Avant-propos de Monica Negru
Fanny Seculici (Bucura Dumbravă) était une écrivaine, voyageuse et exploratrice des Carpates, fondatrice de la première agence de tourisme de Roumanie. Son pseudonyme, Bucura Dumbravă, s’inspire du lac Bucura et du bosquet situé au pied de la falaise Acele Morarului.
Francisca Josefa (Fanny) Seculici est née le 28 décembre 1868 à Bratislava. Elle était la fille de Julius Seculici, qui fut directeur de la compagnie d’assurances « Dacia Română ? », l’un des hommes de confiance du prince Carol Iᵉʳ. À l’âge de quatre ans, Fanny se trouvait à Vienne, puis à cinq ans, elle s’installa avec ses parents à Bucarest.
Fanny Seculici a fait ses études dans des pensionnats de Bucarest, elle parlait plusieurs langues, était douée d’un talent littéraire, écrivait dès son plus jeune âge des poèmes en allemand, a appris à jouer au piano des œuvres de Brahms, Bach, Schumann et Beethoven, était appréciée de la reine Élisabeth/Carmen Sylva et participait aux soirées organisées au château de Peleș. Elles ont également collaboré à la rédaction d’un livre de méditation, « Le Livre des anges », achevé par Bucura Dumbravă à travers le recueil de légendes « Heures saintes ».
Elle a été membre du Comité des Dames de la Polyclinique Reine Élisabeth à Bucarest. En 1886, elle a fondé avec une amie, Maria Brăiloiu, la société Tibișoiul, qui a organisé les premières écoles du dimanche pour les enfants pauvres. En 1905, Fanny Seculici a fondé la société Chindia, dans le but de cultiver le goût pour le folklore, les costumes et les danses populaires roumains.
En 1915, aux côtés de Mărgărita Miller-Verghy, Izabela Sadoveanu-Evan et d’autres écrivaines, elle fut membre fondatrice de l’Association des éclaireuses roumaines. En 1916, elle a également œuvré au sein de la Croix-Rouge ; dans un hôpital, elle a formé une brigade de scouts chargée de confectionner les coiffes et les vêtements nécessaires aux soldats roumains. Elle s’est impliquée dans les activités de l’Association chrétienne des femmes de Roumanie, a fondé la Loge féminine indépendante en 1922 avec Martha Bibescu, Agepsina Eftimiu Macri, Claudia Millian-Minulescu, puis, en 1925, la Société théosophique de Roumanie. Elle a adhéré au mouvement spirituel de Jiddu Krishnamurti, considéré par les dirigeants du mouvement théosophique comme un Messie, et a traduit son ouvrage « Aux pieds du Maître » en 1924.
En 1907, s’appuyant sur des recherches approfondies menées dans les archives et les musées de Bucarest, Târgu Jiu et Caracal, elle a publié le roman historique « Haiducul » (en allemand, traduit en roumain par Th. Nica). L’auteure a écrit sur la vie difficile des paysans au début du XIXᵉ siècle, sur Iancu Jianu, devenu un héros légendaire, symbole de la lutte pour la justice, vengeur des opprimés.
En 1912, elle a publié le roman historique « Pandurul » sur Tudor Vladimirescu, en allemand, traduit en roumain par Eliza Brătianu, puis réécrit en roumain par Bucura Dumbravă et préfacé par Carmen Sylva. L’auteure fait revivre l’époque phanariote : le luxe de la cour princière, la vie des boyards de campagne et des courtisans grecs, les mœurs orientales, les costumes d’époque, le sort des paysans (les impôts, les pillages de l’administration).
En 1920, elle a publié « Cartea Munților » (Le Livre des Montagnes), qu’elle a écrit en roumain et dans lequel elle a raconté ses randonnées en montagne : organisation, compagnons, équipement, nourriture, feu, saisons, fleurs, invitant les jeunes à partir en voyage dans les montagnes.
Le fonds personnel de Bucura Dumbravă contient également des extraits de pièces de théâtre qu’elle a écrites. En 1927, un recueil de notes de voyage intitulé « Pe drumurile Indiei » (Sur les routes de l’Inde) a été publié.
Elle a collaboré aux revues « Convorbiri literare », « Ideea europeană ? », « Lumina », « Viața Românească », « Flacăra », « Albina », etc., et a entretenu une riche correspondance, conservée aux Archives nationales de Roumanie et à la Bibliothèque nationale de Roumanie.
Bucura Dumbravă fut une véritable pionnière des randonnées dans les montagnes roumaines, avec une prédilection pour les Bucegi, où elle a même effectué des ascensions en cordée, comme celle de 1918 dans les Colții Morarului. Elle a randonné et organisé des excursions, lors d’escapades audacieuses, sur d’autres sommets des Carpates : Retezat, Făgăraș, Iezer-Păpușa, Parâng, Cozia, Piatra Craiului, les monts Lotrului. « Mais l’hiver, à ski en montagne ! Là encore, Fanou a été une pionnière. Malgré sa myopie et ses pieds si petits, Bucura avait commencé à 40 ans à gravir les Bucegi à ski, enchantée par les nouvelles beautés qui se révélaient à elle… », écrivait son amie, Frosy Nenițescu, qui l’avait surnommée : Fanou. Bucura avait son cercle (la Colonia) composé d’Eufrosina Nenițescu-Boerescu (Frosy), Natalia Slivici (Laita), Otilia Michai-Oteteleșanu (Cozia), Șerban Oteteleșanu, Nicolae Bogdan (« le vieux fantôme »), le docteur Alceu Urechia « le grand ours », Emanoil Bucuța (Bucșoiu), Elena Romniceanu, Mihai Gold-Haret, les guides (le vieux Comșa, Filică Pascu, Mihai et Vasile Banga, etc.).
Bucura Dumbravă fut la première femme à gravir le sommet de l’Omu, le plus haut du massif des Bucegi ; le « Vârful Ocolit » (sommet contourné) de l’Omu porte son nom. Elle a également voyagé à l’étranger à quelques reprises : durant l’été de 19 t de 1925 en Suisse, elle a gravi le Cervin dans les Alpes et a escaladé le glacier de La Buée (3 200 m) dans le massif du Mont-Blanc.
Bucura Dumbravă est considérée comme une pionnière du tourisme en Roumanie : elle a fait partie du groupe des fondateurs de la Société des Carpates de Sinaia (1895), a été membre de la Société des touristes roumains (1903-1916), fondatrice, aux côtés d’Emanoil Bucuța, Ion Bianu et Mihai Gold-Haret, de l’Auberge des Randonneurs (1921) et du Turing-Club de Roumanie (1925). Le Hanul Drumeților, première société touristique de Roumanie, société anonyme par actions, a été fondé le 15 mars 1921, dans un local de Sinaia, en collaboration avec Frosy et Mircea Nenițescu, Elena Romniceanu, Natalia Slivici, Emanoil Bucuța et Mihai Haret. En 1926, Hanul Drumeților s’est réorganisé en Turing Clubul României, dirigé par Mihai Haret.
En décembre 1925, Bucura a participé au congrès de la Société théosophique à Adyar, en Inde, et sur le chemin du retour en bateau, elle a contracté la peste bubonique et est décédée le 30 janvier 1926 dans un hôpital égyptien, à Port-Saïd. L’urne contenant les cendres de Bucura Dumbravă a été ramenée en Roumanie au printemps 1926 par Elena Romniceanu, qui l’a déposée à la grotte d’Ialomicioara et a demandé à l’Institut social roumain de créer un prix Bucura Dumbravă.
De nombreux amis et connaissances ont écrit sur la vie et la mort de Bucura Dumbravă : Frosy et Ștefan Nenițescu, Gala Galaction, Emanoil Bucuța, Adela Xenopol (« Revista Scriitoarei »).
Le 30 janvier 2026, les Archives nationales de Roumanie ont accueilli le vernissage de l’exposition « Bucura Dumbravă – un esprit voyageur », événement marquant le centenaire de la disparition de Fanny Seculici (décédée le 30 janvier 1926), connue sous le pseudonyme de Bucura Dumbravă. L’exposition, organisée par Monica Negru, rassemble des documents et des photographies précieux provenant des fonds des Archives nationales de Roumanie et de la Bibliothèque nationale de Roumanie, qui illustrent ses origines, son œuvre littéraire variée, ses randonnées en montagne et sa contribution au développement du tourisme de montagne roumain, son engagement dans le mouvement théosophique et son héritage culturel.
Le Dr. Alina Pavelescu, directrice adjointe des Archives nationales de Roumanie, a ouvert la rencontre avec le public en évoquant la personnalité complexe de Bucura Dumbravă, sa contribution au développement de la culture de notre pays à travers ses romans historiques, ses recueils de légendes, ses pièces de théâtre, ses articles de presse ou ses œuvres mémorielles inédites. De même, Mme Pavelescu a rappelé au public que Bucura Dumbravă fut la première femme à gravir le pic Omu (le plus haut sommet du massif des Bucegi, 2 514 m) et que, en reconnaissance de sa contribution à la popularisation du tourisme de montagne en Roumanie, le deuxième plus haut sommet des Bucegi a été baptisé « Vârful Bucura » (2 503 m). Elle a également évoqué la contribution de Fanny Seculici à la promotion des traditions nationales et son engagement dans le mouvement théosophique.
Le Dr. Andreea Răsuceanu, écrivaine et critique littéraire, a mis en avant la facette d’écrivaine de Bucura Dumbravă, en évoquant ses romans historiques, avec un accent particulier sur le volume « Pandurul », un portrait remarquablement documenté de Tudor Vladimirescu. Mme Răsuceanu a regretté que les ouvrages historiques de Bucura n’aient pas été réédités, la dernière édition datant de 1969.
Le Dr Bianca Cernat, écrivaine et chercheuse à l’Institut d’histoire et de théorie littéraire « George Călinescu », a évoqué devant le public la contribution de la personne à qui l’on rendait hommage ce jour-là à des actions caritatives et à la création d’associations culturelles et artistiques. Mme Cernat a évoqué les efforts que Bucura Dumbravă a dû fournir, il y a plus de 100 ans, pour atteindre le sommet du mont Omu, à une époque où il n’y avait ni téléphérique, ni route, ni même de chemin forestier.
Les études « Colonia » et « Les randonnées en montagne de Bucura Dumbravă », ainsi que « Féminisme, roumanisme et théosophie dans les écrits de Bucura Dumbravă » ont également été présentées lors des colloques scientifiques « Femmes célèbres de Roumanie » à Vaslui, le 6 mars, et « Țara Bârsei – L’histoire au féminin » à Brașov, le 20 mai. Nous allons ensuite promouvoir l’exposition « Bucura Dumbravă – un esprit voyageur » au Bookfest de Bucarest en juin prochain.

Bucura Dumbravă, Journal de voyage
(textes inédits retrouvés dans les Archives nationales de Roumanie et retranscrits par Laura Dumitru)
16-17 septembre [1902] [1], par la Pesceră [2] à l’Omu, descente par le Bucșoiu (Găurica) sur le Dihamŭ; partis à 4 heures de l’après-midi; nuit à Pesceră, rentrée 11 heures du soir.
[…][3] dans lequel on marche 2 heures ; il devient très raide vers la lisière des forêts et si moussu qu’on enfonce profondément dans une couche odorante et fraîche, d’où poussent ça et là de grandes plages de myrtilles. Par malheur les grives ayant passé par là avaient déjà fait leur récolte de baies noires, d’aigrelettes et si rafraîchissantes de sorte que nous n’avançâmes plus que quelques-unes.
Un peu plus haut, les blocs de rochers sont recouverts de rhododendrons rampants, tels que je n’en ai jamais vus. Un réseau de branchage aussi fin que solide, et tout luisant de mêmes feuilles très vertes et très dures, se colle aux pieds. On débouche entre les pins rampants sur un petit promontoire rocheux, au pied de l’Om, rieuse muraille en pierre blanche, haute de 600-700 m, qu’il s’agit d’escalader. Cette muraille s’entend, n’est pas lisse, comme celle d’une maison, elle consiste en cônes énormes de rochers, entre lesquels coulent d’étroites langues d’herbe, particulièrement difficiles à monter, parce qu’elles sont glissantes et inclinées à un angle tout à fait aigu, de sorte que l’on y avance mieux à 4 pattes que debout. Puis il y a des săritori, le mot, propre aux paysans de la montagne, est aussi bien trouvé qu’intraduisible ; on désigne les cascades par săritori, aussi bien que les cheminées dans le roc, ou les pans de pierre perpendiculaires. La montée de la Piatra lui Craiu consiste donc en 6-8 săritori autant de coulées d’herbes dont la longueur varie de 10 à 50 mètres ; de 3-4 petites selles où l’on se fraye un passage à travers la toison élastique de șnepi et diverses couches en rocher plus ou moins friables contournant les pentes droites. L’ascension dure 5 heures. Pas d’eau. Et de l’ombre seulement par la grâce des nuées d’orage qui circulaient en grondant sur le vaste paysage derrière nous, tantôt le plongeant dans l’obscurité, tantôt laissant filtrer les flots d’or vert sur quelque vallée lointaine.
Les formations du rocher sont très variées et très belles. Au commencement de la montée, l’on contourne une paroi curieusement trouée de quatre larges ouvertures circulaires. À midi nous nous installâmes dans une petite grotte dans la paroi d’un sauvage entonnoir de rocher, au fond duquel quelques gouttes d’eau suintaient sur la pierre. Au printemps, il doit y avoir là une jolie source fournie. Le déjeuner fut extrêmement gai et les 2 paysans auxquels nous offrîmes un doigt de vin nous remercièrent par de petits toasts fort bien tournés. Impossible d’extorquer une goutte d’eau à Minea, qui portait la précieuse bouteille, et ne se laissait nullement fléchir par les instances d’Hélène, qui, elle, refusait notre piquette. « On ne sait pas, nous en aurons peut-être besoin plus tard », disait-il et j’approuvais sa prévoyance, de même que le mutisme qu’il opposait à des questions sur le genre et la longueur du chemin de savoir d’avance ce que l’un va voir dans un moment de ses propres yeux ; la fatigue physique est honteuse, parce qu’elle provient d’un manque de forces, or il ne faut pas s’engager dans une excursion sérieuse, si l’on n’est pas sûr de soi ; la fatigue intellectuelle, c-à-d* le décroissement de l’intérêt pour la nature environnante, découle d’un manque de compréhension pour cette nature.
Une des vertus capitales du touriste, c’est de ne jamais demander des explications sur la route , du moment que l’on a un guide qui connaît. Ces questions ne pouvant provenir que des motifs suivants : fatigue intellectuelle ou physique ou curiosité enfantine, trois choses absolument scandaleuses pour un montagnard digne de ce titre. La curiosité est ridicule, parce qu’elle est superflue et l’on n’en a pas besoin.
Il m’est, hélas, souvent arrivé d’avoir à subir la compagnie de personnes qui trouvaient « monotone » de faire une excursion plus d’une fois, ou qui critiquaient le paysage, trouvant la vallée trop étroite, les plateaux trop uniformes ou bien la vue sans profondeur. Comme si un paysage se jugeait d’après les goûts personnels de chacun, goûts qui proviennent d’habitude de la fréquente contemplation des décors au théâtre. Aussi ces infortunés critiques ne trouvent-ils rien de mieux à dire, lorsqu’un site a l’air de leur plaire, que cette phrase idiote : « On dirait un décor. » Ils voient, comme tant de braves gens aveuglés par les conventions, le vrai à travers le faux, la nature à travers le théâtre. Ils sont affligés d’une sensiblerie romanesque, qui ne comprend un clair de lune qu’accompagné d’un enlèvement, et une gorge de rochers que remplie de brigands à la Fra Diavolo [4]. Ils s’imaginent sérieusement, que la nature existe pour servir de cadre aux différentes formes de la bêtise humaine.
Or, Dieu merci, elle n’a qu’à secouer un peu sa crinière pour engloutir des villes entières et des civilisations séculaires. Pour écraser toutes les erreurs et toutes les arrogances et pour montrer qu’elle existe par elle-même et pour elle seule. Oui, c’est une jouissance particulière de me dire que d’innombrables fleurs poussent et s’épanouissent sans que personne ne les voie ; que d’innombrables fois le soleil et la lune se sont levés sur des sites solitaires, les inondant de leurs gloires, sans qu’un œil humain ait assisté à ce spectacle grandiose entre tous. Elle est là, indépendante et indestructible, la force de la nature, souveraine et impassible. Elle est cette force, vers laquelle tout mon être aspire, la seule qui la satisfasse par sa puissance et sa légalité absolues.

Or donc au sortir de l’entonnoir où nous avions déjeuné, nouvelle série de săritori et d’abrupts vallons gazonneux où viennent pâtre les chamois. Malheureusement, Minea ne nous laissa plus guère le temps de beaucoup photographier, car il commençait à voir d’un mauvais œil la succession d’orages qui fondaient sur la chaîne de montagne de l’autre côté de la Valea Tămașului, d’où nous étions montés, et qui envoyaient jusque sous la muraille que nous escaladions des avant-gardes de nuages ouateux. À tout bout de champ le guide nous disait « Zoriți, zoriți ! », ce qui n’était pas précisément chose facile, vu que nous circulions au-dessous des abîmes soit sur des touffes d’herbes, qu’un peu de terre noire retenait, dans la fente des pierres, soit sur des proéminences du rocher larges d’un à deux centimètres.
On lui avait dit la veille, à Zărnești, que jamais des dames n’étaient montées à la Piatra par le Plaiu Foii, l’ascension offrant du danger pour tout le monde, il avait même faiblement essayé de proposer une autre route !
Mr Carp, que Minea appelait „Domnișorul”, grommelait de temps en temps des propos révolutionnaires, tels que : « Et dire que nous faisons cela pour notre plaisir » ou bien avec une ironie condensée : « Ein Kinderspiel ! Ich nenne das ein Kinderspiel ». [5]
Aussi Minea, en vrai psychologue comme tout bon guide, s’était sans doute aperçu des dispositions peu sportives de Carp et me demandait de temps à autre : « Vine Domnișorul ? A putut să treacă ? » À vrai dire, je n’aimais pas trop voir mes compagnons franchir les mauvais pas derrière moi. L’aspect de votre prochain suspendu au-dessus du vide à la grâce d’une touffe d’herbe ou d’une inégalité dans le roc n’est rien moins que réconfortant. Mais il faut se garder d’exprimer à ce sujet l’ombre d’une appréhension, et au contraire, expliquer comme quoi tel passage de l’ascension est particulièrement facile et sûr ; au moment où, n’ayant plus où accrocher les pieds, l’on monte par la force des mains, des omoplates, des coudes ou des genoux, il faut s’écrier joyeusement que c’est la plus commode des săritori, que l’on ait eu à traverser depuis le début de l’ascension.
Vers 2 heures nous débouchâmes, sans que ce finaud de Minea eût crié gare, sur la crête de la Piatra lui Craiŭ ! Eh bien, cette montagne est presque telle qu’on la voit de loin, du haut des Bucegi : c-à-d un diadème long de plusieurs kilomètres ; sa crête rocheuse est si étroite que l’on peut s’asseoir dessus à califourchon. À l’ouest et à l’est descendent les mêmes précipices, profonds de 500-700 m. La vue est étendue et magnifique. Avec quel amour nous saluâmes chaque sommet et chaque gorge de Bucegi, d’où si souvent nous avions contemplé avec dor l’imposante paroi de la Piatra lui Craiu ! Et voilà que notre rêve longtemps caressé s’était réalisé, que nous avions vraiment fait cette fameuse ascension par le Deubelweg [6] ; en avant, donc les projets ! il nous faut maintenant la Păpușa, le Negoiu, le Retezat, les Carpates du Nord, le Mont Blanc et le Cervin, le Caucase et enfin l’Himalaya ? Pourquoi s’imposer des limites ? Faire des projets est en soi une jouissance ?
Après une petite collation : eau, piquette et bonbons, Minea s’était enfin décidé à déboucher la fameuse bouteille, nous laissâmes Mr Carp dormir et allâmes avec Dumitru jusqu’au signe trigonométrique[7], espèce de pyramide en planches, érigée au point le plus élevé de l’interminable crête. Par endroits, celle-ci se resserre jusqu’à une étroitesse de 50 centimètres.
A 4 heures nous commençâmes la descente sur le versant oriental, qui dura 2 h ½, descente aussi désagréable que la montée sur le versant occidental est amusante. Car une herbe glissante couvre la pente presque perpendiculaire. Hélène, dont le pied est beaucoup plus sûr que le mien, avançait rapidement avec Minea et atteignait le refuge avant l’orage, qui nous trempa solidement, Carp, Dumitru et moi, à 20 minutes de la hutte.
Mais un bon feu flambait déjà sur l’âtre ouvert, l’homme aux provisions nous ayant devancés par un autre chemin ; et après avoir mis à la porte tout le monde, je me séchais pièce par pièce, robe, blouse, chemise.
Puis on se mit joyeusement à table. Nous fîmes chercher 5 kilos de lait de la stâna voisine, la stâna Vlădușca, et ce fut délicieux pour étancher la bonne et belle soif des grimpeurs ! Après avoir gymnastiqué de la sorte, l’on peut ingurgiter une quantité incroyable de liquide sans que l’on s’en ressente le moins du monde.
Puis l’on prépara des couchettes sur les planches toutes jonchées de branches de sapin au fond de la hutte. Cette hutte, comme celle de Mălăești, a été construite par Minea, et nous l’en félicitâmes. Quelle différence avec la cabane de l’Omu, de fumeuse mémoire ! Toutes les planches joignaient solidement, pas un carreau de brisé, et de la première pièce, où se trouve l’âtre ouvert sur une table en maçonnerie sous un manteau en fer accroché au plafond, la chaleur se répandait parfumée dans la seconde chambre plus grande.

Lorsque nous éteignîmes les bougies, l’orage eut la gracieuseté de revenir nous éclairer de ses plus beaux éclairs bleus et verts, et ce fut pendant toute la nuit un concert sonore de coups de tonnerre et de torrents de pluie, qui tombaient, bruissant, clapotant, ruisselant) à croire qu’ils allaient submerger la hutte. Il parait que ces ouragans accompagnés de déluge sont une spécialité de la Piatra lui Craiu. D’abord, je me prêtais à l’humeur particulièrement causante d’Hélène, et après l’avoir priée de modérer les sonorités de son organe, afin que le brave domnișoru, à qui nous avions fait l’honneur de dire qu’il s’était rendu aussi peu désagréable qu’il est masculinement possible de l’être, put dormir, nous bavardâmes encore une demi-heure à voix basse, dans l’obscurité chaude et parfumée de résine et avec l’accompagnement des ondées. Nous convînmes toutes deux qu’il y avait eu quelque danger sur le Deubelweg, danger qui nous avait surtout frappées par rapport au domnișor. Car bien que nos familles respectives eussent éprouvé un certain ennui, à nous voir revenir mortes ou estropiées, Hélène et moi nous ne sommes pas absolument nécessaires, nous n’avons ni mari, ni enfant, et partant aucune responsabilité ; tandis que le domnișor est père de famille. Grace à Dieu, il dormait sain et sauf sur les branches de sapin à quelques mètres de nous !
Bientôt je m’endormis aussi comme un plomb, et n’entendis que vaguement à travers mon sommeil les paysans parler et sortir au milieu de la nuit. Il parait que la stâna Vlădușca s’était élevé une tempête d’aboiements furieux partis de la stâna Martoru (?) sur un autre mamelon de la Piatra; de là, les bergers avaient crié à ceux de la Vlădușca : „Ne-a topit ursu ! Ne-a topit ursu !”
La matinée fut grise. La nuée gonflée d’eau traînait encore au ras des mamelons, qui entourent le plateau de la Vlădușca. C’est à peine si quelques lueurs roses flottèrent dans les replis des nuages. Nous nous mîmes en route à 6 h, reposés, ravis de notre grimpade de la veille, mais jurant que les pentes en herbe ne nous reverraient plus. Si nous faisons encore une fois la Piatra lui Craiu, ce sera à l’enfilade, du sud au nord, sur la crête, avec descente par la Crepătura sur la Piatra Mică.
Nous marchions dans les prairies saturées d’eau comme une éponge, passâmes devant la stână et entrâmes sous bois. Partout dans l’ombre verte, des épicéas, le clapotement des gouttelettes restées dans les branches et qui tombaient sur la mousse à gauche à nos pieds, le chant d’une grande source. On dévale rapidement et s’engage sans fin dans un étroit ravin de rochers, où l’eau avait dû bouillonner à flots, la nuit grisâtre, car des vagues d’écume grisâtre s’étaient figées au coin des blocs de pierre. On descend tantôt dans la rocaille, tantôt à travers de grands débris de forêt, troncs renversés, tout encore hérissés de branchages, à côté desquels s’élançaient les tiges de l’aconit, portant haut leurs épis de petites casques bleu foncé. Ce ravin débouche dans un superbe défilé entre les deux parois de rochers, aux pieds desquels poussent les hêtres, les frênes et les érables. Ce défilé majestueux s’appelle la Prăpastie, quoiqu’il n’ait rien d’un abîme.
Minea nous regardait : « Êtes-vous satisfaits ? Eh, cela a bien marché. Je ne savais pas moi, au commencement, qui vous étiez, ni ce que vous pouviez faire, mais cela a bien marché. » On lui avait dit la veille à Zarnesti que jamais des dames n’étaient montées et la P. par le Plaiu Foii, l’ascension offrait du danger pour tout le monde, avait probablement essayé de proposer une autre route !
À mi-chemin de la Prăpastie, nous trouvâmes le carrosse de la veille[8], et pour le Domnișor se répéta la torture du panier à salade. Nous entrâmes bientôt dans une vallée plus large, entre des cotes verdoyantes et sur le thalweg de laquelle courait, claire, froide, entre les bords de gazon, une délicieuse eau, le Rîu, patrie des truites. Minea se révéla pécheur de truites passionné. De ses yeux d’aigle, il avait aperçu un des gracieux poissons et fit arrêter la carriole pour nous le montrer, qui se balançait voluptueusement contre une pierre au gré de l’eau vive, qui lui coulait sur le dos. Mais la pêche aux truites est chose réglée et monopolisée dans ces parages. Minea nous invita à y assister en automne, la nuit, par un beau clair de lune, ainsi qu’à la récolte des noisettes dans la Valea Tămașului, qu’il va chercher dans les caches des hamsters.
À 9 heures, nous descendions devant l’hôtel du sieur Daradics et retrouvâmes avec plaisir nos 2 chambrettes propres au fond de la petite cour, notre tub et du linge frais.
On paya Minea, très satisfait de notre largesse, qui nous serra les mains à la transylvaine. « Il n’y a pas de comtes chez nous », nous avait fièrement dit un saxon la veille dans le train, d’où il advient que les paysans vous traitent presque d’égal à égal, ce qui ne veut pas dire qu’ils manquent de respect.
Pour qui n’aime pas les fabriques, on fit encore un bon repas. Rien à voir dans ce village de Zernești, qui se distingue par une laideur phénoménale, égalée seulement par celle de sa population, roumaine pourtant. Des femmes recroquevillées, ridées, fanées, caricaturales marchaient dans les rues ; pour les épouser, les hommes doivent avoir bien de la vertu. Nous partîmes sous une pluie torrentielle, quittâmes le domnișor somnolent à la gare de Brașov et allâmes nous installer en cette bonne cité à la villa Kertech. Nous y passâmes un jour et demi charmant. Comme d’habitude, j’allais nager le matin dans le joli bassin en plein air, dans l’eau transparente duquel, qui fleure la source des bois, se reflète la côte boisée de la Tâmpa.
Bonnes flâneries, excellentes causeries. Satisfaction absolue.
24 septembre. Déjeuner sur le plateau des Jepi. Partis à pied à 7 heures, rentrés à 7 h du soir. Gélée blanche.
28 septembre. Montée par Piatra Arsă, déjeuner au Vârf cu Dor. Parties à 6 ½ h. m. (matin), rentrées 2 ½ h apr. m. (après-midi). Des nuages plombés venaient du sud, mais s’arrêtèrent sous les Bucegi, et vers midi se dispersèrent presque entièrement. Au loin, la Transylvanie était bleue et ensoleillée. Au sommet, vue merveilleuse sur la chaîne de montagnes de l’autre côté de Ialomița. Au premier plan, les plateaux ondulés du Vârf, de la Furnica et du Lăpticiu s’étendaient silencieux et solitaires sous la toison fauve de leur gazon brûlé par la gelée blanche. Les sentiers qui conduisaient au Brăteiu et à la Peștera les traversaient en longues lignes brunes. Derrière le bord des plateaux s’élevaient, d’un bleu foncé, les montagnes de la frontière. L’harmonie automnale de ces deux tons : vieil or mat et bleu marine estompé, donnait au paysage un calme et une majesté particulière.
Le déjeuner fut comme d’habitude, un régal pour l’âme autant que pour l’estomac ; pour l’âme par la sérénité de notre disposition d’esprit au milieu de la paix des hautes cimes, et pour l’estomac par la perfection de notre appétit aiguisé par le grand air. Il devait faire assez froid, car la petite mare circulaire, qui se trouve sur l’encolure du Vârf à quelques pas de la maisonnette, était couverte d’une mince couche de glace. Mais l’endroit était à l’abri du vent du sud. Nous avions installé deux bancs sur le petit perron, à la balustrade duquel étaient attachés nos trois chevaux : Fetița, la grise, le puissant et doux Vidreu et César, le solide porteur de bagages. Ils dormaient tous. Vidreu ronflait, la tête près du “Cœur innombrable” qu’Hélène avait emporté, et que nous avions déposé sur la balustrade entre les boîtes d’anchois et le raisin. Ce livre ne s’y trouvait certes point déplacé, car ce cœur innombrable est partout, dans tout, en tout, aussi bien dans un bon plat que dans une belle musique. Le cœur innombrable, c’est la force vitale qui palpite dans toutes les manifestations de la création.
14 octobre Journée radieuse à l’Omu. Partie à 7 h, rentrée à 6 h.
Avons traversé une couche de brouillard sur la Piatra Arsă (traces d’ours). Les dernières voiles de brume s’étaient envolées de dessus des fronts rocheux de la Piatra et des Jepii. Avons émergé sous un ciel bleu dans le plus resplendissant soleil. Les plateaux et les crêtes sont vieil or et au fur et à mesure que le soleil monte, cette teinte devient plus fulgurante, prend des reflets et des éclats vraiment métalliques. Le sommet de l’Omu au loin, contre l’azur profond, est saupoudré de blanc ; et lointain le gazon ondulé à nos pieds recèle de la neige dans les creux tournés vers le nord, plus haut les touffes d’herbe semblent de cristal ; sur l’Omu les deux grands rochers et le refuge sont tout brillants de glace sur leurs côtés septentrionaux. Cette glace est de la pluie gelée, fouettée par le vent contre les parois ; on dirait des plissés étincelants, des rangées d’ailerons figées sur la pierre en lignes droites ou courbes, selon le souffle de l’ouragan. Le toit du petit balcon du refuge est frangé de longues et transparentes buttes de glace et le coin de gauche porte une carapace épaisse de givre blanc. Ioniță fait du feu et le si fumeux poêle et j’installe mon déjeuner sur le balcon ; le vent venant du nord-ouest ne m’y gêne pas ; il chante à travers la solitude, accompagné du fin cliquetis de glaçons qui tombent et volent autour de la maisonnette en se détachant des rochers sans aucune influence du soleil de midi et du vent. Les lointains sont d’une clarté merveilleuse.
Le long des cours d’eau seulement de la Ialomița, de la Dîmbovița, et de l’Oltu gisent de longues basses traînées de nuages « Trage apa » selon l’expression de Ioniță.
Par-delà la Piatra lui Craiu et la Păpușa on voit le Negoiu et le Parângu ; et dans les vallées, les forêts de hêtres semblent des jonchées de braise sombre.
Nous devisons à bâtons rompus, moi sur le balcon, Ioniță dans la maisonnette, près du feu, des excursions de l’année prochaine, « si Dieu nous prête vie et que nous soyons en bonne santé », ainsi qu’il ne manque jamais d’ajouter. Entre temps, on se lève pour refroidir le thé trop brûlant, en posant le gobelet sur les écailles de glace au coin de la balustrade et par la même occasion l’on jette un regard plein d’amour et de dor vers les contrées que l’on se propose d’explorer en 1903 : Păpușa et Negoiu. Je raconte à Ioniță ce que Minea m’en a dit. Ah, la bonne conversation qui vous remplit l’esprit d’horizons ! On parle de chaînes de montagnes, du cours des rivières, des défilés et des frontières, comme les pauvres myopes des villes parleraient de la rue voisine.
L’âme et le corps respirent du ciel et de la lumière et apprennent ainsi à juger les choses par rapport au tout, selon le sage conseil de Marc Aurèle. Lorsqu’on atteint ce point de vue psychologique, il vous remplit à la fois d’indifférence et de joie, d’indifférence pour ce qui semble si important dans la vie ordinaire, dans la vie enserrée, étouffée, étiquetée de la société humaine, de joie en présence des grandes forces de la nature, dont le déploiement satisfait enfin notre soif d’idéal.
A 1 h ½ nous partons. En fermant la porte du refuge avec la clef à vis, qu’on avait confiée pour l’occasion, j’ai eu l’impression d’enfermer dans cette hutte en planches, humide, fumeuse, mais dont les fenêtres s’ouvrent sous un ciel immense, d’y enfermer tout un trésor de bonheur, que je ne pourrai retrouver intact l’année prochaine « si Dieu nous prête vie et santé ! »
Dans la Valea Cerbului nous étions tout à fait à l’abri du vent. L’immense cirque couronné de remparts rocheux était inondé d’une lumière scintillante, cristalline ; la paroi de droite projetait déjà son ombre sur un quart de celle de gauche ; mais cette ombre était encore toute bleue et transparente et là où elle s’arrêtait les versants couverts d’herbe se doraient de plus en plus, mettaient un rayonnement d’ambre contre le rayonnement azur du ciel et au-dessus de nous, dans l’échancrure de la gorge, rougeoyaient les bois de hêtres sous leur pourpre d’automne. Ioniță m’dit que les arbres qui roussissent du coup sans passer par la tente jaune sont ceux qui reverdissent les premiers, reverdissant au printemps. Nous étions arrivés à l’endroit le plus resserré de la Valea Cerbului, l’étroit Pripon, où le sentier tournoie entre les blocs de rochers, hauts comme des maisons, et où il faut décharger le cheval de bagages, afin qu’il puisse passer entre les pierres, lorsque Ioniță m’appela : « Mademoiselle, un chamois, un chamois noir ! » J’étais presque en bas du Pripon et le remontais en courant. Je vis alors à notre gauche, sur le versant ensoleillé, bondir la gracieuse bête, elle remontait la côte de corniche en corniche puis s’arrêtait pour nous dévisager. C’était Lisa qui l’avait découverte ! Ioniță avait remarqué que la jument s’agitait, dressait les oreilles, regardait de tous ses yeux la pente opposée et, suivant la direction, il avait aperçu le chamois. Nous restâmes dix minutes à l’observer. Il avait évidemment l’intention de redescendre pour brouter sur le thalweg encore verdoyant, dès que nous serions partis, car arrivé à une certaine hauteur, 150-200 m au-dessus de nous, il ne bougea plus et attendit patiemment notre départ.
Tout au fond de la vallée, sur la Prahova, un léger nuage blanc grossissait peu à peu, et lorsque nous entrâmes dans la forêt de hêtres sous la Poiana Coștilei, elle avait pris l’apparence féérique d’un dais en filigrane d’or, embrumé de voiles bleu tendre. Les chevaux étaient agités en pénétrant dans le brouillard et Ioniță dit : « Nous pourrions bien rencontrer un ours. » Mais nous n’eûmes point cette chance. Lorsqu’on a des chevaux avec soi, l’on fait trop de bruit pour que l’ours s’approche. Merveilleux était le tapis de feuilles fraîchement tombées qui jonchaient le sol noir : des éclaboussures rouges, oranges, citron, éclairant la route malgré le jour tombant.
À 5 heures, nous étions à Bușteni et trottâmes tout d’un trait à Sinaïa. La route plane ne compte pas pour ces étonnants chevaux. Aussi je rêve de faire un long voyage avec eux – un raid, comme disent les journaux – je ne sais où ils prennent ce mot, et je parie que les hauts faits des chevaux étrangers seraient dépassés par Lisa, Vidrău et Fetița. Ioniță est prêt à m’accompagner au bout du monde, s’entend.

Fin octobre. Dix jours à la campagne chez Hélène, en plein paradis des champs. Heureux celui qui sait que la nature est belle dans toutes ses manifestations : il y a trouvé un bonheur sûr dans ce bas monde.
˂Novembre ? ˃ Quitté Sinaïa avec 2 h de retard grâce aux frasques du sieur Ioniță contre qui j’ai dû me mettre sérieusement en colère, afin qu’il ne parte pas de nouveau seul avec le petit gamin Gheorghe, dont les forces et services sont tout à fait insuffisants au cours d’une longue excursion et pour cinq chevaux pas très dociles.
Nous arrivâmes au Vârf cu Dor dans une bourrasque telle qu’il fallait entrer dans le refuge pour un quart d’heure, car le vent nous arrachait les habits. Nous atteignîmes la Pescera dans la nuit noire, 8 heures , et toujours par la pluie. Pas trace d’un lever de lune. En revanche, dans une des fenêtres de l’« hôtel gratuit » brillait une étoile ! Il y avait du monde, deux touristes de Transylvanie, cela nous fit bougonner d’abord ; mais nous n’eûmes pas à nous plaindre d’eux ; ils fermèrent leur porte et ne donnèrent plus signe de vie.
Quel délice d’atteindre l’abri, crottées jusqu’aux genoux et affamées comme des louves ! Bientôt un grand feu, fumant et fleurant la résine, flambe parmi les quartiers de roc sous les sapins et l’on va y sécher un peu et surtout l’admirer, l’adorer béatement.
Puis, comme la pluie augmente, on entre dans la chambrette blanche à la chaux, y allume ses bougies et étale un superbe dîner sur la table : bonnard à la mayonnaise, thon, conserves aux anchois, filet de bœuf, pâté de foie gras, le tout arrosé d’un thé doré et chaud et d’un flot de bonne humeur !
Et comme musique de table l’orchestre invisible de la Ialomița, dont les eaux claires bouillonnent à travers la vallée rocheuse ! Parfois l’on se tait, heureuse, pour écouter le vacarme de la rivière, se dire qu’on est là, dans la beauté et la solitude, et en savourer le charme par tous les pores.
Enfin, nous nous décidons à nous glisser dans nos sacs, non sans recommander à Ioniță de nous avertir, dès que paraîtrait la lune.
Nous éteignîmes nos bougies, et avec l’obscurité le bruit de l’averse semblait augmenter, devenir plus enveloppant encore, se compliquant parfois à l’intérieur de la chambre d’un petit ruissellement insolite, car la pluie dégoulinait le long des murs en doux endroits.
Cela ne nous empêcha de dormir, jusqu’au moment où une vocifération sauvage fit trembler les vitres : « Mesdemoiselles, la lune ! »
Il était minuit. Je me levais, comme mue par un ressort, m’enveloppais d’une pélerine et me précipitais dehors, bientôt suivie par Hélène.
Le gazon rendait de l’eau comme une éponge submergée, les grands sapins étaient encore tout ruisselants, mais dans un ciel absolument pur rayonnait, ronde et blanche, la pleine lune ! La pleine lune tant désirée ! La pleine lune en pleine montagne, en pleine solitude, argentant le torrent trouble que barrait ça et là l’ombre noire des sapins. Il faisait trop mouillé pour rester dehors aussi longtemps, qu’il y a trois ans, où nous passâmes une merveilleuse nuit de septembre à la Pescera, assis au bord de la Ialomița, qui roulait à nos pas ses gros brouillons d’argent.
Nous rentrâmes et dormîmes tard : jusqu’à 6 heures.
La matinée fut radieuse. Les deux touristes étaient partis bien avant nous. Superbe la montée par le Colții Obârșiei. Un ciel aussi bleu qu’il avait été gris la veille. Lorsqu’on se retourne du fond de cette vallée, la plus abritée de celles qui entourent l’Omu, la vue sur le cours de la Ialomița est superbe. Au loin, la ligne argentée de la rivière serpente à travers des pâturages, fauves à cette époque, et de sombres bosquets d’épicéas ; puis subitement un merveilleux parti de rochers barre le large thalweg. C’est la Cheia Tătarului, à droite de laquelle s’élève la belle Zenoaga, avec sa crête de rochers ressemblant aux ruines d’un ancien château fort.
Puis, en continuant, on passe ¾ d’heure sous le sommet devant une autre cité rocheuse, la Djamiyeh, comme ils disent en Roumanie, ou Dișence selon les Transylvains.
De loin, très blanc sur la pente gazonnée, l’énorme rocher central se présente comme un chaton gigantesque flanqué de rochers moindres. Que d’histoires j’ai racontées aux enfants sur ces pierres. C’est le château des géants, habité par les deux frères jumeaux Geru et Secu, qui aiment la belle Ialomița, et l’y tiennent enfermée jusqu’à ce que le jeune héros, Mihnea Voinicul, vienne la délivrer en fracassant le château avec sa massue. Or, un peu plus bas dans la vallée se trouve un autre rocher, audacieusement sculpté par l’orage et la pluie ; et qui s’appelle le bonnet de Mihaiu Viteazu. Les Babe, ce groupe de rochers, assis sur un des sommets derrière le Caraiman et qui ressemble si fort à trois grosses vieilles, bien serrées les unes contre les autres, jouent aussi un rôle dans mon histoire. Ce sont elles qui, méchantes et intrigantes de leur nature, ont mis l’un des frères jumeaux sur la piste de Ialomița ; car, étant juchées très haut, elles espionnent jour et nuit ce qui se passe dans les Bucegi.
Au sommet de l’Omu nous retrouvâmes nos deux touristes et j’eus le regret d’apprendre par Ionita après leur départ pour Mălăesci/Mălăești que l’un d’eux mourait de soif. Or nous avions du thé froid dans la gourde en aluminium et j’aurais pu lui offrir, si Ionita m’avait prévenue !
Nous étions allés nous abriter contre le vent d’est sous la crête au-dessus de la vallée du Morar et là fîmes la lecture d’un délicieux article de Maeterlinck « Le nom des fleurs des champs », très approprié à l’endroit. Il amplifie mon sentiment de reconnaissance envers ceux qui ont su donner des noms si doux aux fleurs.
Après un déjeuner dans la hutte, Ioniță descendait avec les chevaux par la Valea Cerbului et nous avec Dumitru par le Bucșoiu. Le sommet de ce puissant massif tout en arêtes de pierre sonores, d’où la voix et les paroles reviennent vibrantes ! Que de chants, de saluts et de souhaits de bon revoir j’ai déjà échangé avec ces parois !

Leurs côtes inférieures sont couvertes d’une herbe profonde et bouleuse, très glissante, ce qui, ajouté à la perpendicularité des pentes, ne laisse pas que de rendre la descente un peu haute pour des gens qui ne sont pas des paysans ou qui n’ont pas de crampons aux bottines ! Et depuis quand nous nous promettons d’acheter ces crampons !
De pente en pente, de corniche en corniche, l’on arrive dans un ravin étroit, où un trou dans le rocher tout juste assez grand pour qu’une personne de dimensions modérées y puisse passer constitue le seul débouché sur la côte large et un peu moins inclinée, qui conduit vers le bon sentier venant du Malaesci. Malheureusement le brouillard s’était mis à boucher notre ravin de gros flocons blancs, très doux à respirer, de sorte que nous ne pûmes photographier l’amusant passage de la Gaurica. Ce sera, j’espère, pour la saison prochaine.
Sur le Dihamŭ, Ioniță nous rejoignit en jurant. Il parait que ses chevaux lui avaient donné beaucoup de fil à retordre. Et il les aurait confiés à l’enfant Gheorghe, si je l’avais laissé partir avec lui !
On alluma un grand feu pétillant sur le col de frontière, d’où la vue plonge sur la Transylvanie à l’ouest, à l’est sur la Roumanie, qui s’envelopperaient toutes deux silencieusement et paisiblement dans l’ombre du soir.
Nous décidâmes d’attendre le lever de lune ! Nous n’étions pas parties deux fois à sa conquête, contre tous les baromètres de Sinaïa pour nous laisser échapper ce moment tant désiré, qui, enfin, s’annonçait pur et beau, car les qq voiles de brumes étaient restés collés aux anfractuosités du Bucsoiu.
Il apparut finalement, le disque luisant, se haussant sans mouvement perceptible et pourtant très rapidement derrière la noire et fine dentelure de la crête boisée du Dihamu.
Quel enchantement que cette illumination bleue, qui semble plonger le paysage dans un rêve de paix profonde. La descente à travers la forêt inondée de clarté lunaire fut merveilleuse. Dans la vallée de la Cerboaica nous montâmes à cheval ; rentrées à Sinaïa à 11 heures du soir, après avoir lentement chevauché sur la grande route dans une brume épaisse mais toute éclairée de rayons de lune.
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[1] Ces notes se trouvent dans le fonds personnel de Bucura Dumbravă sous deux formes, dans les dossiers 3 et 4. Le dossier 3 contient une transcription réalisée par une autre personne, peut-être Elena Râmniceanu, une amie proche qui participait aux excursions, avec la mention « Une copie personnelle d’après les « Notes » de Bucura D., commençant le 24 septembre, puis le 28 septembre ». Le dossier 4 contient les notes originales de Bucura Dumbravă ; les quatre premières pages contiennent des listes de dépenses, que je n’ai pas incluses dans le volume, et à la fin de la page 4 figure une annotation de la même personne qui a copié les notes, apportant des précisions sur l’année au cours de laquelle elles ont été rédigées : « 1902 est probablement l’année des notes qui suivent, de septembre à octobre. Les 10 et 11 janvier 1903, l’année est mentionnée. Suivent des notes jusqu’au 7 avril [1903], bien sûr ».
[2] Dans le dossier n°4, Bucura utilise la forme plus archaïque « pesceră », tandis que dans le dossier 3 (transcription de Râmniceanu), c’est la forme moderne « peșteră » qui est employée. Bien que ces carnets de voyage soient rédigés en français, les toponymes sont rendus par l’auteure en roumain (ex. : Pescera/Peștera, Obârșia Lotrului, Piatra lui Craiu, etc.) ou dans la langue sous laquelle le lieu est connu localement (ex. : Deubleweg, Dișence).
[3] Bucura Dumbravă utilise certains signes pour marquer les sauts de paragraphe, et les éditeurs ont respecté ces indications. Cependant, un paragraphe est resté incomplet, n’ayant été reconstitué ni lors de la première transcription par Elena Râmniceanu, ni par les éditeurs de la présente édition.
* Abréviation pour „c’est-à-dire”.
[4] Fra Diavolo, pseudonyme de Michele Pezza, brigand et héros de l’insurrection des Italiens contre l’occupation française pendant les guerres napoléoniennes, personnage principal de l’opéra éponyme composé par Daniel Auber sur un livret d’Eugène Scribe, dont la première eut lieu en 1830 à Paris.
[5] Texte original en allemand. « Un jeu d’enfant ! C’est ce que j’appelle un jeu d’enfant ! »
[6] « Le sentier de Deubel » (Deubelweg), également connu aujourd’hui sous le nom de « La Lanţuri », est le plus célèbre des monts Piatra Craiului. Son nom vient de Friedrich Deubel, un charcutier de Braşov, passionné d’alpinisme et d’entomologie. En août 1886, il réussit à descendre la face ouest de Piatra Craiului (la célèbre « Westwand ») en compagnie d’Eduard Copony et du Dr Kurt Boeck de Kassel, marquant en 1887 à la peinture rouge le sentier qui allait porter son nom.
Source : https://www.pcrai.ro/istoricul-vizitarii.
[7] Il y a un siècle, les crêtes des Carpates formaient encore une frontière entre l’Empire austro-hongrois et l’Ancien Royaume de Roumanie. Cette frontière divisait également le massif de Piatra Craiului à son point culminant, le Piscul Baciului, où se trouvaient le poteau frontière n° 201 et une pyramide en bois (balise de triangulation). En 1887, une convention de délimitation de la frontière entre la Roumanie et l’Autriche-Hongrie a été conclue, sur la base de laquelle les bornes frontalières ont ensuite été posées. https://www.pcrai.ro/istoricul-vizitarii.
[8] La scène décrite comme se déroulant la veille (la charrette, le panier de salade) ne figure pas dans le manuscrit dont nous disposions. (n. éd.)
Les photos présentes dans cet article :
- Fanny Seculici – Bucura Dumbravă
ANR, fonds personnel Bucura Dumbravă, dossier 33, photo 5
- Le lac Bucura – le plus grand lac glaciaire des monts Retezat
Archives nationales de Roumanie, fonds personnel Bucura Dumbravă, dossier 33, photo 3f, v
- Bucura Dumbravă à la cascade Horoabei dans les monts Bucegi (1907)
Archives nationales de Roumanie, fonds personnel Bucura Dumbravă, dossier 33, photo 10
4 a, b. Photographie du sentier « Deubel » menant à la « Casa Omului » en passant par « Fața Bucșoiului ».
Archives nationales de Roumanie, fonds personnel Bucura Dumbravă, dossier 33, photo 4f, v
- La Casa Peștera, à Poiana Crucii, au pied du mont Cocora, à 1 600 mètres d’altitude, où a fonctionné le Hanul Drumeților, la première association touristique de Roumanie.
Archives nationales de Roumanie, fonds personnel Bucura Dumbravă, dossier 33, photo 11
- Bucura Dumbravă dans la forêt de Bârsești. « Boabe de grâu », janvier-février 1932, p. 59

