« Je veux me glisser dans leur histoire. La mienne. »
Cette opération d’intrusion littéraire à laquelle se livre Mireille Diaz-Florian dans son livre « Des femmes. Toutes. » devient encore plus délicate lorsque nous découvrons que sa narratrice nous révèle qu’elle va mener cet acte d’écriture « à hauteur d’enfant », ce qui permet sans doute à son récit de se laisser pénétrer d’une éclatante lumière et d’une grande dose de cet enchantement dont seule l’âme pure d’une gamine est capable. Cette perspective permet sûrement à son récit de s’illuminer et d’être imprégné d’une abondante quantité d’un enchantement que peut apporter l’innocence pure d’une jeune fille comme elle. D’ailleurs, rien ne nous empêche de penser que la voix de cette narratrice pourrait bien être celle de l’autrice elle-même.
On reconnaît derrière ces lignes quelque chose qui dépasse la simple évocation d’un passé oppressé par l’oubli, mais qu’il s’agit plutôt d’une lucidité semblable à une supplication qui « fouille dans les plis du passé, absolument vivant, dont la force se mesure à la résistance infrangible du réel. »
Pour Mireille Diaz-Florian la mémoire de ces femmes qui font partie de sa vie est « une certaine façon de respirer », un foyer fait « de peur, de soumission et d’amertume ». Comment redonner vie à ses sentiments contradictoires si ce n’est que par un acte inouï, capital, celui d’une résurrection « tel Lazare, sortir de leurs tombeaux », implorant le texte de « dénouer les bandelettes, soulever le linceul, découvrir la poussière accumulée du temps de vie et de mort ».
Elle a raison d’affirmer que « l’écriture parle la langue du silence », qu’elle n’est qu’une ombre à travers laquelle on peut deviner « des douleurs qui jamais n’auront été exprimées ».
De cette déclivité du temps surgissent les noms d’Eugénie, Louise, Angéline, Antoinette, Marie, des femmes drapées d’éternité et abritant des souvenirs chancelants et « des bonheurs encore flous », tandis que, sous l’abri de l’enfance, elle convoque « la solitude absolue » qui fut longtemps le suaire de ses heures dénuées de la présence maternelle.
Justement, Alice, la figure maternelle évoquée dès le début du récit, construit le socle narratif d’une lignée de femmes dans laquelle elle jouera « dans le théâtre de la mémoire, le spectacle inépuisé de ces instants où la vie lui accordait le droit d’espérer ».
Chez Mireille Diaz-Florian, cette notion de temps ou plutôt de « flux du temps », comme elle aime le nommer, est souvent synonyme de souffle, de respiration, de rythme qui diminue sous l’épuisement de la vieillesse, se dilue, transformant ainsi l’histoire en oubli et le cours de la vie en voyage dans un train suspendu entre deux gares, entre « le temps de vie et de mort ».
Ce « feuilletage du temps » enfermé dans « des albums de famille » n’est que viatique dans le grand voyage dans le pays d’une « matière morte » où tout n’est que « poussière de mémoire ». L’image de la résurrection de Lazare revient et une fois de plus, elle se fera « par l’encre des mots », geste et matière salvatrice, sublimation de l’acte d’écrire.
Les portraits de chacune de ces femmes sont sublimés par des descriptions entrelacées d’intimité et de gestes singuliers imprégnés de tendresse. Déchirée entre deuil et formalité d’héritage, elle préfère caresser « la tendresse déposée à la surface des choses », de ces photos rebelles qui s’évadent de l’album pour être encore un moment admirées. Dès lors, le temps devient Histoire, que l’on parle des guerres, de mobilisation, de souffrances, de « bonheur flou » ou de « bonheur possible », jamais assez fort pour s’émanciper « de la violence des douleurs qui jamais n’auront été exprimées ». Eugénie, la grand-mère, est une illustration parfaite de la femme de la fin du XIXᵉ siècle, « de ces femmes de haute naissance paysanne » pour qui « il n’y a place, ni pour le poème, ni pour les lamentations du coryphée ».
Tout aussi impressionnante est l’obscurité qui enveloppe la réalité décrite dans le livre de Mireille Diaz-Florian. Cette obscurité entre en résonance avec la brume des cimetières et le noir du faux marbre des tombes, avec les rayons timides des pénombres qui règnent dans différentes maisons, en écho sans doute à celle semblable au souffle de plus en plus léger de vie de sa mère. Même ses personnages sont « des silhouettes dont l’ombre se projette sur la page ».
Sur la couverture du livre, une photo sépia représente la gare de Tulle. On devine derrière ce bâtiment des années 1900 la promesse ou la peur de l’inconnu, l’ambiance et la fascination du voyage lorsque la fenêtre du train laisseront défiler les paysages dans « la succession des tunnels où s’accélère l’alternance de la lumière et de la nuit ». Le train incarne – pour Alice, par exemple -, plus qu’un simple moyen de mesurer les distances, il est aussi le moyen de l’éloignement et de l’émancipation, moment de rupture avec un passé pour lequel elle s’interdit toute forme de nostalgie. « Le roulement du train calmait toutes les tensions, lui offrait l’instant précieux d’une rêverie où s’interpénétraient les pensées les plus disparates, glissaient les images des lieux et des êtres qu’elle quittait, sans qu’elle éprouvât le moindre sentiment de nostalgie. »
La narratrice dira en écho à ce voyage rempli de promesses de sa mère Alice : « Je sais maintenant que le train m’unit à cette femme, ma mère. »
Car, au fond, c’est de cela que parle ce roman, de promesses et du désir du lointain, de racines et de l’émancipation, du destin et du combat qu’il réclame sans cesse, de départs et de recommencements, de tout ce qui fait en fin de compte une vie, des vies de cette lignée de femmes dont elle se réclame et qu’elle souhaite honorer.
Mireille Diaz-Florian va encore plus loin dans les pas de cette lignée, pénétrant cette fois dans le domaine de l’intime. Sa narratrice écrit quelques pages plus loin cette phrase, en parlant d’Élisabeth : « Autre chose les unit qui s’est nourri de la quête de la fille à justifier sa vie, à quémander l’amour. »
Tout est ainsi dit, car « tenter d’éprouver, enfin, le bonheur d’exister » exige de sa part le courage d’exister.
Dan Burcea
Mireille Diaz-Florian, Des Femmes. Toutes. Éditions du Palio, 2025, 148 pages.

