Stéphane Barsacq : La Réjouissance ou le secret de la complicité mystique

Mais, puisque ce qui est humain est fragile et périssable,

il y aura toujours à chercher autour de soi des gens que nous aimerons

et de qui nous serons aimés : privée d’affection et de sympathie,

la vie est dénuée de toute joie.

(Cicéron, De l’amitié)

Ces paroles de Cicéron plairont à Stéphane Barsacq, faisant dans La Réjouissance l’éloge de ce qu’il pense concourir à « une éternité abritée dans  les royaumes des disparus », ces héros qui l’enchantèrent autrefois, comme Achille, Ulysse, Alexandre, ou la gloire impérissable de Byzance, « souvenir et promesse » d’un héritage perpétuel.

De ce point de vue, le titre de son recueil renvoie plutôt vers la jubilation et la grâce, ces deux piliers qui soutiennent la voûte sur laquelle on peut suivre d’un regard émerveillé les fresques des auteurs qu’il célèbre. De l’Immémorial au prophétique, De la Renaissance à la Révolution, de Pointes sèches aux Portraits souvenir, les chapitres embrassent dans leur succession l’évocation de tant de figures de la pensée et des lettrés qu’il admire ou qu’il a eu la chance de connaître.

Dès lors, la question de la spécificité de ce genre littéraire se pose, non pas dans le but d’une classification réductrice, mais dans la plénitude voulue par leur auteur, celle d’un double reflet, extérieur et intérieur à la fois, capable de saisir le lien secret entre le sujet et l’objet, entre le modèle et la main qui tient la plume, dans un geste littéraire où l’admiration transfigure le discours et devient métaphore.

Cette plume, justement, qui sait tracer avec précision des routes sinueuses de siècles de pensée, qui laisse entrevoir la lumière d’une œuvre et les secrets des écrivains, tout en sachant s’arrêter sur ce qui est d’essentiel dans une vie créatrice ou d’un destin le plus souvent bouleversé ou bouleversant.

Les exemples sont nombreux.

Arrêtons-nous sur quelques-uns.

D’abord Ovide, dont le destin nous parle à tous les deux pour évoquer nos souvenirs dans lesquels L’Art d’aimer, mais aussi Les Tristes et Les Pontiques nous procurèrent des moments uniques, parlant de la vie d’un exilé échoué au bord de cette mer inhospitalière. Comment oublier ces vers parlant de ce pays transi de froid que nous scandions adolescents : « Ut sumus in Ponto, ter frigore constitit Hister/ facta est Euxini dura ter unda maris » (Depuis que je suis allé sur les rives du Pont, à trois reprises l’Istre s’arrêta, transi de froid, trois fois l’eau de la mer Noire s’est durcie) ?

Il y a ensuite Cioran, que Stéphane Barsacq appelle l’Ovide du XXᵉ siècle, tout en imaginant l’auteur du Précis de décomposition faisant le chemin inverse, des Carpates vers Paris, « où il a composé à son tour ses élégies », avec une plume plongée, dirions-nous, dans « l’inconvénient d’être né ».

Mais il y en a ensuite tant d’autres. Dante et son œuvre « toute de bronze, d’airain et toujours d’or rouge et noir », le poète anglais W. B. Yeats, amoureux de « la cité sainte de Byzance » et évoqué par Yves Bonnefoy, Mallarmé lui-même et « son désir de se fondre [à travers son langage, n.n.] avec le mystère du monde », mais aussi Camus et sa dernière lettre adressée à Catherine Sellers ou Lucien Jerphangon, « le barbouze de l’Antiquité », « l’historien des historiens latins » et dont sa propre définition de l’histoire est mémorable. À la question « Qu’est-ce donc que l’histoire ? », il répond : « La chronique des êtres qui se sont élevés de la matière à l’esprit. »

L’évocation de Jacqueline de Romilly permet à Stéphane Barsacq de dresser une liste de « femmes de génie » d’Edith Stein, Simone Weil, Etty Millesum, Carson McCullers, Flannery O’Connor, mais aussi bien Dominique Rolin ou Françoise Sagan ».

Une lecture tout aussi passionnante est celle des quelques pages du Journal sur Yves Bonnefoy ou l’évocation de Philippe Jaccottet et du pèlerinage à Grignan (j’en connais qui ont décidé d’habiter Grignan pour contempler le ciel, tel qu’il se montra aux yeux du grand poète suisse).

Sans doute, le simple inventaire des portraits contenu dans ce livre ne serait en aucun cas suffisant pour rendre compte à la fois de son étendue et de sa profondeur. Notons ce qui nous semble essentiel : la précision du regard, la profondeur de la réflexion, l’érudition et l’empathie de l’auteur face à ses sujets. Cette dernière qualité est à retrouver dans beaucoup de ses livres, nous avons déjà eu l’occasion de la mettre à l’honneur.

L’écriture de Stéphane Barsacq installe à l’égard des personnages évoqués, non pas une familiarité réductrice, mais le moyen de hisser ses sujets — et de se hisser soi-même — au rang d’une amitié révérencieuse, qualité que seuls les grands esprits possèdent. Ainsi, l’évocation cesse d’être un souvenir figé, la mémoire triomphe de l’oubli et rend vivantes l’omniprésence et la profusion de l’histoire.

Et la joie dans tout ça ?

Pour répondre à cette question, la reproduction en longueur d’un fragment de ce livre dans lequel son auteur se confie s’impose :

« Si j’ai écrit dès mon adolescence, et avec quelle rage, quelle persévérance dans l’effort, à travers doutes et fatigues, joie et détresse confondues, sans que je sache si la joie est une peine choisie, ou la peine une joie révélée (c’est moi qui souligne), je ne crois pas que ce fut jamais pour céder au plaisir si tentant de la satisfaction esthétique, ni non plus à son pendant narcissique : il y allait de toute autre chose. J’avais trouvé le seul moyen de traduire pour cet autre en moi, ce double non-exilé des seules régions où vivre dans la plénitude d’un accord avec soi-même, mes explosions et mes contemplations, mes impatiences de l’être au secret de la complicité sans doute mystique. »

Dan Burcea

Stéphane Barsacq, La Réjouissance, Éditions du Corlevour, 2025, 192 pages.

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