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Rentrée littéraire 2019 – Interview Irina Teodorescu: « J’écris sur ces événements-là comme j’écrirais sur n’importe quel autre, j’écris selon ce qu’ils m’évoquent ».

Parmi les livres attendus de cette rentrée littéraire, celui d’Irina Teodorescu, « Ni poète ni animal » a une importance particulière pour ceux qui s’intéressent à l’univers romanesque de cette auteure franco-roumaine traversée par les bouleversements de l’histoire contemporaine de son pays d’origine. À trente ans de distance de la chute du communisme, Carmen, son héroïne, qui n’a que 10 ans à cette époque, s’interroge sur la véritable nature de cet événement. Journal de l’année 1989, dernière année de la dictature communiste en Roumanie vécue par une enfant qui scrute les comportements de ceux qui l’entourent, le livre d’Irina Teodorescu déborde à la fois de lucidité et de poésie, de nostalgie et de candeur.

« Ni poète ni animal » est votre quatrième roman écrit en français. Avons-nous raison d’affirmer que le français est devenu définitivement votre langue de littérature ?

C’est ma langue d’écriture en effet, mais elle n’a pas eu à le devenir : si l’on omet mes poèmes de pré-adolescente à la gloire de ma maîtresse, je n’ai jamais écrit qu’en français.

Y a-t-il un lien entre votre précédent roman « Ceux qui comptaient être heureux longtemps » et celui-ci, qui est écrit sous forme de journal de la dernière année du régime des Ceaușescu ?

Oui, les deux romans ont affaire au régime de Ceaușescu mais le point de vue est très différent. Celui de ce nouveau roman est principalement à hauteur d’enfant. Effectivement, ce qu’il a du journal (intime) c’est une certaine chronologie, son aspect quotidien et la forte subjectivité de ce qui y est narré.

Vous donnez la parole à trois générations de femmes :  Dani, la grand-mère, Ema, la mère, et Carmen, la narratrice, qui n’a à l’époque que 10 ans. Aviez-vous besoin de ce regard frais pour construire votre récit ? Pourquoi cette voix d’enfant ?

C’est d’abord en raison de mes propres souvenirs de cette époque, que j’ai convoqués pour l’écriture, puisque j’avais moi-même 10 ans. Mais surtout parce que la vérité documentaire ne m’intéresse que partiellement, et que d’autres font cela bien mieux que moi. Nous vivons dans une culture de la rationalité et de l’exactitude qui ne cesse de montrer ses limites, là où l’on croyait pourtant voir venir la disparition du « faux ». Mon matériau à moi n’est pas l’information, c’est la sensation, le détail anodin, l’infra-sensible : je juge même que c’est par là, essentiellement, que l’on peut espérer effleurer la vérité d’un événement.

Alors j’avais besoin, oui, d’une voix d’enfant pour parler de la révolution qui approche, j’avais aussi besoin de la voix d’une folle et de celle d’une adulte responsable – d’elle-même et d’autrui. Quant à savoir laquelle est la plus pertinente des trois, je laisse chaque lecteur et chaque lectrice juge.

En Roumanie, le peuple vit une vie paisible, assis sur l’or : « ici, tout est en or, le blé est en or, l’époque est en or », proclame un de vos personnages qui ne fait que répéter en réalité des paroles de la propagande de l’époque. Que retient votre narratrice de cette époque et comment en parle-t-elle ?

Que retient-on de son enfance ? On peut se raconter, après, que l’on a été malheureux ou heureux, selon des critères extérieurs de richesse ou de liberté. Carmen pourrait se dire qu’elle a été chanceuse, qu’elle a vécu du bon côté de la tyrannie ou que ça n’était finalement pas si terrible. Elle pourrait en tirer des conséquences politiques aujourd’hui. Mais la vérité c’est que c’était une enfant et que c’est la seule enfance qu’elle a connue. Elle a été une enfant aimée, inquiète, rêveuse… À moins qu’on ne les en sorte par la violence la plus abjecte, les enfants vivent dans un monde qui échappe très majoritairement aux adultes, fussent-ils des tyrans.

Dans le cadre de votre journal mensuel de l’année ’89, le mois de décembre est le plus important : c’est le moment de l’éclatement des événements de Timișoara et de Bucarest, la fuite du couple présidentiel et le dénouement du 25 décembre. Comment écrit-on sur ces événements, trente ans après ?

C’est un événement qui sert d’épine dorsale à mon histoire, il en est à la fois le décor et la métaphore. J’écris sur ces événements-là comme j’écrirais sur n’importe quel autre, j’écris selon ce qu’ils m’évoquent. Je fais bien sûr des recherches. Des recherches documentaires, publiques. Des recherches privées : des témoignages, des discussions. Des recherches intimes : souvenirs, choses écrites, photographiées, enregistrées de l’époque. Et puis après, c’est le jeu de la fiction !

L’histoire de la Roumanie contemporaine est-elle suspendue à ce dilemme shakespearien : révolution ou coup d’État ? C’est en tout cas une interrogation que vous posez à la fin de votre livre.

Ce n’est pas vraiment moi qui pose cette question mais, comme vous le précisez, c’est une interrogation qui parait hanter l’histoire roumaine, et dont le roman n’est qu’un reflet. Je ne suis pas certaine que la Roumanie contemporaine se porterait mieux si elle avait la réponse à cette question, je ne suis pas sûre que le problème soit cette énigme-là, mais plutôt ce qui a suivi malgré la démocratie : coup d’état ou révolution, il se trouve que les urnes ont mis les mêmes au pouvoir.

Devenue avocate en France, Carmen garde ses souvenirs comme un bien trop précieux de joies et de douleurs. Le mot d’ordre reçu de son ami poète est « repoétise-toi ». Croyez-vous que cette belle injonction soit le meilleur remède contre les incongruités de l’Histoire ?

Bien sûr. La vérité c’est qu’on peut facilement rire de la naïveté des poètes, mais que jamais l’on a eu – collectivement – comme espèce – la force et le courage d’essayer leur solution : que chacun.e se (re)poétise, en priorité, devant toute autre considération. Je crois que les « incongruités de l’histoire », si par-là vous entendez les faits des hommes qui causent des souffrances absurdes, ne sont pas les fruits du hasard, elles sont la preuve que nous sommes – collectivement – un animal immature. Nous choisissons – collectivement – médiocrement, et je pense que seul le manque de poésie peut expliquer ces choix médiocres massifs à répétition. Soit ça, soit nous sommes la plus masochiste et suicidaire espèce du vivant que cette planète ait connue, et les poètes – si peu rationnels, si peu exacts – en sont les bugs.

Que peut-on souhaiter à votre roman en cette période de lancement ?

Beaucoup de lecteurs et de lectrices, ouvert.e.s aux pas de côté.

Interview réalisée par Dan Burcea

Crédits photo: Pascal Ito © Flammarion

Irina Teodorescu, Ni poète ni animal, Editions Flammarion, 2019, 224 p.