Lorsqu’au printemps 2026, les Éditions des Équateurs lancent, en collaboration avec France Inter, la collection Un printemps avec…, elles s’inscrivent dans le sillage du succès rencontré par les deux précédentes : Un été avec…, inaugurée en 2013, et Un hiver avec…, née en février 2026. Selon un article du Monde, publié le 26 avril 2026[1], l’initiative appartient à Anne-Julie Bémont, alors directrice de la diversification et des éditions de Radio France, qui souhaite faire entrer dans cette nouvelle série des personnages de fiction populaires. Ayant assisté à une discussion avec Grégoire Bouillier autour de son livre, Le Syndrome de l’Orangerie, paru en 2024, elle lui propose d’écrire un livre sur Monet. L’écrivain hésite, mais acceptera la deuxième proposition concernant Arsène Lupin. Le même article du Monde rapporte ce propos de l’écrivain : « Arsène Lupin, c’est mon enfance. » Il reprendra d’ailleurs plus amplement cette idée dès l’Introduction de son livre, un vrai et suggestif incipit : « Tout vient de l’enfance. J’avais neuf ou dix ans et, à cet âge, j’avais terriblement besoin d’un ami imaginaire, d’un modèle à suivre, d’une étoile enluminant mon ciel – en fait, je manquais d’à peu près tout et je rêvais d’une autre famille, je rêvais d’aventures extraordinaires – et Arsène Lupin parut ! »
Grégoire Bouillier possède tous les atouts pour un tel projet d’écriture. Sa qualité d’« écrivain-enquêteur » lui confère le titre d’« écrivain majeur des coïncidences et des hypothèses, des digressions et des parenthèses »[2], loin du cadre universitaire que la perspective radiophonique veut justement éviter. Rappelons, s’il en fallait encore, l’intime lien de l’auteur avec le personnage de Maurice Leblanc, réitéré d’ailleurs à plusieurs reprises dans les pages de son livre. « J’avais prévenu – écrit-il – que je partirai aussi à la recherche des traces qu’Arsène Lupin a laissées en moi. »
Comme à son habitude, il procède avec méticulosité, multipliant les angles de ses recherches et ignorant la prolixité et les arborescences : le manuscrit fait 500 pages dans sa forme initiale, avant la révision de l’auteur. On le sait, pour lui, la dimension typographique d’un livre n’est « qu’une contrainte qui n’appartient pas à la littérature : elle tient essentiellement à des considérations marchandes. […] Dès qu’on sort du format imposé, on gagne en liberté »[3].
Un printemps avec Arsène Lupin en est de ce point de vue une magistrale démonstration de la marque de fabrique de son auteur : celle d’une écriture qui refuse de réduire la recherche à son strict nécessaire et qui fait de chaque détour une manière d’approcher plus justement son objet, tout en tenant du début à la fin en haleine le lecteur pris à témoin. Mais il y a des choses encore plus captivantes dans la démarche de Grégoire Bouillier, comme, par exemple, sa capacité d’harmoniser les perspectives diachroniques et synchroniques, théorisées par Saussure.
Chez Grégoire Bouillier, cette démarche oscille entre deux angles de vue, entre celui qui déroule le fil du temps et celui qui, l’espace d’un instant, suspend ce fil pour scruter les liens secrets que Maurice Leblanc, le créateur de ce personnage, entretient avec sa créature. À la question « à qui et à quoi pensait Maurice Leblanc lorsqu’il créa Arsène Lupin ? », l’auteur répond « à Ulysse », et tient à préciser qu’il s’agit d’un avis qu’il s’autorise car, « après tout, c’est aussi le lecteur qui fait le livre ». Tout un arsenal d’arguments en miroir se met rapidement en place : « l’homme à mille déguisements » chez Arsène et « l’homme aux mille expédients » chez Ulysse, la mer comme lieu propice à l’aventure pour les deux, l’anonymat de Personne devant Polyphème ou « l’astuce lupinienne de se cacher derrière son nom, “mon nom est ma parfaite astuce” ».
Cette entreprise de rapprochement est moins une démonstration que plutôt un regard qui la rend possible. L’auteur-narrateur ne cherche pas à établir à l’aide d’un syllogisme que Lupin serait un nouvel Ulysse ; au contraire, il procède par analogies, par échos, par rapprochements successifs, comme si deux figures éloignées par les siècles pouvaient soudain se reconnaître dans un même miroir. Chez l’un comme chez l’autre, l’identité est un masque que l’on revêt pour mieux échapper à ceux qui prétendent vous assigner une place. Faut-il le répéter, le mot personne désignait dans le théâtre antique un masque ? Dès lors, ce rapprochement que la littérature permet s’élève ici au rang d’une inattendue et mystérieuse manière d’habiter le monde.
Plus troublante encore est la relation, tant explorée et pourtant jamais tout à fait élucidée, entre Maurice Leblanc et son personnage. Que dit réellement Arsène Lupin de celui qui l’a créé ? Et jusqu’où faut-il remonter dans la biographie, les lectures, les désirs ou les blessures de Leblanc pour retrouver, derrière le masque du gentleman cambrioleur, quelque chose de l’homme qui l’inventa ? C’est ici que l’enquête de Grégoire Bouillier prend une tout autre ampleur : elle ne se contente plus de traquer les ressemblances, elle interroge la part de l’auteur qui se dépose dans son personnage et, inversement, celle du personnage qui finit par contaminer son créateur. À force de sonder les replis biographiques, psychologiques et littéraires de Leblanc, l’auteur-narrateur fait ainsi surgir l’hypothèse d’un « syndrome lupinien », à l’image du syndrome balzacien : le moment où une créature littéraire cesse d’être le simple produit d’une imagination pour devenir un être à pleins pouvoirs dans la vie même de son auteur. Dès lors, la question n’est plus de savoir où s’arrête Leblanc et où commence Lupin, mais de constater que cette frontière, que l’on croyait infranchissable, n’a peut-être jamais existé. C’est là l’un des paradoxes les plus féconds du livre : à vouloir expliquer le personnage par son créateur, Bouillier finit par montrer combien le personnage, à son tour, contribue à inventer l’homme qui l’a créé.
L’enquête bouillierienne refuse toute distance avec son sujet. Elle adopte sur son parcours l’évocation personnelle pour permettre à l’expérience du narrateur la possibilité d’illustrer les propos concernant son sujet à travers des visites des lieux, des analepses concernant son expérience et ses vécus personnels.
Le chemin jusqu’au si débattu rapport entre la fiction et le réel nous conduit rapidement sur un autre sujet important de ce livre, peut-être le sujet majeur répondant au cahier des charges de la collection. Comment se reflète cette problématique chez Arsène Lupin et que signifie « la scène primitive » que Grégoire Bouillier évoque pour tenter de déchiffrer le fond des choses ? Parmi toutes les réponses, il y en a une qui intéresse au plus haut point l’architecture narrative de l’existence fictionnelle de cette œuvre qui va jusqu’à l’onirisme comme transcription d’un réel caché derrière le rideau du rêve. Il arrive à Maurice Leblanc d’écrire dans le pur style dadaïste : « Il m’arrive de rêver seul, dans l’obscurité, les rideaux tirés, et je songe… j’échafaude… Je me mets alors à écrire, sans faire de plan, dans un état constant d’excitation. C’est comme une chambre noire de l’esprit dans laquelle s’élaborent et se présentent des images tour à tour riantes, bizarres, ténébreuses. »
Difficile d’interrompre le cours de la lecture d’un tel livre. Un printemps avec Arsène Lupin revêt ainsi les habits d’une enquête littéraire singulière, dont la valeur tient tout autant à l’originalité de la démarche qu’à la manière subtile et personnelle dont son auteur la mène. Et comme il fallait s’y attendre, le désormais célèbre détective Bmore, secondé par la charmante Penny, fait son apparition dans ce récit, avec la même mission déjà formulée dans Le cœur ne cède pas, selon laquelle élucider « ne veut pas dire faire toute la lumière », mais toucher au mystère même du sujet exploré.
« Comprend-on – s’interroge Grégoire Bouillier – que parler d’Arsène Lupin est chose infinie et que passer un printemps avec lui n’y peut suffire ? » Et de répondre : « Ou alors il faudrait que le printemps dure toute la vie. »
Nous sommes prévenus tout simplement qu’une passion risque de nous posséder à tel point qu’elle va s’imposer à nous et non pas le contraire. C’est peut-être le pouvoir le plus inattendu de la littérature.
Quel beau cadeau que nous fait Grégoire Bouillier !
Nous sommes simplement avertis qu’une passion peut, au point de nous subjuguer, finir par s’imposer à nous, jusqu’à renverser le rapport que nous entretenons avec elle : ce n’est plus nous qui la possédons, mais elle qui s’impose à nous. Peut-être est-ce là l’un des pouvoirs les plus inattendus de la littérature.
Quel merveilleux cadeau nous offre ainsi Grégoire Bouillier !
Sans parler des surprises qui attendent le lecteur à la fin.
Quel primesaut !
Dan Burcea
Grégoire Bouillier, Un printemps avec Arsène Lupin, Éditions des Équateurs France Inter, avril 2026, 365 pages.
[1] Le Monde, « Histoire du nouveau livre de Grégoire Bouillier, Un printemps avec Arsène Lupin : à l’invitation de Radio France, l’auteur a enquêté sur le célèbre gentleman cambrioleur et le pouvoir du romanesque », 26 avril 2026.
[2] Idem.

