

La lumière s’est éteinte.

Je sens sa main qui tient la mienne.

Nous allons poursuivre notre soirée dans l’obscurité.

Dans les films, les enfants n’accompagnent pas les adultes acheter des chaussures

dans des endroits qui s’appellent « Chaussures ».

Ou peut-être qu’ils le font.

Dans ma tête, j’entre maintenant dans le magasin.

Il y a si peu de chaussures.

Pendant longtemps, j’ai cru que c’était l’odeur du cuir.

En fait, c’est celle de la colle.

Ce souvenir sent la colle.

Toutes les chaussures sont noires, grises ou marron.

Un an plus tard, main dans la main,

nous entrons toutes les deux dans la consigne Liana

de la Grande Rue.

Au milieu du magasin, un mur recouvert de haut en bas

de chaussures à talons vernies.

Elles ont toutes les couleurs du monde

et il m’est impossible de ne pas pleurer à ce souvenir

comme nous avons pleuré toutes les deux à l’époque

car je te jure

que je n’avais jamais rien vu d’aussi beau.

Un mur de chaussures multicolores.

Ma main est collée pour toujours

à celle de ma mère.

Une réponse venue de cette châtaigne

lancée dans l’univers

appelé la vie.

 

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Leur royaume ne fait que commencer

J’ai le pouvoir surnaturel d’apporter le sommeil.

Pas à moi, mais aux autres.

Je désamorce une bombe.

J’apaise un chien.

J’endors un enfant.

J’ai la lenteur d’un animal de proie rassasié.

Quelques bonnes années.

Quelques mauvaises années.

Et quelques mois de folie.

La vie.

Ma fille me parle dans son sommeil :

« Un robot sort d’un bento.

Il se développe avec un os sur la peau de la nuit. »

Aujourd’hui, les dents du ciel mâchent les sommets des montagnes.

Il nous faut du fuel

pour l’explosion qui s’annonce.

Il nous faut de la patience.

Il nous faut du sang.

Et un peu de Diazépam.

Construire une forteresse

avec un secret pas très bien caché

avec un maigre détail de la vie de famille

une pousse, une petite motte de terre

des armes, des ballons, des pièces de Lego

des aimants multicolores

des écorces de pomme

et quelque chose de la plante qui se meurt dans notre salon.

Internet ne nous a pas apporté de solutions.

ChatGPT a versé des larmes de sang.

Il ne reste plus que quelques feuilles

qui s’imaginent que leur royaume ne fait que commencer.

Sur le pot, est dessinée une femme en blanc qui fait du yoga.

Chez la fleuriste, j’ai demandé un pot et la vendeuse a fait la grimace.

Elle a senti que j’étais une petite râleuse.

Elle m’a répondu qu’ici, on ne disait pas « pot ».

Elle a pouffé.

J’ai pouffé moi aussi.

C’était en pleine pandémie.

J’ai mis un masque et j’ai su que cela l’énervait encore plus.

J’avais dans le ventre un enfant qui me parlait avec obstination.

C’est comme ça qu’on fait, mon enfant.

Sauf que ce n’est pas comme ça qu’on fait.

Sauf que je n’ai aucune idée de comment on fait.

Si tu sais comment les appeler,

les morts peuvent t’offrir la validation dans ton sommeil.

Éternellement insatisfaite.

Passée sous un portail Torii.

J’ai acheté un pot de fleurs.

J’allais le remplir de larmes

et de la merveilleuse terre des ancêtres

dans laquelle il ne m’est pas permis

de laisser mes os.

 

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Sorcière

Une femme photographiée avec la forêt en arrière-plan

un poisson vivant-mort dans la rivière

des voix fluettes provenant de la salle de bain

se superposant à des voix graves

le bruit de l’eau qui se déverse de la baignoire.

Non ! Oui !

Des rires.

Une femme dotée de pouvoirs surnaturels.

Une sorcière.

Femme seule.

Mère.

Il ne reste plus rien au-delà de cela.

Une chronique de la décomposition.

Du basilic enchanté accroché au-dessus de la porte.

Celui qui entre dans cette pièce y reste

pour toujours.

Vue à travers des ailes de papillon,

la journée semble encore pouvoir apporter

la paix

la terreur.

La femme photographiée dans la forêt

le ventre plein d’enfants

au visage de travertin

au visage de la mère

au visage de la grand-mère

au visage de l’arrière-grand-mère sur la seule photo

au visage de l’arrière-arrière-grand-mère dont on ne se souvient presque plus du nom

au visage de l’arrière-arrière-arrière-grand-mère dont il ne reste plus que le nom

de famille

avec le visage d’une femme dont personne ne sait plus rien

avec le visage d’une femme que quelqu’un a aimée

et qui est désormais elle aussi oubliée

sous les pattes bleues des éléphants

sous les pas des tigres aux dents de sabre.

 

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Un naufrage

La semaine dernière,

ma fille a voulu s’assurer

que la vie ne s’arrête jamais.

Elle fait ça de temps en temps,

elle me demande si nous sommes là pour

t o u j o u r s,

comme si elle connaissait la vérité

quelque part, dans son corps

petit

mais elle me met quand même à l’épreuve,

pour voir si je vais lui mentir.

Et je lui mens.

Trois voyages autour du Soleil

et je n’ai toujours pas prononcé le mot « mort ».

Dans les histoires que nous racontons,

personne ne meurt.

Le loup qui a mangé le Petit Chaperon rouge

est envoyé au zoo.

La mère de Cendrillon est partie en voyage

dans un autre pays.

Quand ma fille aura 100 ans,

elle veut savoir,

quel âge aura maman ?

137, ma chérie. J’aurai 137 ans.

Ouais ! Et tu t’occuperas encore de moi ?

Et je m’occuperai encore de toi !

Je veux que tu dormes avec moi à ce moment-là !

Mais la vérité jaillit parfois

des esprits tortueux des enfants

de leurs jeux

de leurs rêves

de leur peau troublante.

La mer agitée me parle à travers les vagues,

dit ma fille.

Les vagues ont des sons.

Les sons forment des mots.

Maman, j’ai appris qu’un bateau a coulé aujourd’hui.

Oh là là.

J’entends les requins grincer des dents.

Tu les entends, maman ?

Oui, je les entends.

(Titre original du recueil : « Cineva strânge în pumn inima mea. cine », Editura Cartier, 2026)

(Traduction du roumain, Dan Burcea)

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