Au tragique constat de Gherasim Luca déplorant dans sa lettre d’adieu l’absence de place pour les poètes dans ce monde, Guillaume Siaudeau répond en rassurant les lecteurs de son recueil À quelques nuages près – précédé d’Inauguration de l’ennui (La Condottière, 2025) –, en proclamant dans sa préface l’omniprésence et l’accessibilité de la poésie. Selon lui, « la poésie est partout. Elle ne se cache pas. Je pense qu’elle se cueille plutôt comme un fruit. » Non pas le fruit le plus rare, comme celui de la vanille d’Edmond Albius dont parle si bien le roman de notre amie réunionnaise Gaëlle Bélem, mais la baie déhiscente « accessible à tous ». « Il suffit d’ouvrir l’œil, mais le bon », insiste-t-il.
C’est dans cet état d’esprit qu’il faut suivre dans les pages de son double recueil ses propos à valeur d’art poétique et de confidences sur « les bricoles » qui sont passées dans sa vie, « des bien vertes et de trop rouges ». Il convient donc de suivre les recommandations de l’auteur et de se pencher d’abord sur la première partie de son recueil, qui est en fait une nouvelle version, enrichie avec des textes écrits depuis 2019, d’Inauguration de l’ennui.
Toute expérience de la lecture poétique, nous le savons, suppose une acceptation, voire une adhésion à un code de langage menant à une réalité réclamant un franchissement instantané du réel et une invitation métaphorique à une lecture plurielle du monde. C’est le cas de cette première partie du recueil proposé par Guillaume Siaudeau, qui nous invite ni plus ni moins à être témoins d’un vernissage, non pas d’une exposition picturale, mais d’un état d’âme, plus secret encore que quelconques représentations des plus abstraites. N’est-ce pas dans la lascive atmosphère et sur une toile vivante comme la peau de l’être proche que se dessine la « copie conforme » du tableau qui inaugure cette trajectoire poétique ? Il n’y a que l’ombre jumelle pour se prémunir de l’évanescence de l’instant immobile permettant au poète de se fondre dans la torpeur de la seconde estivale, laissant à peine une place à une sonorité timide, à un grincement. « À choisir/sûr qu’il aurait préféré/être l’ombre/d’un grand arbre/d’un gros chien/d’une vieille baraque/abandonnée qui grince/d’un long mur/plein de lézards/de cette fille/d’un doute/que de lui-même »
Dans la brièveté de l’instant qui semble se retrouver à court de clignements, les êtres sont « perdus en route » comme « les poches vides » d’un temps languissant. S’accommodant à ce spleen – le mot qui convient le mieux pour nommer cet état –, même le langage « devient/des cerfs-volants », signe d’une présence au fond encore vivante, suivant la respiration du vent. Et si la lumière devient pour le poète-dormeur « un pied-de-biche », c’est pour l’aider à affronter « le fin fond de l’ennui » figuré par la métaphore surprenante d’un « néant en tutu » là où « le Bien et/le Mal/sont assis côte à côte ». Quelle sortie de cet état immobile ? La solution a une saveur qui mérite d’être soulevée : « Au prochain/ennui mortel/tournez en rond »
À quelques nuages près, la seconde partie de ce recueil semble tirer le lecteur de la torpeur de la précédente plaidoirie pour l’inertie. Car, même soumis à l’effacement d’une éternité qui s’annonce, le poète hésite, mettant un frein à un enthousiasme trop délibéré : « Ne te sens/pas privilégié/ce matin/la lumière embrasserait/n’importe qui ».
L’exercice qui l’aide à « apprivoiser/le futur » exige une humilité à la double mesure du temps et du conditionnel qui commande sa condition humaine. D’où la nécessité « d’apprendre à lire/entre les lignes/de l’horizon » pour tenter d’apprivoiser la soif des contemplations graciles qui veillent sur l’instant présent et sur un silence « toujours à bonne température ». Les souvenirs font office de prestidigitateurs capables de traduire dans des gesticulations l’empreinte changeante du vent et du soleil qui ne cessent de chercher la voie des rêves enfouis. Le désir de se fondre dans l’oubli refait surface : « Perds-moi dans/tes pensées/je connais le chemin ».
On pourrait continuer ce voyage sensible dans les pages de ce recueil proposé par Guillaume Siaudeau en contemplant les couleurs et les formes des nuages dont il annonçait déjà les contours et la richesse chromatique. Vivre sa poésie, c’est l’occasion d’un voyage unique, d’une aventure intérieure poursuivant un chemin sinueux entre immobilité et contemplation, réclamant le droit de vaincre l’oubli.
S’il fallait choisir une image de l’univers poétique proposé par Guillaume Siaudeau, celle-ci serait celle d’une paradoxale alchimie qui lui est interdite : « Ce matin/tout ce que je/ne touche pas/se transforme/en or ».
Dan Burcea
Guillaume Siaudeau, À quelques nuages près, précédé de Inauguration de l’ennui, Éditions Le Condottière, 2025, 245 pages.

