Hanen Marouani est une poète et chercheuse tuniso-italienne, titulaire d’un doctorat en langue et littérature françaises (Université de Sfax), avec une thèse consacrée aux récits d’Albert Camus. Elle est également titulaire d’une licence en langue italienne de l’université de Sienne (Toscane, Italie) et d’un diplôme en didactique et pédagogie du français langue étrangère de l’université de Rouen (France). Elle a été chercheuse à l’Université polytechnique de Bucarest. Ses recherches portent sur la place des femmes dans la littérature et la société, basées sur l’analyse des pratiques discursives et énonciatives, ainsi que sur les questions d’immigration et d’inégalité entre les sexes. Elle est l’auteure de plusieurs recueils de poésie, essais et articles, et son travail se concentre sur la poésie francophone, le dialogue interculturel et la visibilité des voix marginalisées. Elle a participé à des conférences, des festivals et des événements culturels nationaux et internationaux. Ses textes ont été publiés dans des revues et anthologies internationales et traduits dans d’autres langues, telles que l’espagnol, l’anglais et l’italien. Elle a également reçu des prix pour sa participation à des concours de poésie. Elle contribue à « Le Pan Poétique des Muses » en tant que journaliste et éditorialiste littéraire et collabore avec l’« Union des journalistes et écrivains arabes » d’Europe. Active dans la traduction littéraire via « ATLAS », elle anime également des ateliers et des initiatives communautaires qui explorent la créativité, l’humanité et les voix des femmes dans différentes cultures. Deux fois lauréate du « Programme de recherche doctorale et postdoctorale Eugen Ionescu » (2018, 2022) en Roumanie, elle continue de combiner recherche et création avec un engagement interculturel fort. Son livre « Tout ira bien… » a remporté le Prix international de poésie 2023 du magazine Poéféministe Orientales, et en 2022, elle a reçu le Prix UNICEF pour la Francophonie Europoésie à Paris pour son œuvre littéraire. Depuis 2023, elle fait partie du jury du Prix littéraire Dina Sahyouni, après avoir présidé en 2022 le concours international de poésie « Poésie et pandémie », organisé par l’Agence Universitaire de la Francophonie. En 2025, elle a participé au Festival international de poésie de Bucarest, à l’occasion duquel elle nous a accordé cette interview.
Êtes-vous quelqu’un qui aime dialoguer ou préférez-vous plutôt le monologue ? Lequel de ces deux exercices préférez-vous ?
Je me considère fondamentalement comme quelqu’un qui dialogue. J’aime écouter, échanger des idées, confronter des points de vue et construire ensemble une compréhension commune. Pour moi, le monologue appartient davantage à l’espace de l’écriture ou de la réflexion intérieure, où l’on se parle à soi-même pour clarifier ses pensées.
En ce qui concerne mes « préférences », je dirais que je suis plus sensible à ce qui me semble juste, vrai et significatif, qu’il s’agisse d’une personne, d’une idée ou d’une valeur. Plus que la soumission, ce sont la reconnaissance et l’ouverture d’esprit qui guident mes relations avec les autres.
Cet exil volontaire vous a-t-il façonnée d’une manière ou d’une autre ? Vous considérez-vous comme une poète née ou renaissante ?
Le mot « exil » est un terme complexe. Dans mon cas, j’ai le privilège de pouvoir partir et revenir à ma guise, contrairement à d’autres poètes ou personnes qui ne peuvent retourner dans leur pays natal ou revoir leur famille pour des raisons politiques, sociales ou personnelles. Je ne me considère donc pas comme une exilé. Ce qui est vraiment difficile, cependant, c’est d’être dans son propre pays, entouré de sa famille et de ses amis, et pourtant de s’y sentir comme un étranger : rejeté, privé de la possibilité de vivre pleinement et de réaliser ses ambitions. C’est cette lutte intérieure qui pousse parfois à partir, à se séparer de ses proches et de la terre où l’on est né.
Quant à savoir si je suis un poète né ou un poète renaissant, je laisse à d’autres le soin d’en juger. Pour ma part, je m’efforce simplement de rester fidèle à cette voix intérieure qui cherche constamment à s’exprimer.
Vous dites quelque part que vous écrivez pour exprimer votre colère. Quelle est la relation entre l’autobiographie et la mémoire dans votre poésie ?
C’est une question qui m’est souvent posée ces derniers temps. Mon écriture est profondément influencée par mes expériences personnelles, mon environnement, mes rencontres et mes échecs. La poésie m’a permis d’exprimer ce qui est souvent difficile à dire. Beaucoup de mes poèmes s’inspirent de ma vie, de mes amours, de ma famille, de mon pays ou des causes qui me tiennent à cœur. Mais au-delà de l’autobiographie, il y a toujours une touche de rêve et d’imagination qui transforme l’expérience vécue en poésie.
Habiter signifie être, selon la perception heideggérienne. Le poète est-il appelé à oublier son refuge ? La nostalgie de l’Orient natal continue d’être une identité. N’est-elle pas altérée par un monde multiculturel ?
Habiter, c’est être — et je n’ai jamais cessé d’habiter au sein du multiculturalisme qui m’a façonné. Depuis mes origines, la Tunisie, l’Italie et la Méditerranée m’ont accueillie comme un seul et même berceau. Rien n’est jamais oublié ; nous croyons parfois nous être éloignés, mais les souvenirs refont surface, portés par les profondeurs de la psyché, comme l’affirme la psychanalyse. L’Orient et l’Occident ne s’opposent pas en moi — ils dialoguent, se reflètent et nourrissent ma façon d’être, de penser et de me renouveler. C’est un voyage intérieur, une traversée d’horizons qui se rencontrent et se répondent. Nous grandissons, nous apprenons, nous revenons à l’essentiel : la paix — ouverte, douce, réconciliée.
La poésie peut-elle être ancrée dans le temps, confrontée à l’événement ? N’est-elle pas détachée de l’intemporalité ?
Même lorsque la poésie est ancrée dans un événement, elle ne perd jamais complètement son lien avec l’intemporel. Elle jaillit souvent d’un moment, d’une émotion précise, mais elle transcende immédiatement l’anecdotique pour atteindre l’universel. Un poème peut porter la trace du temps — une date, une tristesse, une joie — sans jamais être confiné par celui-ci. C’est là sa force : transformer l’éphémère en permanence, l’expérience vécue en essence. La poésie perdure parce qu’elle parle de ce qui est immuable dans l’être humain, tout en témoignant de notre passage dans le monde.
Dans vos interviews, vous mentionnez souvent l’importance de la persévérance et de l’introspection. Pouvez-vous nous donner quelques conseils sur la manière dont vous surmontez les défis qui se présentent à vous dans votre parcours créatif ?
Pour moi, la persévérance et l’introspection sont indissociables. Le parcours créatif n’est jamais linéaire : il est ponctué de moments d’effervescence, de silences et de doutes. J’ai appris à accueillir ces moments comme des étapes nécessaires, et non comme des obstacles. La persévérance, c’est continuer à croire, même lorsque l’inspiration semble lointaine. L’introspection me permet de comprendre les périodes de stagnation et de transformer la fragilité en matière poétique. Chaque défi devient alors un espace d’apprentissage, une porte ouverte vers une expression plus vraie, plus sincère. C’est ainsi que je chemine : en trouvant l’équilibre entre la rigueur et la bienveillance envers moi-même.
Comment pensez-vous que vos expériences, en tant que femme originaire de Tunisie et d’Italie, influencent votre point de vue sur les questions sociales et le féminisme ?
Au fil du temps, j’ai eu le privilège de vivre cette double appartenance à la Tunisie et à l’Italie, en puisant inspiration et force dans la Méditerranée. Cette expérience a profondément influencé ma vision des questions sociales et du féminisme. Le fait d’être à la croisée de ces cultures m’a permis d’observer les différentes façons dont le rôle des femmes dans la société est conçu, les inégalités auxquelles elles sont confrontées, ainsi que les forces et les solidarités qui en découlent.
Mon séjour en Roumanie, avec Cerefrea et Politehnica à Bucarest, a encore renforcé ces perspectives et enrichi mes réflexions sur le féminisme et les questions relatives aux femmes. Les Roumaines m’ont beaucoup aidée à collaborer, à participer et à m’intégrer dans une société différente, m’apportant un regard neuf sur des réalités diverses. Cette expérience reste une occasion précieuse de remercier le pays et les femmes de cette belle terre pour leur accueil et leur inspiration.
Elle m’a donné une sensibilité particulière : comprendre que les luttes pour l’égalité sont multiples et doivent toujours tenir compte des contextes culturels, historiques et sociaux. Cela nourrit mon engagement en faveur de l’émancipation des femmes et m’inspire à plaider en faveur d’approches inclusives et solidaires, où chaque voix peut être entendue.
Y a-t-il des moments ou des événements particuliers qui ont eu une influence significative sur votre vie et votre écriture ?
Oui, plusieurs moments et événements ont profondément marqué ma vie et mon écriture. Sur le plan personnel, l’amour, la séparation, les liens familiaux et les expériences liées à l’immigration ont nourri ma vision du monde et mon expression poétique. Sur le plan social et patriotique, la révolution, la condition des femmes, la protection de l’enfance et les bouleversements du Printemps arabe ont profondément influencé ma réflexion et mon engagement. À l’échelle mondiale, des événements tels que la pandémie ont également laissé leur empreinte, nous rappelant la fragilité de la vie et la force de la solidarité. Tous ces moments – intimes, collectifs ou universels – ont façonné ma sensibilité et mon écriture, mêlant émotion, conscience sociale et désir de transmettre une vérité humaine et poétique.
Grâce au programme de bourses doctorales et postdoctorales Eugène Ionesco proposé par le ministère des Affaires étrangères de Roumanie et géré par l’Agence universitaire de la Francophonie (BECO), vous avez eu l’occasion d’être présent dans notre pays en 2018 et 2022. Quel rôle pensez-vous que la langue roumaine joue dans ce contexte plus large de la Francophonie ?
La langue roumaine occupe une place unique dans le contexte de la Francophonie. Elle est à la fois un témoignage de l’histoire culturelle et linguistique de la Roumanie et un pont naturel pour les échanges francophones. Au cours de mes séjours en 2018 et 2022 dans le cadre du programme Eugène Ionesco, j’ai pu observer comment la langue roumaine, tout en préservant son identité et sa richesse propres, facilite les rencontres entre les cultures, le dialogue intellectuel et la diffusion de la pensée francophone. Elle enrichit la Francophonie par sa singularité, offrant aux chercheurs, aux artistes et aux étudiants une ouverture sur de multiples perspectives, et renforçant les liens entre les nations autour de valeurs communes de culture, de littérature et de réflexion.
La francophonie préserve-t-elle sa dignité intransitive dans une compétition linguistique face à l’anglais ?
La francophonie incarne une richesse culturelle et intellectuelle qui va bien au-delà de la simple compétition linguistique. Si l’anglais domine aujourd’hui comme langue internationale dans certains contextes, le français conserve sa spécificité et sa capacité à transmettre des valeurs, des idées et des sensibilités uniques. La francophonie n’est pas seulement une langue, c’est un espace de partage, de dialogue et de créativité qui s’enrichit grâce aux interactions avec d’autres langues et cultures. Plutôt que de rivaliser avec l’anglais, elle se présente comme un pont ouvert sur le monde, où l’expression et la pensée francophones continuent de s’épanouir.
Vous étiez à Bucarest cette année, au Festival international de poésie, en septembre. Comment avez-vous (re)découvert la Roumanie ?
Grâce à l’accueil chaleureux, à la générosité, aux sourires, au soutien et aux encouragements que j’ai reçus, je me sens vraiment comme une fille de la Roumanie, au même titre que la Tunisie et l’Italie. J’ai été profondément impressionnée par l’innovation, les nombreux projets de construction et de reconstruction qui donnent vie aux villes, ainsi que par les couleurs vives et l’énergie qui rayonnent dans tout le pays. Je remercie sincèrement la Roumanie et son peuple pour cette expérience enrichissante et inoubliable.
Votre dernier recueil de poésie s’intitule Tout ira bien (Éditions Le Lys Bleu, Paris, 2021) … Qu’est-ce qui ira bien ? Qu’est-ce qui continue d’aller mal ?
Dans « Tout ira bien… », j’ai cherché à capturer la lumière au milieu des ombres, en mettant en avant la résilience et l’espoir malgré les défis de la vie. Ce que je considère comme une réussite, c’est sa capacité à transmettre des émotions universelles et à créer un dialogue entre le personnel et le collectif, entre l’intime et le social. Ce qui reste un défi, et un domaine que je continue à perfectionner, c’est d’atteindre une plus grande précision dans le rythme, la musicalité et l’imagerie, afin que chaque mot porte tout son pouvoir poétique. La poésie est un voyage continu vers l’amélioration : chaque texte m’apprend ce qui peut être amélioré et ce qui nécessite encore une attention particulière.
Propos recueillis et présentation, Leonard Popa
(Traduction en français, Dan Burcea)
Sur la terre des éphémères
Une traversée froide à geler la mer me tue,
La noirceur des rues demeure sans vue.
Ton errance donne son dos au vent.
On se sourit,
On se nourrit,
On s’oublie.
Les bleus se déclinent,
Sentir à plein nez la vieillesse de ton monde.
Tu marches vers moi,
Le rôle blanc,
Le drôle sang.
Grouillements provocateurs,
Une coïncidence nous prend et on apprend,
Toute la vie et encore trois autres instants.
Elle nous lâche sur un pont bombardé,
Une gare face au phare rit à gorge déployée.
Je cours alors embrasser les horizons.
Je cours jusqu’à cracher mes poumons.
Tu reviens à étripe-cheval, plus souple qu’un gant.
Tu reviens au triple galop, usé jusqu’à la corde.
Je frotte mon front, mon nez, mon cou puis mes mains.
Je t’attends un peu,
Je t’attends beaucoup.
Je n’entends plus rien,
Je n’entends plus ton son,
Toujours absent, fort de café.
J’offre du blé vide aux pigeons,
Passionnément et très longtemps.
Dans l’égarement,
Le tunnel où je dors dans la foule n’existe pas.
Mes larmes se dessinent en losange, à bride abattue.
Personne ne me console,
Personne ne me prend.
L’horloge regorge de siamois,
Le mal s’éveille en silence, raide comme passe-lacet.
Ta présence de premier plan est désormais sans vie.
Le chat miaule à touche-touche, l’envie de la survie.
L’éternel n’est qu’irréel,
Ton départ relatif est figé.
Le temps est négligé.
Tu te transformeras en terre éphémère,
Et je danse ta chance dans l’air.
Encor,
Encor,
Les bulles s’enfuient de ta bière,
Te voilà à dache pâle comme la mort,
Par terre…
(Sfax 21 mars 2022)
LE CRI D’UN MIROIR PAR TERRE
J’ai peur quand je regarde dans le miroir,
Une âme touche son fond sombre et noir :
Les fantômes, les idées, les cauchemars,
Les visages face à la notion des bars,
La perte des repères et l’errance des regards.
À l’abri de toutes nos histoires intimes,
À la croisée des chemins des femmes victimes
Qui ne devraient jamais avoir peur de dénoncer,
De renoncer, de crier au lieu d’abandonner,
De s’en aller au lieu de rester.
Le miroir brisé ne se rassemble qu’après tant d’années.
Au cœur des cris, il rayonnait mal comme les abus d’un été indien,
Et ces replis se transformaient en arts assiégés par les brouillards.
Une lumière fuse au sol sous le pendule arcadien,
Le ciel brûle, les doigts calculent, tout est donc formule.
Regardez-les avec ces traces bleutées,
Regardez leurs mains sur leurs mentons ridés,
Avec leurs cheveux négligés et leurs frissons assoiffés.
Devant ce miroir abandonné, elles ne sont plus à l’abri,
Terrées comme des lapins ?!
Oui, c’est vrai ?
Non, pas tout à fait !
Les yeux un peu plus ouverts,
Un peu plus avérés.
N’ayez pas peur, car vous êtes aussi mon miroir,
Mon reflet dans le noir,
Mon guide phare.
Nous sommes différents,
Mais nous nous ressemblons quelque part malgré la peur.
Et de très loin nous arrive le cri d’un cœur triste,
À la vue d’un miroir tombé par terre et, à la fin, brisé !
Mais jamais brisé à jamais !
Le silence est absolu.
La bonne foi est volontairement ici aussi.
(Bucarest 08.09.2022)
MENTIR ET LE SENTIR
Secret ou mensonge !?
L’un des deux, jeté sans bouteille
Dans la mer des adieux,
Il était le sens pur d’une fracture,
D’une rupture avec la spontanéité
Des corps, des rêves, des jouissances,
D’un ciel ouvert,
D’un vrai vert sur terre.
Dans mes infinies insomnies basculées,
Entre vie et mort,
Il habite mes nuits et l’étendue de mes erreurs.
J’ai arrêté de fumer la cigarette de mon passé,
J’ai arrêté de penser aux mots prononcés,
J’ai arrêté de savourer les gorgées de mon café.
Je sens le manque de mon corps à chaque arrivée d’un soleil,
L’idée d’une romance comme dernière chance est écartée,
La couleur de tes douleurs aux effets doubleurs est interrogée.
Je mens…
C’est tellement affreux de le dire !
Mais c’est la seule vérité qui te fait trembler !
Je sens ton cœur battre sur mes rails,
Dans cette guerre noire qui te ronge,
Dans cette quête au fond de mes mensonges,
Dans cette distance qui m’arrange.
Je sens des ondes, comme des mitrailles,
Je sens une angoisse qui s’étend et s’allonge.
Elle harponne ton âme, ton esprit, ta vie, ton envie.
Elle efface tout, même nos petits souvenirs et nos tris.
Tout devient mépris !
Elle sépare nos cœurs, nos yeux et nos intrus,
Juste derrière elle, notre monde chavire et frétille.
Je me tiens, je me retiens puis je te tiens
Pour te dire cette vérité.
Ça me fait tellement de bien de te ne dire rien de vrai.
Je mens,
C’est affreux ! Non ?!
C’est vrai !
Mais c’est ma seule vérité qui te fait trembler !
Si loin du nord, si proche du sud,
Si près de toi sans la bonne foi,
La boussole désoriente nos vérités.
Elle existe, mais elle insiste à faire d’autres pas.
Et moi, ça me réjouit tout ça !
Alors, je reste là, les nuits, les jours,
J’aimerais te voir pour ne pas le croire.
J’aimerais rester à tes côtés, même dans la zone d’inconfort,
Pour mieux sentir tes errances dans mes mensonges,
Pour sentir plutôt cette vie qui bascule derrière les rideaux et les tulles.
Tu niches ma spontanéité quand la nuit est là.
J’essaie de deviner ta nouvelle histoire dans ce ciel obscur.
Quand l’insomnie accélère ses pas,
La lumière vivante s’envoie de ses étoiles,
Elle s’installe et nous suit de très loin…
Je fais un vœu hésitant et je jette ma bouteille dans l’eau.
Le monde est froid, il ne lui manque que ma vérité.
—
Alors je rêve en bleu, nous deux,
Sur notre île de rêves,
Entourés de pigeons soucieux mais heureux,
Celle qui abrite tout :
Nos secrets,
Nos amours,
Nos blessures,
Nos peurs,
Nos baisers,
Nos prétextes mensongers,
Le faux comme le vrai.
Tout est là, entre nos bras.
Sauf la vérité.
Mentir permet de sentir tes douceurs sucrées,
Un plaisir momentané !
Quand les mouettes crient à l’horizon,
Que le soleil s’ouvre à la lune,
Le ciel rougit devant nos envies,
Mon silence répète ton prénom.
Je déclare ton amour au nom de l’infini.
Ta vie tourmentée et désaltérée m’habite,
Je n’arrête pas de me le dire,
Je n’arrête pas de te le dire,
Je ne t’oublie pas…
Et je ne le fais pas.
Je ne sais pas comment et pourquoi.
Mais en vrai, au fond,
Avec brio,
Je n’arrête pas de mentir !
Oui… mentir et le sentir !
(Strasbourg 24.05.2022)
UNE ROMANCE SUR UNE ÎLE DISPARUE
De loin, je regarde ton ciel, je gratte chaque partie sensible de ton corps.
Je m’attache à tes trésors dans mes fantasmes et dans le for intérieur qui s’endort.
J’entre en jeu de séduction avec ton minaret des désirs et des songes.
Je te coupe les cheveux ridés et fracassés par les hanches,
Et je t’imagine danser comme une onduleuse frange franche.
—-
Les courbes de tes ombres s’inclinent devant la lumière de ton front.
Tes coupoles se préparent à la marche des chats errants et sans visage.
Toutes les prières des mystères s’élèvent en parcourant tes toits.
Chaque pas est un voyage qui se nourrit des détails de tes clivages.
Chacun des mirages existentiels raconte l’histoire d’une fusion folle et sage.
—-
Je te protège de tes propres trous, de tes peurs et de tes pièges.
Je t’éloigne des regards envieux, curieux et de chaque mot haineux.
Je sème ton amour, ton été, ta paix sur chaque terre.
Je te sens dans chaque battement de cœur, dans chaque jet de pierre.
J’envoie au monde : tes amours, tes odeurs, tes saveurs,
Pour rétablir la paix entre les deux rives et les deux univers.
Je te médite jusqu’à te créer la place que tu mérites,
Parmi les vies et les contrastes d’une inaccessible élite.
Je te prends dans mes bras et je te serre contre moi.
Je te désire, oui, c’est vrai !
Je te respire dans chaque « Tanfissa »[1], et c’est encore pire,
Dans chaque douleur, dans chaque espoir, dans chaque odeur,
Dans chaque couleur ou dans chaque bouffée d’air.
—
Je te serre encore et encore, sans avoir tort,
Sans sentir le temps ni la peur,
Pour t’imaginer comme une belle histoire à vivre et à conduire.
En allumant une bougie dans tes synagogues, tes églises et tes mosquées,
En caressant une colombe ou un pigeon sur la tête d’un enfant crispé,
Une romance d’une île négligée, d’une île oubliée,
Qui donne des ailes à écrire, à s’envoler avant de dormir à jamais.
(Djerba, 12.06.2021)
À L’OMBRE DES DÉMONS
Je ne voudrais pas vous dire
Combien d’étoiles je vois en toi,
Combien de mots je t’envoie sans voix,
Combien je comprends sans pourquoi.
Je ne voudrais pas vous lire,
Les roses sans compter les fois,
Combien de moi j’ai pour toi,
Combien les amours se noient.
L’imaginaire d’un ciel ouvert,
Le sable d’une terre lumière,
Le secret d’un univers mystère.
On apprend en peu de temps
Que tout ce qui s’envole n’est pas papillon,
Que la lumière ne vient pas que des rayons,
Que le chemin est bon quand l’affront est grand.
On apprend en trop de temps
Que l’existence n’est pas une deuxième chance,
Que la pluie n’est pas une goutte en redondance,
Que l’état de fait reflète les états de conscience.
Je voudrais vous parler des anges,
Le sourire contre un monde insensé,
L’âme qui lutte pour devenir une idée,
Fustigés, légers, touchés mais célébrés.
Je voudrais vous parler des démons,
Comment une invasion se transforme en serment,
Comment la nature maintient son pur fond clément,
Muets, impuissants, turbulents mais encore inspirants.
Milan, 20.10.2022
—
[1] Bouffée d’air en tunisien

