Olga Economidou (Chypre), Ponts de paix et autres poèmes

 

 

Ponts de paix

Nous sommes les femmes de la Méditerranée

nous sommes nées d’un ventre dans d’anciennes failles

nous sommes enracinées dans une lumière infinie ; nous contemplons la même mer.

Nous sommes le bleu insomniaque

du Bosphore au Nil et à Gibraltar.

Nous avons élevé des enfants dans des grottes

apprivoisé des corps sauvages

nous avons patiemment nourri les mots

nous avons gravé des souvenirs dans des pétroglyphes.

Nous sommes les femmes de la Méditerranée

Hélène et la tunique vide

Pénélope et le métier à tisser de l’attente.

Nous sommes des princesses, des nobles, des poétesses

naviguant à travers des ports animés

des amphores d’huile et de vin de notre terre

des colliers, des boucles et des bracelets.

Nous sommes les femmes de la Grande Mer

on nous appelle Sappho et Anissa el Hagar

Simone de Beauvoir et Maria Callas

Nous sommes la donna vera des poètes

et la mère réfugiée serrant son enfant contre sa poitrine.

Toi et moi ensemble

nous, les femmes inconnues et familières

pour la vie et pour la paix

maintenant et pour toujours.

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Cadeaux en retour de la poésie

« La poésie te trouve » [Titus Patrikios]

Quand tu attends la pluie

alors que tu sais que c’est le plein été 

quand tu allaites ton enfant à l’aube

tandis qu’un autre enfant tète la mort

quand tu te réveilles, les yeux effrayés

alors que tu aspires à ta routine insouciante

quand la cérémonie funéraire d’une mère prend fin

alors que tu la cherches encore chez toi pour prendre un café

quand tu portes enfin ta croix de baptême

alors que tu l’avais gardée dans sa boîte pendant des années

quand tu es aimée par quelqu’un que tu n’as jamais connu

alors que tu es livrée à des mains sans cœur

quand, dans les mots, il n’y a qu’un silence retentissant

et que ta vie devient une pièce en un acte

pendant que tu es loin

quand tu entends un enfant épeler la phrase

« J’aime mon école »

alors que tu sais qu’elle la détestera bien souvent

quand tu trouves le poisson mort dans son bocal

alors que, dans le même temps, les noms prennent vie dans « Repose en paix »

quand un poète meurt

alors que tu as ses livres sur ta table de chevet

quand tu places encore des points de suspension sur un corps

abandonné à la mémoire

quand ta terre s’effrite sur le sol

tout en se contractant sous le poids d’un désir sans fin

et que le soleil s’enfonce dans une chaise vide

quand le corps devient si lourd

prêt à être déterré

« C’est là que la poésie te trouve »

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Lumière sur la vague

La mer ici avait quelque chose de divin.

Une odeur de sel qui parvenait jusqu’à son lit

la réveillait le soir.

Elle s’assit sur les galets mouillés

juste avant l’aube.

Elle le cherchait comme un tournesol aquatique,

elle l’attendait de loin,

elle le voyait devenir le rideau du monde,

tel un soleil roi,

grand, lumineux, plein,

tel un enchanteur messager.

C’était un rêve sur la vague,

cavalier tout d’or

sur la pointe du premier rayon de soleil.

Qu’elle touche ne serait-ce qu’une mèche de ses cheveux.

Mais lui

il montait de plus en plus haut

sur les échelles du ciel

seul dans l’infini.

                   

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Le jeu des saveurs

Dans le verre d’eau au mastic,

des tranches de citron vert,

des feuilles de menthe

et un peu de gingembre

pour le jeu des saveurs.

Les mots insipides furent surpris 

par tant de générosité.

Ils se précipitèrent, implacables,

vers les nuances de vert.

Ils s’humidifièrent

en se tenant debout

sur des glaçons.

Les voyelles

s’enveloppèrent du goût de la menthe.

Les consonnes

arboraient la joie de l’inattendu.

« Quelle chance j’ai eue ! »

entendit-on dire le verre

au milieu des boules de naphtaline des placards.

Et il lava sa solitude vitreuse,

à la menthe et au citron,

arborant des mots purs

et des parfums sur la peau.

La vie,

un thé glacé

avec un petit goût de poésie

en bouche.

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Pénélope

Ses rêves lui ont été volés

par ceux qu’elle aimait le plus :

son temps et son espace.

C’est ainsi que chaque nuit,

Pénélope tisse pour Ulysse

un drap neuf et long

dans lequel elle s’enveloppe la nuit

(pour repousser le plus loin possible la visite agaçante de ses prétendants)

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Plantes grimpantes

Comment pourrais-je affirmer avec certitude

que mes espoirs

deviendront des plantes grimpantes ?

Dans les jardins et sur les balcons,

avec leur valeur strictement ornementale,

à feuilles persistantes ou caduques,

résistantes aux phénomènes extrêmes ?

Supposons

qu’elles deviendront des prairies,

des arbustes ou des herbes,

ou encore des fleurs sauvages.

Vous voyez,

il existe aussi une végétation indigène basse.

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Naissance

Je crains qu’un beau jour,

ma poésie ne s’installe dans mon ventre comme un embryon

(des garçons et des filles naîtront, tels un nouveau Pégase, un Minotaure, un Typhon ou des Sirènes)

Et alors, je repousse poliment mot après mot, vers après vers.

Quand le rideau tombe sur un fauteuil de velours,

je regarde comme un petit poisson d’or pris dans un filet

sentant que le vide en moi ne s’agite plus.

Olga Economidou est née à Limassol en 1975. Elle est diplômée de l’Université de Chypre, où elle s’est spécialisée en sciences de l’éducation, et a suivi des études de troisième cycle à l’Université de Birmingham (Angleterre). Elle travaille comme enseignante dans le primaire et comme conseillère en éducation musicale pour le ministère de l’Éducation, des Sports et de la Jeunesse de Chypre. Elle est membre active de plusieurs groupes éducatifs et culturels, participe à des programmes européens et a présenté des pratiques éducatives lors de conférences scientifiques. Ses poèmes ont été publiés dans divers magazines littéraires à Chypre et en Grèce. Elle a remporté des prix lors de concours de poésie pan-chypriotes, panhelléniques et internationaux. Thamnolivada (Mandragoras 2023) est son premier recueil de poèmes (« Prairies »), très bien accueilli par la critique littéraire de l’île et de Grèce. En 2026, elle publiera son deuxième recueil. Elle est membre de l’Association des écrivains de Chypre.

(Traduction en français Dan Burcea, depuis l’anglais (Andry Christofidou-Antoniadou) et le roumain (Leonard Popa)

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