La poésie de Sarah Hatimi ne cherche ni à séduire ni à rassurer. Elle avance à découvert, au plus près des contradictions de l’être, là où le corps devient langage, où la ville révèle les fractures de la modernité et où la quête de sens se mesure à l’épreuve du doute. Avec Ce qui reste de pulpe, son premier recueil, elle impose une voix qui conjugue exigence intellectuelle, sensibilité philosophique et intensité lyrique. Dans cet entretien accordé au journaliste roumain Leonard Popa, Sarah Hatimi évoque la genèse de son œuvre, son rapport à la beauté, à la rhétorique, à la traduction, ainsi que la place de la poésie dans une époque en quête de nouveaux repères. Une conversation de haute intensité poétique.
Vous avez fait vos débuts avec le recueil Ce qui reste de pulpe (2024), ouvrage salué par les lecteurs et la critique. Ses thèmes principaux sont la ville, le corps humain, le feu et la douleur… Quel est leur lien ? Que leur doit le poète ?
À mon sens, il existe un lien subtil entre ces thèmes. La forme de vie au sein des villes, avec cette forte proximité dans l’urbanisme, ne nous rapproche pas humainement, au contraire, elle nous confronte à une forme de compétition et d’irritabilité des uns envers les autres. Ces espaces d’apparence intime deviennent le lieu de toutes les individualités placides et comparaisons mesquines. Même si cela dessert sans doute certaines personnes vulnérables, j’ai toujours considéré que c’était une vertu pour l’homme d’ambition, cette démographie crée une émulation favorable à la créativité et au développement. En ville, les humains deviennent facilement interchangeables et pour dépasser cette condition, il faut lutter davantage pour imposer l’exigence de sa singularité. J’ai toujours eu du mal à m’intéresser à une littérature qui flatte l’environnement naturel, la faune et la flore représentent pour moi un émerveillement trop facile en comparaison avec l’espèce qui est humaine et, à ce jour, la seule à se demander « Pourquoi ». Cette arrogance de vouloir résoudre l’existence déclenche une fascination supérieure chez moi, elle traduit l’ambivalence de la condition humaine, sa force d’intention conjuguée au fatalisme de sa petitesse factuelle. Autrement dit, l’illusion de la supériorité de l’Homme sur son environnement nous crée douleur, feu et malheur causés par ce que je nomme dans un de mes poèmes « la fringale du sens », et même si je me trouve absorbée par le pessimisme, je reste persuadée que chaque époque trouvera sa ligne conductrice supérieure, car je suis éminemment convaincue que nous sommes des êtres spirituels par nécessité. Ce n’est même pas la tradition qui nous y invite mais notre essence même, pourquoi ? Je n’en ai pas la réponse, je sais simplement qu’il s’agit du moteur de notre évolution. Vous me demandez ce que doit le poète au sujet de la vie moderne, du feu, des « douleurs du monde », pour reprendre Schopenhauer. Je répondrai simplement qu’il devrait transgresser les normes pour réconforter les âmes sensibles, la poésie est une mère de substitution pour ceux qui ont essayé de rationaliser l’existence, sans réponse.
Que reste-t-il après la « combustion de la chair » ?
Que reste-t-il après la « combustion de la chair » ? J’aurais aimé qu’il ne reste rien, car le néant me paraît être une issue confortable, mais comme je suis amoureuse de certains proches et que j’en déteste d’autres, j’aimerais croire qu’une âme subsiste et que je puisse les hanter d’amour ou de terreur. Plus sérieusement, j’ai longtemps détesté mon corps pour ce qu’il m’inflige de douleur, mais j’ai fini par comprendre que celle-ci n’était souvent que le symptôme d’un mal bien plus profond : le physique réagit à un environnement, à des circonstances qui ne sont pas prises au sérieux parce que ceux-ci relèvent de la psyché et sont souvent sous-estimés. Dans ce recueil, j’aborde les émotions en employant un vocable autour de la chair, c’est surtout pour la désacraliser. Au fond, je pense qu’on s’attarde beaucoup autour des apparences et que ce n’est pas à la hauteur de notre siècle. J’aimerais qu’un jour, dans le monde, on se mette tous à nu au sens propre, et que l’on finisse par se demander « Et après ? ». Notre pudeur, nos complexes ou nos fiertés ne devraient pas être la tyrannie de l’apparence, j’aimerais comme beaucoup d’idéalistes que l’on puisse transcender cette barrière, sans qu’elle perde de son esthétisme, mais que l’on puisse dépasser cette barrière qui ne sert que le consumérisme. Attention, je ne suis pas communiste, je suis même plutôt libérale, mais je pense salutaire que l’on déplace le curseur de la valeur marchande vers quelque chose de plus méritoire.
Le corps est une obsession dans votre livre. Il est chair, cendre, objet, désir. Il n’apparaît jamais comme un lieu de paix. Est-ce un exil volontaire, un espace de pénitence ou un éternel retour ?
Certains auteurs se servent de leur culture ou de leur imagination lointaine pour faire parvenir leurs sentiments aux autres. Pour ma part, je suis issue d’un milieu très éloigné de l’art. J’en ai tiré la conviction que les références les plus universelles sont souvent les plus aptes à toucher les autres. Pour cela, il n’y a rien de mieux que le rapport au corps, ce n’est pas une obsession mais une accroche primaire aux sensations qui nous concernent tous. Je m’oppose au fait que la poésie soit un objet d’élitisme social. Pour le reste de votre question, mon corps n’est pas un lieu de paix, jamais, il est toujours traversé par les autres, sensibilité oblige, je suis tenue de composer comme beaucoup de femmes avec sa représentation, sur le fil, il faut gérer le désir qu’il suscite même quand celui-ci n’est pas partagé et en parallèle l’outrance qu’il génère et qu’il faut canaliser pour rester discrète et respectable. En 2026, le corps de la femme demeure un objet politique. Qu’on le déplore ou non, il faut savoir composer avec cette réalité, ou la transgresser au péril d’une réputation de fortune. Je ne vais pas refaire le débat, mais les femmes vivent souvent au regard des injonctions du désir masculin, nous avons beaucoup de mal entre assumer cette sexualisation ou la maîtriser afin de paraître vertueuses et de nous opposer à celles qui plaisent et qui seraient finalement raccord avec leur nature. Plaire aux hommes n’est pas forcément une subordination, mais sans doute une nature substantielle à la condition reproductive, malgré les exceptions. Donc, oui le corps d’une femme n’est jamais de tout repos, il est l’espace de toutes les convoitises, de tous les enjeux, et dans ces circonstances, ma prise de position est de jouer la provocation à ce niveau, je représente à la fois une femme instruite et engagée tout autant qu’une femme de son temps qui accepte volontiers le jeu de la sexualisation comme pour être actrice des projections et mieux dominer les regards portés sur moi, cette dernière méthode me semble tout aussi forte que la revendication féministe qui a échoué sur bien des terrains.
Vous vivez à Toulouse et parlez de « refuge urbain ». Que dissimule-t-il ? Aimez-vous vous immerger dans le chaos urbain ?
J’habite Toulouse et navigue dans les grandes métropoles, je n’ai jamais souhaité m’isoler à la campagne, mon plus grand réconfort réside dans le fait de me fondre dans une foule humaine, je crois en l’Homme davantage que dans son environnement, car pour moi l’humanité est le défi le mieux abouti. M’asseoir sur une terrasse et voir défiler mes semblables en imaginant notre devenir est beaucoup plus stimulant qu’observer des aurores boréales, j’ai besoin, pour apprécier la beauté, qu’elle soit difficile et capricieuse.
Je vous emprunte une question : souvenir ou rêve ? Lequel perdure face aux illusions rompues ?
Aucun des deux ne résiste à nos illusions, la seule chose qui reste en matière d’existence, c’est la simple réalité de l’instant. Mais nous en avons souvent conscience bien trop tard…
Les vers du poème Cupidons et arcs contemporains se concluent ainsi : « Je crois sincèrement que tu es porté par l’incarnation d’une utopie du moi – une utopie que ta manière de t’exprimer ne traduit pas, mais trahit… » La poésie est-elle plus proche de la trahison que de la traduction ?
Oui, la poésie est difficilement traductible, j’en suis à mes débuts et je n’ai toujours pas résolu la question de savoir si son apport est plutôt personnel ou altruiste. Ma poésie est plutôt hermétique et j’aimerais que mes lecteurs ouvrent une page un jour de désarroi ou de bonheur, et me lisent sans vouloir me comprendre mais pour emprunter mes mots, se les approprier ou les détourner à l’aune de leur propre réalité du moment. Pour moi, le poète accepte de prêter sa voix aux émotions que les autres ne savent pas nommer. Mais pour ce faire, il faut qu’il écrive du plus profond de ses tripes, c’est un processus égotique, sans lequel il ne pourrait pas s’offrir pour parler au plus grand nombre.
Vous êtes passionné par la beauté de la rhétorique. Je l’ai également remarqué chez Rachida Belkacem, une autre poétesse franco-marocaine, Hanen Marouani, Imen Moussa… La poésie est-elle la fille de la rhétorique ? Où l’une s’arrête-t-elle et où l’autre commence-t-elle ? Pour reprendre le titre d’un ouvrage d’un grand critique littéraire roumain qui a également enseigné à Paris (Eugen Simion) : La poésie contemporaine ne défie-t-elle pas la rhétorique ?
Si la poésie contemporaine défie l’art de la rhétorique, c’est que nous sommes, et il ne faut pas le regretter, dans une ère sentimentaliste. Cela contamine également le genre du roman, tout le monde veut parler de soi et de ses petits ou grands « bobos ». Certains le regrettent, moi j’apprécie particulièrement que l’art se déplace au-delà de nos performances pour sublimer ou alerter sur la factualité du quotidien et de nos individualités. Beaucoup annoncent le déclin de l’imagination, je pense qu’il s’agit d’un cycle, certaines générations ont eu besoin de rêver, d’autres ont besoin de guérir, ce n’est pas antinomique mais plutôt vertueux. Je pense aussi que si la poésie renaît un peu de son déclin, c’est qu’elle réussit à ne plus être le combat d’un genre littéraire considéré supérieur, elle réussit à séduire de nouveau quand elle ne se confond pas intégralement avec l’exigence d’un style élitiste. Cela devrait être la norme puisque beaucoup d’écrivains, tous genres confondus, débutent en écrivant de la poésie avant tout. C’est une bonne école, car la poésie exige de celui qui l’écrit qu’il engage tout son être et qu’il accepte d’y laisser une part de lui-même.
Vous êtes diplomate et juriste de formation. Le droit recherche la vérité, tandis que la poésie propose des vérités syncrétiques… Qu’est-ce que cela fait de passer d’une mer calme à une mer… turbulente ?
Je suis juriste de formation et, contrairement à ce que l’on peut penser, la recherche de la vérité n’est pas du tout au centre de notre formation. Au contraire, nous réalisons que les normes sont relatives, qu’elles se défont au gré du progrès, sont soumises aux effets politiques, ce qui conduit à un certain relativisme dans les idées. J’ai trouvé ma formation tout à fait cohérente avec ma sensibilité artistique, si bien que, dans un moment d’ennui en cours de droit des finances publiques, j’ai pu lire Cioran à ma guise et retenir cette citation qui m’inspire beaucoup, à savoir : « Chaque idée est neutre ou devrait l’être ; mais l’homme l’anime, y projette ses flammes et démences. » Le droit comme discipline n’est pas une recherche de vérité, c’est une matière évolutive et je pense intimement que ceux qui la font évoluer sont un peu poètes, ou devraient l’être, car pour donner un cadre convenable à une société il faut être capable d’observer pour anticiper les nécessaires évolutions.
Vous appartenez à une culture duale franco-marocaine. Comment ce métissage influence-t-il votre poésie ?
Je ne suis pas familière avec le terme de métissage. Pour moi, un lieu de naissance, des racines et une culture doivent trouver leur juste place sans empiètement. Je suis née en France. J’écris, je vis, et parle en français, mais certaines émotions ne peuvent être transcrites qu’en dialecte marocain. Ce sont les conséquences de l’immigration. Malgré le destin commun de nation auquel j’adhère, il existe un paradigme ou des nuances que je ne saurais retranscrire qu’en arabe, car l’élan poétique fait appel à nos émotions les plus enfouies. L’héritage transgénérationnel finit par surgir comme une bête obscure qui me rappelle qu’à bien des égards j’aurai toujours un pied de l’autre côté de la Méditerranée que mes ancêtres ont pourtant choisi de quitter. L’intégration, aussi parfaite soit-elle, n’y fera jamais rien, nous sommes le fruit des identités qui nous auront accompagnés. Si mon père a pleuré en arabe, je jouirai en arabe.
Vous êtes également connu(e) pour votre engagement environnemental. L’art et la littérature peuvent-ils encore être considérés comme des instruments sociaux ? Partagez-vous l’avis de Pierre Emmanuel lorsqu’il affirme qu’« être simplement écrivain est un grand danger » et qu’il est indispensable de participer à une expérience collective ?
Non, aucun engagement environnemental, je considère la Terre comme le délice d’une compote pomme-poire que l’on consomme, elle est vouée à l’extinction, à l’éphémère et je ne vois aucune raison de retarder cela. La vie est précieuse, mais je considère que nous sommes mus par une émulation profonde qui nous pousse à dépasser notre condition. Ainsi le pendant de toutes nos avancées consiste à consommer la Terre. Je suis persuadée que nous n’avons pas d’autre choix, et quand bien même tel aurait été le cas, je n’accorde pas de valeur à l’écosystème, je suis même curieuse de savoir comment il résistera ou ce qu’il adviendra au moment de sa disparition. Je l’ai signifié dans ma quatrième de couverture, j’aime le feu, le risque et la transgression, alors après tout, que peut-il nous arriver de pire qu’être en vie ?
Propos recueillis par Leonard Popa
Traduction du roumain et révision du texte par Dan Burcea

