Les légendes ne meurent jamais, mais elles se laissent souvent revisiter pour qu’on sonde leurs secrets avec un regard nouveau. Des mystères insoupçonnés font surface derrière les sédiments du temps et de l’oubli. Seule la littérature est capable de les faire revivre. Seul un geste de réécriture peut leur rendre justice. Comme le fait Adélaïde de Clermont-Tonnerre à travers son roman Je voulais vivre, paru aux Éditions Grasset, et qui vient d’être couronnée par le prestigieux Prix Renaudot.
Bonjour Adélaïde de Clermont-Tonnerre, comment vous sentez-vous après ce fabuleux couronnement qui récompense votre travail ?
C’est une joie inouïe. J’ai encore du mal à y croire. Pourtant, je rentre du festival du livre de Brive où l’accueil a été incroyablement chaleureux. Je suis très heureuse de voir que Milady va se retrouver entre les mains de personnes si merveilleuses et si différentes les unes des autres. Mon livre voulait faire revivre cette héroïne emblématique et pourtant méconnue. Grâce aux lecteurs, c’est en train d’arriver…
Le personnage principal de votre roman n’est autre que Milady de Winter, l’héroïne mystérieuse qui a marqué les générations de lecteurs de Trois mousquetaires d’Alexandre Dumas. Pourquoi l’avoir choisie, en quoi son destin tumultueux vous a-t-il inspiré ?
Cela m’a pris des décennies ! L’été de mes 12 ans, j’étais dans un pays étranger avec mes parents et j’avais oublié de prendre des livres. Le seul que nous ayons trouvé en français était la trilogie des Trois mousquetaires, Vingt Après, et le Vicomte de Bragelonne. Deux mois durant, dès que j’avais fini la première page de ce fabuleux pavé, je recommençais au début. Pendant cet été-là, j’ai été profondément amoureuse d’Athos que je trouvais noble, courageux ; j’étais sous le charme de d’Artagnan et je rêvais d’être Constance, la gentille de l’histoire. Bien sûr je haïssais Milady de Winter, cette femme aussi manipulatrice que cruelle. La femme qu’il ne fallait surtout pas que je devienne. Le voile s’est déchiré il y a cinq ans. J’écoutais avec mes fils, une version pour enfant des Trois mousquetaires, et je me suis rendu compte que l’histoire de Milady ne collait pas. Le doute s’est insinué en moi…
Qualifieriez-vous votre livre de roman historique ou de réécriture d’une œuvre de fiction sur laquelle vous jetez un regard nouveau ? Comment vous vous êtes-vous glissée entre les lignes de l’histoire racontée par Alexandre Dumas afin de construire la vôtre, « sans juger, juste pour donner votre point de vue » ?
Je ne voulais ni annuler ni réviser, mais éclairer différemment. J’ai pris tous les indices dans l’histoire originelle, tout ce que Dumas révèle de Milady, et j’ai imaginé que je faisais partie, avec Auguste Maquet, de ses fameux « ateliers d’écriture » avec pour mission de déployer le personnage et le passé de Milady. En aucun cas, je vais contre « Les Trois mousquetaires », je me glisse dans les silences et les blancs du texte. Je crois que les grands classiques restent présents précisément parce qu’ils se prêtent à des relectures infinies. Ils sont comme des mines inépuisables : on y revient toujours, mais on n’en extrait jamais exactement la même chose. Chaque époque, chaque lecteur y projette ses obsessions, ses blessures, ses espoirs. Revisiter un classique, c’est en réalité le garder vivant. C’est un dialogue entre hier et aujourd’hui, entre une œuvre qui nous a façonnés et notre désir de la faire résonner encore. Et lorsque les lecteurs suivent ce chemin, cela confirme que les grandes histoires n’ont pas de fin.
Le titre de votre roman exprime déjà un désir ardent de vivre. De ce point de vue, peut-on également considérer votre démarche d’écriture comme un geste de liberté accordée à Milady, voire une réparation envers ce personnage honni, « la femme la plus détestée de la littérature française, méchante par excellence, fatale, empoisonneuse, criminelle » ?
Clairement ce livre naît d’un double mouvement : mon amour pour Dumas, et une indignation très tardive, celle que j’ai éprouvée en changeant soudain de point de vue sur Milady, en comprenant avec une forme de honte rétrospective, que je n’avais eu aucune compassion pour elle, ni aucune sororité au cours de mes très nombreuses lectures de cette œuvre. Le génie de Dumas fait que pas un instant, depuis des générations, nous n’avons véritablement ouvert les yeux sur ce qui est infligé à cette femme. Mais j’ai surtout été prise d’une grande admiration pour son courage, son intelligence, sa force tout en étant touchée par son immense solitude. On ne naît pas mauvais, on le devient : quelles blessures, quelles rages, quel passé ont conduit Milady à commettre ces crimes ? J’ai eu besoin de comprendre.
Vous avez déclaré que « Milady, c’est le plus grand féminicide de la littérature ». En même temps, on lit dans la présentation de votre livre cette phrase qui interpelle les consciences de nos contemporains : « Même un personnage de fiction peut réclamer justice ». À quel degré cette volonté réparatrice envers cette femme a accompagné l’écriture de votre livre ?
Milady a traversé les siècles et la littérature parce qu’elle est, à sa manière, très contemporaine. Elle parle des femmes d’aujourd’hui, et du rapport si mystérieux entre les sexes qui peut être magique comme il peut être toxique. Milady est clairement victime du désir de possession. Une femme a-t-elle le droit de disposer de son corps ? Ou les hommes en sont-ils propriétaires ? Est-il normal qu’elle soit marquée au fer rouge en dehors de toute justice par vengeance personnelle ? Est-il normal qu’elle soit capturée par dix hommes, jugée par eux, toujours en dehors de toute justice, alors que deux d’entre eux ont été l’un son amant, l’autre son mari ? Est-il normal qu’elle n’ait pas d’avocat ? Dans Je voulais vivre, elle cesse d’être un personnage secondaire à l’ombre des mousquetaires, un pur objet de désir, un élément de l’intrigue, pour devenir une femme à part entière : complexe, blessée, révoltée, passionnée. Je n’ai pas cherché à l’innocenter, mais à la comprendre. Elle se caractérise par des haines féroces, mais elle a, entre nous, d’excellentes raisons de les avoir. Derrière la manipulatrice se cache une survivante, derrière l’espionne une amoureuse trahie, derrière l’archétype une voix singulière qui peut enfin dire « je ».
Le couple Constance-Milady représente symboliquement le duo idéal des contrastes tant fréquenté par les romantiques. Que dit cette dichotomie de la condition de la femme au XVIIe siècle, et que nous dit-elle aujourd’hui ?
Ce contraste continue à structurer notre façon d’envisager la féminité et cette question me poursuit depuis longtemps – j’ai fait mon DEA sur Notre Dame de la Guadalupe et la Malinche, deux figures mexicaines emblématiques, la vierge et la prostituée. La Malinche est celle qui va engendrer le peuple métis puisqu’elle est indienne et devient la maîtresse de Cortès, le conquistador. La vierge de la Guadalupe cet incarnation de la pureté… Dans « Fourrure », j’ai les mêmes interrogations à travers le personnage de Zita, une femme de mauvaise vie, jugée et condamnée, qu’il faudra pourtant apprendre à connaître. Dans Le Dernier des Nôtres, la thématique réapparaît à travers les femmes à Auschwitz forcées à être les esclaves sexuelles des nazis. Au lieu de les plaindre, elles ont été accusées d’être chanceuses… ou perverties. Tandis que dans Les Jours heureux, je reviens sur l’affaire Weinstein et #MeToo. Je ne comprends pas que les femmes continuent à être divisées entre ces catégories caricaturales : la pure et l’impure, la gentille et la méchante, la vierge et la prostituée. Chaque être humain est multiple. Notre flot de conscience d’une extraordinaire complexité. Il est impossible de nous réduire à des jugements si basiques. La littérature est justement un refuge d’humanité, où peuvent se déployer les nuances de gris entre le noir et le blanc.
Que dire des hommes, de ceux qui accusent et qui jugent et dont l’époque ou la complicité des autres efface tout devoir de morale, de compassion et de justice, des causes pour lesquelles ils se battent finalement ?
J’écris un livre pour une femme, je n’écris pas pour autant un livre contre les hommes. Là encore, je pense qu’il faut sortir des visions simplistes. Il y a de nombreux regards masculins dans ce livre, pour mieux explorer toutes les facettes que peut prendre la virilité : Le père Lamandre qui recueille Anne petite fille, Athos dévoré par la jalousie, Rochefort si fort et pourtant compréhensif, James de Winter qui aime les hommes tout en se révélant extraordinairement généreux et protecteur envers Milady, Richelieu qui lui confie des missions de la plus haute importance, des témoins… D’Artagnan est particulièrement important parce qu’il est le fil rouge de tout le texte et qu’il se confie à son jeune lieutenant, Philippe de Saint-Chamas. Dans Les Trois Mousquetaires, d’Artagnan est très jeune. Il est à l’âge des certitudes quand il a, dans Je voulais vivre, atteint celui des doutes. J’ai voulu montrer un homme qui sait se remettre en question, qui essaie à toutes forces de comprendre et de regarder les choses en face. Il fait preuve d’un vrai courage et se demande s’il a été du bon côté de l’histoire
Une dernière question, que dit la figure de Milady de Winter à notre époque ? Pensez-vous que le combat de cette femme, mais aussi de cette mère est capable de parler aux femmes, aux mères d’aujourd’hui ?
Milady m’a fascinée pour cette raison. Elle est l’une des premières femmes puissantes de la littérature qui fait son chemin grâce à son intelligence, son courage, sa combattivité. Elle est pourtant jugée par une société qui ne valorise pas ces qualités et qui n’envisage une femme que par rapport aux hommes. Aujourd’hui encore, les femmes doivent se battre pour que leur personne, leur corps, leurs choix leur appartiennent. Aujourd’hui encore les crimes de possession sont légion. Nous avons la chance inouïes de vivre au 21ème siècle dans des démocraties, mais rien n’est jamais acquis. Et il ne faut pas oublier ce que traversent nos sœurs, abandonnées aux pires sévices en Afghanistan, en Iran, et malheureusement, dans bien des parties du monde. Le destin de Milady, ce qu’elle est, ce qu’elle vit est extraordinairement contemporain.
Propos recueillis par Dan Burcea
© Photo : JF Paga
Adélaïde de Clermont-Tonnerre, Je voulais vivre, Éditions Grasset, 2025, 480 pages.

