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Interview. Liliana Lazar : «Je m’interroge sur le devenir d’une société qui se construit sur le sacrifice de ses enfants»

Après le succès bien mérité de son premier roman, «Terre des affranchis», Liliana Lazar aborde dans son deuxième livre, «Enfants du diable», le sujet douloureux des orphelinats roumains pendant la période du régime communiste des années ’80. Prigor, un village imaginaire de sa Moldavie natale, accueille un de ces établissements où injustices et souffrances font le quotidien des enfants abandonnés au bon vouloir des adultes violents et insensibles. Au milieu de tous cela, se trouve Elena Cosma, une sage-femme au passé secret, qui tentera de remédier à ce système, avant de se rendre à l’évidence et d’accepter elle-même le compromis pour garder son secret. Des drames s’ajoutant à d’autres drames – c’est ainsi que l’on pourrait résumer cette narration bouleversante. Après avoir fait l’actualité dans les années ’90 lors de la chute du régime communiste, ce sujet a disparu de la scène médiatique, abandonnant – encore une fois – ses enfants à l’oubli et en les a effaçant petit à petit de la mémoire collective.  

Liliana Lazar leur donne ici la parole.

Comment êtes-vous arrivée à choisir un tel sujet ?

Tout est parti d’un personnage au passé difficile, personnage destiné à une autre histoire qui n’a pas été écrite. C’est ce personnage qui m’a guidé dans un orphelinat, lieu où il avait grandi.

Connaissiez-vous directement ce sujet ou avez-vous eu besoin d’un travail de documentation sur place ou de recherches d’archives ?

Je connaissais le sujet comme beaucoup de Roumains mais pas en profondeur, le travail de documentation a été très important.

Votre narration quitte rapidement l’espace citadin de la capitale pour s’installer à Prigor, un village retiré au fin fond de la Moldavie. On est en fait chez vous, dans votre pays natal…

Plus ou moins. Les lieux de mon enfance m’inspirent toujours, surtout la forêt qui reste un décor privilégié pour mes histoires.

Comment interpréter la métaphore dont fait appel le titre de votre livre, « enfants du diable » ?

Le  choix du titre a été une évidence ; devrais-je peut-être préciser qu’ici le diable désigne Ceausescu, initiateur de la politique nataliste qui a conduit le pays dans cette situation terrible ou les mères se voyaient obligées d’abandonner leurs enfants. C’est ainsi qu’il a été surnommé par la presse étrangère après les images chocs qui ont envahi les écrans de télévision du monde entier après la révolution de 1989. Les enfants nés suite au décret interdisant la contraception et l’avortement aux mères de moins de cinq enfants étaient surnommés en Roumanie les «décretzei» mais un tel titre  m’a semblé moins évident pour un lecteur français.

Pourquoi dire de ce lieu qu’il s’agissait « d’un pays où rien ne se passait comme ailleurs » ?

Il ne s’agit pas du lieu mais du pays en lui-même ; je crois, effectivement, que là-bas, durant les années où j’ai choisi de placer l’intrigue, rien ne se passait comme ailleurs…

Qui est Elena Cosma ? Est-elle un personnage représentatif d’un personnel médical qui comprend sur le terrain la situation dramatique des femmes de son pays mais qui, en même temps, est incapable de les aider, par peur de représailles ?

Elena Cosma est un personnage de roman, je ne dirais pas qu’elle est représentative du personnel médical de l’époque. Prise dans le rouage d’un système il lui est difficile de s’y opposer, elle s’en accommode tant bien que mal, le sert, s’en sert, en est piégée par lui, devient une de ses composantes.

Dans sa condition de femme et de mère, Elena fait tout pour son fils Damian. Surtout à cause du secret qui les lie.

Ce n’est pas qu’une question de secret. Il s’agit de l’amour qu’une mère porte à son enfant, un amour qui la pousse à faire des choses terribles.

Miron Ivanov est le personnage typique de la brute faisant usage du pouvoir comme bon lui semble. On reconnait en lui tant de serviteurs du régime…

Tout comme Elena Cosma, Miron Ivanov est un personnage de roman. Si j’ai essayé de le rendre crédible, aux lecteurs de le qualifier.

Difficile de résister à la tentation de pousser la porte de l’orphelinat de Prigor. Pourriez-vous faire le guide, sans dévoiler, bien entendu, le contenu de votre roman ?

L’orphelinat de Prigor est un établissement d’infortune que les autorités créent dans les bâtiments existants d’une ancienne prison royale, aux abords d’une forêt centenaire. Petit à petit, des pensionnaires arrivent de tout le pays et il leur faudra y vivre et survivre en s’adaptant à des conditions précaires.

Arrive enfin la révolution roumaine et la chute du régime. Ce n’est pas pour autant la délivrance totale de ces enfants. Avez-vous voulu en cela attirer l’attention de vos lecteurs sur la fragilité des enfants ?

Je m’interroge sur le devenir d’une société qui se construit sur le sacrifice de ses enfants.

Revenons à votre art narratif et à l’attraction irrésistible pour le pays de votre enfance. La forêt occupe dans ce cadre une place essentielle : c’est elle qui borde le village, qui protège les maisons et les habitants. Y a-t-il quelque chose de personnel dans ce rôle prépondérant que vous lui accordez dans votre œuvre littéraire ?

Je resterai toujours attachée à la forêt qui garde pour moi un attrait presque magique. C’est un berceau, un refuge, une cachette, lieu d’émerveillement mais aussi de tous les dangers.

Tous les drames semblent arriver par l’eau et avec l’eau, comme un déluge continu : pluie, neige, torrents, étangs, et même des espaces plus fermés, tous ces éléments conduisent au danger, si ce n’est à la mort.

J’aime le contact avec la terre et la sensation de stabilité qu’elle me procure. L’eau, en revanche, est un élément fuyant qui se transforme sans  cesse et qui m’échappe. J’appréhende sa nature et son inconsistance.

Il y a, dans votre œuvre littéraire, une grande place au merveilleux, aux légendes, à l’invraisemblable, tout cela pour accélérer une l’intrigue qui devient vite incontrôlable. Il faut dire que le folklore roumain en abonde et en cela il vous est de grand secours.

Je n’aime pas le mot secours dans ce contexte. Je n’utilise le folklore que dans la mesure où il est crédible dans ce que je raconte. Il y a des légendes qui n’en sont pas vraiment pour les personnages de mes villages.

Votre premier roman vous a apporté beaucoup de prix littéraires et un grand succès de librairie. Que doit-on vous souhaiter pour ce deuxième roman ?

Qu’il rencontre son public. Il suffit parfois d’ouvrir un livre pour se laisser emporter vers un monde inconnu. J’aimerais que mon roman fasse partie de ceux-là.

Propos recueillis par Dan Burcea (mars 2016)

Liliana Lazar, «Enfants du diable», Éditions du Seuil, mars 2016, 267 p., 18 euros.