Elle s’appelle Dana Ciocârlie et porte un patronyme prédestiné qui renvoie à la beauté éclatante de la musique et à la bravoure soldatesque. Le nom roumain de ciocârlia signifie alouette, nom donné à l’oiseau au chant mélodieux bravant le soleil et les hauteurs célestes. Les Romains l’ont appelé alauda. César avait emprunté ce nom pour le donner à la célèbre légion Legio V Alaudae (Cinquième légion « Alouettes »).
Le public mélomane de France, de Roumanie, de Chine ou d’ailleurs connaît la pianiste franco-roumaine à travers ses nombreux concerts et enregistrements, dont, en première mondiale, l’intégrale de l’œuvre pour piano seul de Robert Schumann (2017) avait couronné son travail pianistique titanesque qu’elle avait justifié par la volonté d’illustrer « cette lutte perpétuelle et hallucinée avec le destin » du grand compositeur allemand, et l’avait fait s’exclamer « voilà ce qui est magnifique chez Schumann ! » N’oublions pas le CD sorti en 2024 : Mozart, Piano Concertos nos 8, 9, 12 & 13 (Live), L’Orchestre de chambre ouvert de Paris sous la direction de Yaïr Benaïm.

De sa Roumanie natale et après des études à l’Académie de musique de Bucarest avec les professeurs Ludmila Popișteanu et Florino Delatolla, Dana Ciocârlie a continué ses études à Paris comme élève de la regrettée Victoria Melki à l’École normale de musique, en poursuivant ainsi une carrière brillante et une passion sans limites pour le piano auquel elle dédie chaque jour des dizaines d’heures de travail. Ne faut-il pas voir dans ce travail une marque évidente des grands artistes ?
Son nouveau disque, sorti officiellement le 16 janvier 2026 par la maison La Dolce Volta, est porteur de plusieurs significations à la fois musicales et autobiographiques. D’abord, il porte le nom homonyme de Ciocârlia, porteur ouvert de la tradition musicale de son pays d’origine dont elle s’inspire et qui la fait « surgir des mélodies et rythmes qui incarnent la richesse d’une culture profondément vivante ». Ce disque contient des œuvres musicales de Georges Enesco, Paul Constantinescu, Violeta Dinescu, Béla Bartók, Dinu Lipatti. La présentation faite par la maison de disques française est élogieuse : « Un album lumineux, qui fait danser le cœur au rythme des alouettes et des traditions revisitées. »

Au-delà de cette présentation, plusieurs précisions s’imposent, et elles ne concernent pas que les mérites artistiques de cette grande pianiste, elles dépassent ce domaine et nous aident à pénétrer dans l’univers intime de Dana Ciocârlie, de ce qui construit sa relation au monde entre ses origines et leurs traditions, entre chemin, éloignement et mémoire, entre racines et besoin de grande évasion. L’échange de Dana avec Corina Ciocârlie, la cousine écrivain roumano-luxembourgeoise, autrice de livres remarqués sur la géographie littéraire, est révélateur de cet univers intime évoqué plus haut. Revenant sur leur patronyme commun, et invoquant des souvenirs communs d’une jeunesse roumaine forgée par la transmission familiale et l’amour des Arts et des Lettres, elles tentent de décrypter le mécanisme secret, prédestiné, dirions-nous, par lequel un oiseau solaire comme ciocârlia, l’alouette, a poussé la pianiste à établir l’incroyable « relation intime, privilégiée entre l’oiseau, le village et l’éternité ». Allant plus loin, Corina Ciocârlie établit une relation encore plus complexe, un dialogue, selon elle, « avec l’éternité, mais aussi avec le soleil », comme une projection vers l’au-delà, « vers l’inconnu et le lointain ». On reconnait facilement le thème de l’exil et le nécessaire lien avec ses origines.
De cet échange riche et ouvert, il en ressort un autre lien symbolique, transposé artistiquement par l’interprétation pianistique de Dana Ciocârlie. Il s’agit du registre vespéral ou nocturne symbolisé par les cloches présent, par exemple, dans les Chants de Noël roumains collectés par Béla Bartók ou la musique de Paul Constantinescu, Dinu Lipatti ou Violeta Dinescu.
Pour finir, retenons cette définition qui en dit presque tout sur la composition de cet album et sur la manière dont Dana Ciocârlie l’a conçu. « Comme George Enescu – écrit Corina Ciocârlie –, tu couds ensemble un certain nombre de morceaux, tu refais le patchwork à ta manière. »
Dan Burcea
Dana Ciocârlie, Ciocârlia, La Dolce Volta, 2026.
- Site de la pianiste Dana Ciocârlie : https://danaciocarlie.com/
- Dans Lettres Capitales : https://lettrescapitales.com/interview-dana-ciocarlie-schumann-ecrit-une-musique-dessence-vocale-polyphonique-dont-les-bases-sont-linspiration-et-la-spontaneite/
- Articles concernant Corina Ciocârlie :
- https://lettrescapitales.com/le-passionnant-voyage-de-corina-ciocarlie-cineroman-ville-eternelle-regards-croises/
- https://lettrescapitales.com/corina-ciocarlie-europe-zigzag-ou-la-beaute-des-lieux-cueillie-dans-le-regard-des-ecrivains-promeneurs/

