Récompensé par le Prix des cinq continents de la Francophonie 2025 et le Grand Prix Afrique 2025, le roman de Hemley Boum est présenté comme « une fresque puissante et lumineuse qui éclaire à la fois les replis de la conscience et les mystères de la transmission » (Gallimard) et comme « un grand roman habité par un souffle romanesque qui nous emporte à travers les époques et les pays » (Page des libraires). Il est aussi, comme le définit son autrice, le roman « d’une géographie éclatée », le récit d’un voyage initiatique entre Campo, « ce lieu d’une authentique beauté », Douala et Paris. Quoi de plus approprié donc pour permettre aux destins de ses personnages de se regarder dans un jeu de miroirs et de croiser leurs histoires dans un récit dans lequel les voix de plusieurs narrateurs font coïncider la Grande Histoire et les secrets personnels à travers lesquels ses personnages tentent d’arriver à ce qu’ils appellent « une définition de soi ».
« Le rêve du pêcheur » est aussi un défi lancé aux silences et aux non-dits, un pas vers une lumière consolatrice, telle qu’elle est perçue dès le début de la narration par Zachary, l’enfant malheureux du quartier pauvre de New-Bell, en quête d’amour maternel. « Je laissais – nous dit-il – le silence et l’obscurité recouvrir mon angoisse avec la pensée magique que ce qu’on refuse de nommer finit par disparaître ».
L’absence du père, la relation contrastée entre lui et Dorothée, sa mère, cette femme amère « qui traversait la vie telle une ombre » plongent Zachary dans le désespoir, persuadé désormais qu’il est l’exemple même d’un déraciné : « n’avoir ni père, ni grands-parents, ni oncles, ni tantes, ni même de village où passer les vacances ».
Pour nous aider à comprendre ces sentiments confus, Hemley Boum fait reculer le temps de deux générations et retourne dans le village des pêcheurs de Campo. Zacharias et Yalana, les grands-parents de Zachary, forment un couple dont l’histoire se traduit « dans une routine concrète d’un quotidien heureux » aux côtés de leurs deux filles, Myriam et Dorothée. Malgré la dureté du métier de pêcheur, les habitants connaissent une vie paisible, « satisfaits de la frugalité de leur existence ». Qui aurait pu mesurer le bouleversement et l’impact désastreux sur la vie des habitants provoqués par l’arrivée de l’autre côté du fleuve d’une compagnie d’exploitation du bois ? Le roman prend le temps de démonter le mécanisme pervers d’une stratégie mise en place non pas pour améliorer la vie des gens, comme les nouveaux arrivants le prétendent, mais pour les rendre dépendants, les déposséder de leurs terres. Le slogan soi-disant progressiste est affiché sur toutes les façades de la nouvelle compagnie comme une véritable promesse : « Campo serait transformée en ville moderne ».
Zacharias, et avec lui tous les autres habitants, tombent dans ce piège. Jusqu’au jour où il va commettre l’irréparable et fera basculer le cours de sa vie et de toute sa famille. Yalana, sa femme, avait pressenti l’arrivée du désastre, surtout par le constat que son homme « cultive des ambitions et des rêves qui vous sont inaccessibles ». On touche ainsi le sens même du titre donné à ce récit, son secret et ses contradictions.
Quelle est l’étendue de ce rêve ? Y a-t-il une limite à son élan, une barrière quelconque, morale, sociale, juridique, suffisamment forte, capable de l’interdire ?
Hemley Boum sait que seule la narration en miroir pourrait donner la juste mesure aux réponses données à ces questions. Déjà pour ses personnages antérieurs, que ce soient ceux de son premier roman, Les Maquisards ou de ceux qui ont suivi, comme Le clan des femmes ou Les jours viennent et passent, l’interrogation majeure du croisement entre la Grande Histoire et les destins de ceux qui la subissent ou tentent de résister à ses multiples adversités repose sur la charpente symbolique de la recherche et de la définition de soi.
Zachary, le petit-fils installé en France grâce à une intervention inattendue, dont nous garderons le secret et qui est devenu psychologue clinicien, tente de répondre à cette même question. Il se marie et devient père de deux enfants. Pourtant, il sera obligé de redéfinir à ses dépens le sens de cette obsessionnelle question de « la possibilité du bonheur ». Il se rendra vite à l’évidence du danger que représente la naïveté de croire que l’on peut construire ce bonheur en l’asseyant sur la fondation fragile de l’oubli volontaire et malgré les atavismes qui ressurgissent de la profondeur de son histoire familiale. Un tremblement intérieur secoue les strates de sa mémoire et bouscule ses certitudes. Cela ressemble fidèlement à ce que nous nommions au début de l’article « les géographies éclatées », selon la formule de l’autrice. « J’ai l’intime conviction – pense Zachary – que quelqu’un ou quelque chose m’a longtemps protégé de moi-même. » Alors, d’où vient ce sentiment de vivre toujours « au bord du précipice », dans une dangereuse « attraction du vide » ?
Combien coûtera à Zachary le fait de faire revivre et de déchiffrer ce « rêve du pêcheur » qui resurgit avec brutalité dans son présent parisien ?
Dès lors, le récit exige une nouvelle relecture utilisant la prodigieuse grille des portraits en miroir et en nous invitant à revisiter les géographies des origines et à faire renaître les personnages du passé, la beauté absolue des portraits des femmes de la famille, Dorothée, la mère, et Yalana, la grand-mère, le portrait contrasté de Zacharias, le grand-père, ceux des amis d’enfance de Zachary, Nella et Achille, celui du colonel Manga.
Tout, mais absolument tout, prend sens dans cette nouvelle perspective qui offre au lecteur les clés nécessaires pour comprendre les espoirs et les désarrois de toute une lignée familiale soumise à l’érosion de la cruelle Histoire qui ne cesse de les conduire vers le précipice reçu en héritage par Zachary, le petit-fils.
Qu’en est-il de ce rêve du pêcheur, de sa fragilité et de son impossible aboutissement, si ce n’est la définition même de la fragilité humaine confrontée à l’assaut incessant de la réalité cruelle qui impose ses lois ?
L’exil s’exige avec ses contraintes et ses promesses comme un autre thème du roman. Nul ne peut réussir l’examen du déracinement sans la paix intérieure, sans « le tri féroce que l’on s’impose pour ne pas risquer d’être exclu ». Inutile de s’imaginer qu’en dissimulant la vérité sur son passé, cela conduirait Zachary à s’interdire d’être lui-même, « comme si son existence avait dépendu de ce mensonge originel ».
Quel est ce mensonge, vers quels territoires secrets nous mènera-t-il ? Cela est à découvrir dans ce roman profond, tout aussi envoûtant que les paradis terrestres ou les jardins intérieurs cachés au plus profond de nous-même.
Hemley Boum nous fait entendre le murmure de l’océan sur les plages de Campo et nous invite à admirer « la lumière spectaculaire de l’aube ».
Nul ne sait combien de temps, ils résisteront « à l’avidité du monde ».
Sans doute, tant qu’ils vivront dans les pages de ce roman, sauvés de l’oubli par le pouvoir unique de la littérature.
Dan Burcea
Hemley Boum, Le rêve du pêcheur, Éditions Gallimard, 2024, 352 pages.

