Ella Balaert, Léona D. La femme cachée dans le mythe de Nadja ou comment traverser le mythe et revenir à la femme réelle

 

Dans Léona D. La femme cachée dans le mythe de Nadja, qui vient de paraître aux Éditions des Femmes, Ella Balaert rend justice à la mémoire d’une grande oubliée de la littérature du 20ᵉ siècle, longtemps dissimulée derrière le pseudonyme de Nadja, le personnage iconique du roman éponyme d’André Breton. Il faut dire que l’oubli avait tissé autour de son souvenir un corset de fer que seules la découverte et la lecture attentive de sa correspondance ont pu rompre et remettre en lumière. Fidèles aux récits de Breton lui-même, les lecteurs avaient pensé à Blanche Derval et parlé ensuite de Suzanne Muzard, jusqu’à faire oublier le nom et l’histoire de Léona Delcourt à tel point que des années plus tard, André Breton la prénommera Hélène, Hélène Delcourt. Dans André Breton, l’amour-folie publié en 2004, Georges Sebbag évoquera les quatre femmes de la vie de Breton : son épouse Simone, Lise Deharme, Suzanne Muzart et Léona Delcourt, ou Nadja. Dans une interview accordée à Hocine Bouhadjera à l’occasion de l’exposition autour de la figure littéraire de Nadja qui s’est tenue du 24 juin au 6 novembre 2022, au musée des Beaux-Arts de Rouen, Georges Sebbag rappelle la vente aux enchères de 2003 des lettres de Nadja adressées à André Breton, et précise que « c’est à partir de ces nouveaux documents que j’ai pu rendre la place à la véritable Léona Delcourt, et non plus à sa seule image poétique [1] ».  

Rappelons également qu’en 2009 paraît aux Éditions Actes Sud le récit passionnant de la romancière néerlandaise Hester Albach, Léona, héroïne du surréalisme.

Le livre d’Ella Balaert s’inscrit dans cette lignée, au carrefour de la biographie romanesque et de la recherche documentaire, avec quelques particularités que nous allons développer dans les paragraphes qui suivent.

Précisons en préambule qu’il s’agit d’une démarche d’écriture d’une profonde humanité et d’une compassion quasi sororale poussant la voix narrative à rejoindre dans le style direct – jonglant entre le je et le tu – la voix de son personnage, une femme au destin tragique passant de sa condition de « femme libre » à celle de « malade difficile ».

« J’ai voulu faire le chemin inverse, traverser ton mythe, revenir à la femme réelle, cachée à l’intérieur », écrit-elle à la fin de son récit, rappelant sans détour l’éloignement de « l’image poétique » de Nadja dont parlait Georges Sebbag.

Le portrait que la narratrice fait de son personnage annonce pourtant un impossible glissement vers le réel d’un être éthérique, plongé dans le néant et rejoignant ainsi la figure universelle de la femme par excellence, synthèse parfaite entre avoir et être : « Nadja qui n’est pas une femme. Elle a un corps, mais qui pèse à peine, un corps défait du réel, un corps dont la réalité se désintéresse du réel. Nadja n’est pas une femme, c’est la femme. Nadja n’a pas une âme : elle est une âme. Nadja est l’esprit. Et un esprit, ange ou démon, n’a pas de sexe. Elle incarne la liberté, son souffle sulfureux, dans ce qu’elle a de volatile, mais elle l’incarne sans y mêler la chair du poète. Nadja, c’est Léona devenue Sphinx, consumée, brûlée, puis renée de ses cendres. »

Cette réflexion rend désormais possible la réponse à la question « Qui êtes-vous ? » posée par Breton dans sa Nadja et exprimée sans hésitation par la femme mystérieuse dont il fait la connaissance : « Je suis l’âme errante. » Breton complétera la description de ce moment, en rajoutant le mystère encore plus perçant du regard de Nadja : « J’ai vu ses yeux de fougère s’ouvrir le matin sur un monde où les battements d’ailes de l’espoir immense se distinguent à peine des autres bruits qui sont ceux de la terreur et, sur ce monde, je n’avais vu encore que des yeux se fermer. »

En écho, Ella Balaert répond dans sa Léona D. avec l’omniscience de la narratrice avertie : « Impossible désormais d’avancer le regard haut, droit, sur ton fil de crête, comme tu faisais auparavant, sans regarder en bas. D’un côté, l’abîme-passé t’appelle, de l’autre, l’avenir-trou t’aspire.

Plus importante que ce parallèle entre les textes d’André Breton et d’Ella Balaert, la recherche approfondie des lettres de Léona Delcourt occupe davantage notre autrice avec cette intuition d’y trouver une réponse au mystère qui entoure son personnage : « Je lis ta correspondance, en tendant l’oreille vers toi, la toute jeunette de 25 ans, qui en sais déjà si long sur bien des plans, sur bien des hommes, sur bien des aspects de la vie ».

Mars 1927 arrive et fait tomber sur Léona le voile de la folie qui la rendra captive jusqu’à sa mort en 1941. Ella Balaert consacre une grande partie de son livre à cette période de la vie de Léona Delcourt. On est saisi, redisons-le, par la compassion qui s’en dégage, par les allusions à l’expérience personnelle de l’autrice, comme si celle-ci pouvait par ricochet diminuer la souffrance de son héroïne, la consoler et l’accompagner dans ce qu’elle pourrait nommer sans hésitation une montée d’établissement en établissement vers le Golgotha institutionnel de l’époque.

Il y a à ce sujet un détail qui a attiré mon attention et qui mérite d’être développé ici. Dès le début de son récit, Ella Balaert note cette phrase, en parlant de Léona Delcourt : « Je ne me pose pas la question : tu n’es pas une femme, tu es une image ». Cette remarque intrigue par son renvoi au sens premier du mot image. Le chercheur Mathieu Bouvier[2] remarque ceci dans Imago : survivance : « En latin, l’imago désigne un masque mortuaire, un moulage de cire prélevé sur le visage du défunt dans les familles patriciennes romaines. Garantissant au moyen de la procédure d’empreinte la survivance de la ressemblance, ces images-contact sont ensuite peintes pour redonner au visage un regard et un incarnat. Parce qu’elles-mêmes conservent les traits du défunt, ces images sont moins faites pour être regardées que pour être conservées : on les enferme donc dans des boites, qu’on loge dans des niches de la demeure familiale. C’est seulement à l’occasion d’un nouveau décès dans la famille que le rite funéraire impose d’« ouvrir les images » (aperire imagines, Pline l’Ancien), de les orner et de les re-présenter dans le cortège funéraire qui s’exhibe en ville. »

Peut-on faire un parallèle entre cette utilisation antique et l’affirmation offerte par Ella Balaert sur Léona comme image ? Et, si oui, ne pouvons-nous mettre en avant l’extraordinaire intuition et maîtrise de l’autrice dans l’évocation de son personnage comme une « représentation », un retour mémoriel et une victoire retentissante contre l’oubli, une justice faite à cette femme extraordinaire trop longtemps ignorée ?

Dès lors, on peut interpréter la parfaite réussite de la démarche d’Ella Balaert à partir de la perspective offerte par la methexis que l’on peut comprendre comme une participation, un geste fait pour entretenir la mémoire d’un être cher. 

Cette perspective est d’autant plus intéressante qu’elle pourrait être mise en perspective avec les concepts de « temps sans fil » ou de « hasard objectif », chers aux surréalistes.

« Tu écriras un roman sur moi. […]  Tout s’affaiblit, tout disparaît. De nous, il faut que quelque chose reste… », avait écrit Nadja à Breton.

Ella Balaert répond à cette requête par un récit qui ressuscite Léona Delcourt afin d’éclairer celle qui a voulu être aimée et se voir graver dans le marbre le prénom de Nadja, qui, selon Breton, signifie « le commencement du mot espérance ».

Mais peut-on raconter la vie de quelqu’un sans se raconter soi-même ?

Léona D. La femme cachée dans le mythe de Nadja est un exemple de cette impossible séparation entre la vie réelle et l’image que la littérature nous rend d’elle, comme un miroir qui ne se casse pas, comme le disait Yasmina Khadra.

Ella Balaert nous rappelle une fois de plus que, comme le dit Marcel Proust, « la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature » ou, comme le dira plus tard Fernando Pessoa, « la littérature est la preuve que la vie ne suffit pas ».

Dan Burcea

Photo d’Ella Balaert © Yann Audino

Ella Balaert, Léona D. La femme cachée dans le mythe de Nadja, Éditions des Femmes, 2026, 243 pages.

  1. https://actualitte.com/article/107038/interviews/nadja-victime-ou-protegee-d-andre-breton ↑
  2. https://www.pourunatlasdesfigures.net/element/imago-survivance ↑

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