Christa Linkenheil : Lilou et Rosalie, le destin tragique des juifs d’Allemagne

 

 

« Cette histoire, on peut l’interpréter comme une fable pour adolescents, mais peut-être aussi

pour les adultes qui ont persisté à garder à l’endroit de leur cœur une certaine jeunesse. »

C’est avec cette mise en garde que Christa Linkenheil, une Allemande partageant son temps entre la France et l’Allemagne, nous convie à découvrir le récit déchirant relaté dans son ouvrage Lilou et Rosalie, le destin tragique des juifs d’Allemagne, publié aux Éditions David Reinharc le 1ᵉʳ novembre 2024.

S’agit-il d’une œuvre de fiction, d’un conte, du fruit d’une imagination prodigieuse, d’un moyen littéraire capable de rendre lisible l’inénarrable drame subi par une famille juive, et avec elle, des nomreuses autres, « face à l’impensable, à l’abominable nuit allemande, à la pire entreprise de destruction de vies humaines » ? Le dialogue entre et la narratrice et Lilou ouvre largement les portes de ce récit qui fait apparaître la figure lumineuse de Rosalie et de toute la famille Feigenbaum, de Hannah, sa sœur, de ses parents, d’Oma, la grand-mère adorée et des deux tantes qui vont rejoindre plus tard cette famille.

Lilou, l’oursonne en peluche qui porte à l’endroit de son cœur une étoile jaune, et qui en plus est douée d’une prodigieuse mémoire et du langage capable de rendre lisibles ses souvenirs, nous met d’emblée en présence d’une double charge symbolique qui renvoie directement à la fois à l’évocation d’un passé tragique et d’une enfance sauvagement assassinée par l’obsession antisémite qui se met en place en Allemagne à partir des années 30.

Qui mieux que cette incroyable oursonne pourrait parler de son ressenti ? Ses paroles suffisent : « Je suis Lilou, une simple oursonne en peluche. À cause de l’époque où j’ai eu le malheur de vivre, le moins que l’on puisse dire de mon existence de jouet est qu’elle sort de l’ordinaire. »

Quelle vie extraordinaire, en effet ! Essayons de la résumer, en commençant par sa création dans la fabrique de jouets allemande Steiff, parlons ensuite de son achat par une grand-mère qui souhaite l’offrir à sa petite-fille Rosalie, qui lui donne d’ailleurs le nom de Lilou, du lien fusionnel qui se crée entre Rosalie et son oursonne adorée, de la séparation brutale intervenue à un moment de leur histoire, du temps passé depuis leur séparation tragique jusqu’à sa découverte par la narratrice chez un marchand de jouets du Marais, à Paris. C’est d’ailleurs à ce moment précis que débute ce récit par le dialogue qui se lie entre Lilou et cette nouvelle amie qui ne cache pas sa curiosité de connaître son histoire. Sans oublier l’étoile jaune cousue sur la poitrine de cette triste oursonne.

Tous les éléments du conte fantastique sont présents dans ce début de ce que l’on a nommé dès le début « une fable », commençant par l’origine miraculeuse du personnage central jusqu’à l’intrigue conduisant vers une sortie « de l’ordinaire », vers une relation plus qu’intime entre Rosalie, la petite fille qui du haut de ses cinq ans confie à Lilou ses secrets, ses ressentis, ses joies et ses peines, son désespoir et son cri de détresse. Cette innocence, cette lumière décrite avec force par Christa Linkenheil brilleront avec plus de force au fur et à mesure que l’horizon s’obscurcit, que le monde de dehors devient hostile, criminel.

Et pourtant, s’il fallait décrire la vie des Feigenbaum dans cette ville de Stuttgart des années 30, on se contentera de mots simples mais dignes car, comme se souvient Lilou, cette famille « cultivait les bonnes manières et le savoir-vivre avec élégance et raffinement ». Seul problème, ils sont juifs. Dans le contexte de l’époque, cela est très grave, voire fatal, non seulement pour cette famille, mais pour toute une communauté qui, au fur et à mesure des événements, va voir ses droits bafoués, prie encore, leurs vies en danger.

Pour tout mettre en récit, Christa Linkenheil fait le choix du dialogue entre Lilou et une narratrice bien spéciale, mais dont nous tairons ici l’origine et le lien personnel avec cette histoire. Elle complète et offre un contour historique à la mémoire de sa candide interlocutrice en peluche.

Comme une fresque d’une catastrophe annoncée, le drame prend forme dans les pages qui suivent où le décor sera planté, les acteurs entreront en scène, les échos de dehors, de la vie des adultes rendront compte des bruits de bottes toujours plus persistants. Avec minutie et un grand sens pédagogique, l’auteure décrira tous les événement liés à la politique de destruction de la population juive de l’Allemagne nazie, ce que l’on appellera « la grisaille des jours » qui s’installe, accompagnée en même temps de l’indifférence, voire de l’hostilité de la population allemande que le régime ne tardera pas à individualiser comme étant « aryenne », c’est-à-dire noble, sans oublier en même temps la stigmatisation, l’humiliation de la population juive. Tout est passé au peigne fin dans la descritpion de la stratégie de destruction mise en place par les nazis, du langage aux actes et jusqu’à la volonté meurtrière à travers humiliations, privation de toute sorte, de crimes et déportations.

Trois réalités, trois hypostases du comportement humain sont mises face à face : l’amour, la haine et l’indifférence, cette dernière décrite comme étant la plus destructrice.

Christa Linkenheil a ce grand mérite de confronter, avec une implacable lucidité, deux mondes qui se font face, juif et allemand, provoquant chez elle une totale incompréhension et culminant avec ce cri du cœur : « Pourquoi tant de haine ? » Il serait impossible de comprendre, sans une réponse à cette question, la tragédie de Rosalie et la détresse de Lilou, de toute la famille Feigenbaum et, en l’occurrence, de tant d’autres juifs de l’Allemagne de l’époque. En plus, ce drame s’avère être d’une criante actualité, si l’on pense à des événements passés ou plus récents, comme celui du 7 octobre 2023 ou celui de Sydney du 16 décembre 2025.

Devant ces drames, un seul avertissement : « Aucune personne sensée ne pourra plus jamais enfouir sa tête dans le sable et prétendre ne rien savoir. »

Quelques lignes à la fin de cette chronique pour dire toute la force que prend dans le cas de ce récit la photo de la couverture représentant Lilou portant sur sa poitrine l’étoile jaune. Le livre de Christa Linkenheil donne à cette image une substance narrative d’une rare intensité, faisant de son histoire un pilier indestructible de l’histoire de l’humanité. À la barbarie du monde extérieur, elle répond par l’amour indestructible des membres de la famille Feigenbaum, à leur dévouement et leur cohésion, à la dignité et au courage avec lesquels ils affrontent leur tragique destin. Cette opposition n’est en aucun cas un artifice de style, mais une manière de rendre compte au plus près de la réalité vécue par ses personnages.

Et enfin, cet avertissement : « Avec les informations officielles, la propagande nazie bien orchestrée par l’État, tout est devenu possible. […] Je ne suis pas sûre que les gens d’aujourd’hui réagiraient différemment dans une situation similaire. »

Dan Burcea 

Christa Linkenheil, Lilou et Rosalie, le sort tragique des juifs d’Allemagne, Éditions David Reinharc, 2024, 216 pages.

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