« Rassurez-vous, aucun crime n’a été commis au 49, avenue d’Iéna. Pas même une réquisition.
Quelque chose de plus glaçant s’y est déroulé, tranquillement, un exemple de collaboration douce, empirique.
Puisque le mot sent mauvais, alors on préfèrera parler d’accommodement, d’adaptation aux circonstances. »
Ces phrases sont tirées de la Préface signée par Jérôme Prieur au livre Harcourt, Les années noires et grises, un studio photo sous l’Occupation écrit par Nicolas Ragonneau et Bénédicte Vergez-Chaignon et publié aux Éditions Denoël. Elles intriguent et incitent à la lecture, voire plus, elles préfigurent et crayonnent le visage sombre des années de triste mémoire de l’Occupation. Les studios Harcourt ne sont pas, on le sait, de simples lieux où l’on exerce un métier d’art, ils sont entrés dans l’Histoire et sont devenus légendaires, même s’il y a tellement plus à raconter qu’une légende », comme le disent les auteurs de ce livre. La tâche s’avère méticuleuse, exigeant de leur part de plonger dans les archives et les collections de la Bibliothèque nationale ou du centre Pompidou, ainsi que de « passer de l’autre côté de l’objectif » pour tenter de comprendre le travail des techniciens de l’image, que ce soit celui des photographes, des opérateurs ou des retoucheurs.
Un défi s’impose d’emblée dans la démarche d’écriture de ce livre par Nicolas Ragonneau et Bénédicte Vergez-Chaignon, celui de croiser, tout en gardant intacte sa dynamique, cette partie de la grande Histoire extraite du sommeil des archives, et l’histoire personnelle ou plutôt les histoires personnelles de tous ceux et celles qui ont gravité autour de ce studio et qui attendent d’être tirés à la lumière du jour « des pochettes, des boîtes et des classeurs conservés dans les entrailles d’un fort lui-même bien caché ».
Il fallait commencer, comme il se devait, par la fondation du studio Harcourt en 1934 par les « quatre trentenaires », les frères Jean et Jacques Lacroix, Robert Ricci, le fils de la couturière Nina Ricci et Cosette Harcourt « portraitiste ». On peut lire dans les statuts que la société Harcourt « a pour vocation de réaliser des photographies d’art, industrielles et publicitaires et toutes éditions de photographies ». Fidèle à cette clause, les premières photos sont les photos de mode, des robes de Nina Ricci, mais aussi des photos publicitaires dans les revues des frères Lacroix, bien entendu. Quant à la clientèle de cette première période, elle est diverse, surtout des notables, « des messieurs installés qui souhaitent une manière de portrait officiel à l’occasion d’une promotion ou d’une nomination ».
Cosette Harcourt, née à Paris en 1900 sous le nom de Germaine Hirschfeld, est « la véritable inspiratrice » de ce studio, dont elle a donné le nom et a fait cadeau de toutes ses compétences accumulées dans le studio des frères Manuel où elle avait travaillé depuis 1932, deux ans avant la fondation de son propre studio à qui elle a donné le nom. C’est à son initiative que « des hommes de lettres, des hommes politiques et des vedettes » deviendront des clients de ce studio, faisant de leur présence et de leur fréquentation une garantie de leur célébrité, à tel point que Roland Barthes écrira dans ses Mythologies que « en France, on n’est pas acteur si l’on n’a pas été photographié par les studios Harcourt ». De là, à dire que « Harcourt rime avec glamour, avec toujours », comme l’écrit le préfacier de ce livre, ne demande qu’un pas.
Mais il y a dans cette histoire, qui semblait naviguer sur les eaux calmes de l’Histoire, comme le montrent très bien les auteurs de ce livre, un moment de bascule. En septembre 1939, la déclaration de guerre et la mobilisation font tomber sur cet horizon clair les sombres nuages de l’inconnu. Le personnel et la clientèle masculine sont mobilisés, l’activité économique est dirigée vers l’effort de guerre. Cosette Harcourt se retire de l’activité du studio, sa nationalité britannique et ses origines juives sont autant de raisons pour être persécutée par les Allemands qui occupent Paris depuis juin 1940. Le studio reprend son activité en août de la même année, en faisant passer « des publicités en pleine page pour l’hebdomadaire Pour elle ».
Septembre 1940 est une date à retenir : c’est à ce moment qu’un monsieur nommé Rademacher, membre du personnel de l’Occupation, travaillant, selon l’adresse des Champs-Élysées qu’il indique, au Propagandastaffel, franchit la porte du studio pour se faire photographier. D’autres suivront, comme le caporal Puschel de la Luftwaffe, par exemple. Des portraits qui vont trouver leur place dans les foyers allemands, souvenirs d’un Paris occupé.
« Tout se met en place – écrivent Nicolas Ragonneau et Bénédicte Vergez-Chaignon – pour une nouvelle époque de l’activité d’Harcourt. » Les chapitres qui suivent décrivent l’évolution artistique et, avec elle, « la fabrique du prestige » à travers la photo pratiquée désormais par les studios Harcourt, « dans un va-et-vient incessant [qui] crée et entretient le statut de vedette et nourrit la prospérité de l’industrie cinématographique », faisant également la promotion du théâtre français.
Il y aurait beaucoup de choses à dire sur le contenu qui suit dans les pages de ce livre si richement illustré et fidèle à son sujet, concernant son activité pendant l’Occupation et après, durant l’épuration. C’est la raison pour laquelle ma chronique s’arrête au milieu de cette histoire pour laisser le lecteur découvrir ce qui suit. Le chapitre « Des Allemands au studio, rue des Chambres-Obscures » vous aidera à découvrir des photos de triste mémoire, y compris l’égoportrait du Führer sur fond de Tour Eiffel, célébrant la victoire des occupants. Mais aussi des affiches de propagande, comme celle de la couverture du Deutsche Wegleiter für Paris du 16 décembre, aux couleurs de Noël. La photo utilisée pour la couverture de ce livre est celle d’un officier de la Wehrmacht anonyme, « sans doute un des premiers Allemands photographiés au studio Harcourt en 1940 », comme le précise la légende de cette photo.
« Revoir Paris – La libération et la fin de la guerre » marque le tournant vers la lumière et l’espoir de la liberté où l’on peut voir sur plusieurs photos le Général de Gaulle au pied de l’Arc de Triomphe ou au ministère de la Guerre.
Ce livre est un trésor dont l’importance historique et documentaire est une illustration du mérite de ses auteurs et de leur patience et de leur travail méticuleux de recherche. Le nombre impressionnant de reproductions des photos du studio Harcourt complète cette riche documentation, donnant à voir au lecteur d’aujourd’hui une image de ce que furent l’esprit et les mentalités de l’époque, tout en ouvrant une porte symbolique dans les secrets de ses protagonistes, leur force et leurs faiblesses devant le rouleau compresseur tragique de l’Histoire.
Dan Burcea
Nicolas Ragonneau et Bénédicte Vergez-Chaignon, Harcourt, Les années noires et grises, un studio photo sous l’Occupation, Éditions Denoël, 2025, 224 pages, édition illustrée.

