Mala Barbulescu – Nasha : « On est ce qu’on aime. On est ce dont on se souvient. »

 

 

Cette citation tirée de l’œuvre du Québécois Claude Jasmin suffirait à elle seule à nous faire saisir le frisson qui traverse le roman Nasha de Mala Barbulescu, écrivaine franco-roumaine connue jusque-là comme parolière de chansons à succès dans son pays d’origine et au Canada.

Cette omniprésence du souvenir est ici l’écho de ce qu’Yves Bonnefoy appelait « la mémoire de l’intensité perdue », vestige éphémère et gracile de la poésie.

Chez Mala Barbulescu, l’utilisation récurrente du souvenir, que ce soit sous la forme d’une « mémoire amputée », de « souvenirs surannés », « en bribes » ou sous « la forme d’un songe », ne fait que fixer le cadre qui soutient le portrait d’Ada, son héroïne, nous invitant en même temps à scruter sur son canevas tous les détails d’une aventure qui ne fait que commencer, à l’improviste, comme toute histoire romanesque naissante, secrète et prometteuse.

En effet, qui aurait pu garantir à Ada (elle encore moins) qu’une fois retournée en Roumanie pour revoir sa marraine, sa nasha, comme on l’appelle dans la langue du pays, son voyage d’une semaine deviendrait un séjour de quelques mois qui lui permettrait de découvrir des pans entiers de son enfance et surtout de mettre en lumière des secrets qu’elle croyait enfouis dans un passé embrumé et tenace ? Son arrivée dans une gare de nulle part, « noyée dans le noir », sa nuit passée dans une salle d’attente éclairée par la lumière « jaunâtre » d’une lampe moribonde la plonge dans un sentiment de « lassitude et de peur ».

Cette première expérience n’annonce en rien la promesse d’un voyage paisible et la confronte à une réalité qui fixe les repères d’un territoire et d’une communauté qu’elle devra apprendre à connaitre. Dans une interview accordée à Jeanne Orient[1], Mala Barbulescu parle justement de ce territoire comme d’un « endroit mythique qui ressemble à l’inconnu », un village imaginaire qui se laissera découvrir petit à petit aux yeux d’Ada à travers « quelques lumières vacillantes » dans l’aube timide de la campagne roumaine. Est-ce pour cette raison qu’attentive à ne pas brusquer le réel et à dompter l’inconnu, qu’elle cache à Adina, la boulangère, son vrai métier et la partie secrète de son histoire ? Nul doute, car se raconter n’est pas son point fort, elle qui a appris à naviguer à vue à travers des secrets encore plus enfouis que la face cachée des icebergs qui pourrait abîmer sa cuirasse intérieure.

Ada, une jeune femme secrète ?

La formule s’avère rapidement insuffisante, voire inappropriée, car ce besoin, ou plutôt cette incapacité de crayonner son autoportrait, n’appartient pas au domaine de l’objectivité, mais à une subjectivité amputée de la partie fondatrice de son histoire personnelle dont elle a tant besoin et à laquelle elle répond par la pudeur. Le déclic se produira au moment des retrouvailles avec sa nasha qui l’accueille avec les mots d’un présent et un naturel déconcertants : « — Ah ! C’est toi ! »

Le moment est tellement fort qu’il faut citer en entier sa description : « J’ai cru que mon cœur s’arrêtait de battre. Sa voix réveillait en moi une avalanche d’émotions enfouies. Comme tant de fois, je les gardais pour moi, à l’abri des regards. Une pudeur des sentiments et une timidité qui me faisaient passer pour une sauvage. J’aurais pu me jeter dans ses bras, mais je n’ai pas osé. »

Ce moment marque de manière indélébile le récit, annonçant la couleur dont va être imprégnée la suite de cette incroyable histoire où deux êtres tentent de renouer avec douceur un lien jamais rompu et qui réclame juste l’urgence d’une nécessaire restauration.

Dans ce sens, le roman de Mala Barbulescu dévoile son caractère de récit d’apprentissage construit sur la tension romanesque entre deux êtres censés parcourir et vivre dans une complicité de plus en plus partagée un retour parsemé d’embûches qui demande à chacune le courage de « la vérité vraie », comme aime le nommer Ada. Accorder le rôle de narratrice à cette jeune femme accentue le caractère initiatique, en ouvrant le champ narratif à une avalanche d’événements inattendus, comme le prolongement du séjour d’Ada en Roumanie ou des découvertes qui vont bouleverser sa vie. Cette quête de vérité est sans surprise imprégnée par la géographie de ce village « imaginaire », comme aime le définir Mala Barbulescu, un Macondo à elle, qui conserve tout le pittoresque et la vitalité roumains. L’intrigue garde le caractère alerte qui réserve à chaque page son lot d’inattendus et de suspense, mettant en scène de forts personnages expressifs. Comment cacher la souffrance de Nasha, le drame familial d’Adina et de Marius, son mari, mais surtout celui qui entoure l’histoire personnelle d’Ada et la mort de ses parents ? Un long chemin attend cette orpheline vers une réalité tragique qui n’a de consolation, ou plutôt de socle, que le geste radical de sa nasha remplaçant tout ce manque, ce vide parental, et l’auréolant d’une nuance presque mythique, d’une mère spirituelle dans le ciel.

Plus tard, la narratrice notera cette phrase prémonitoire annonçant la suite inattendue d’une intrigue absolument fabuleuse : « Mais ce matin, l’idée m’est venue que le lien secret de chaque être avec l’éternité était tel que la vie de chacun d’entre nous restait un mystère absolu. »

Les questions que pose ce roman sont multiples, chacune réclamant une réponse à la mesure de la capacité de chaque protagoniste à surmonter sa condition et de regagner avec humanité une dignité rassurante. La quête de ses origines, de ses parents, l’expérience amoureuse et la confrontation de manière si brutale avec la mort et avec l’histoire tragique de son pays d’origine mettent Ada devant les carrefours de son passé pour la sortir du brouillard qui imprègne sa mémoire.

Sa vision du monde grandit. De ce point de vue, Nasha est un roman qui cultive avec gratitude le parcours de son héroïne, recevant en cadeau la récompense de son admiration pour les autres et qui éveille en elle l’altruisme et le dévouement. Autour d’elle évolue tout un monde : Nasha, sa « bouée de secours », Adina et Marius, les boulangers du village et leur petite fille, Svetlana, la Moldave, le vieux cordonnier, Jinga, le chef de poste et sa pittoresque femme Dalida, Victor, Anton, l’avocat Tiberiu Sima, Mafalda, Anne-Laure, sa colocataire, mais aussi monsieur et madame Vernoix, ses protecteurs messins, et tant d’autres. 

Le dénouement surprenant qui bâtira en même temps pour Ada les fondations d’une nouvelle vie fera resplendir comme une clef de voûte l’histoire de cette jeune femme émerveillée par les bonheurs simples qui illuminent désormais son avenir.

L’évocation du train qui résonnait dans l’incipit revient à la fin du roman avec encore plus d’intensité, comme le refrain d’une chanson, comme un désir lointain de vérité ouvrant le chemin vers « le monde large ». 

Dan Burcea

Mala Barbulescu, Nasha, Éditions Atramenta, 2025, 412 pages.

  1. https://www.youtube.com/watch?v=1WilJZqOYO0↑

 

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