Premières à éclairer la nuit de Cécile A. Holdban : quinze poétesses à traverser la nuit de l’âme

 

 

« Je suis de ceux qui voudraient participer

à l’ivresse du ciel ; et la pesanteur m’écrase ».

(Yannick Haenel, Tiens fort ta couronne)

Est-ce avec cette ivresse du ciel et cette pesanteur du monde dont parle le personnage principal du roman au titre proustien de Yannick Haenel que l’on pourrait lire le livre Premières à éclairer la nuit de Cécile A. Holdban ? On a dit de l’auteur de Tiens ferme ta couronne qu’il mettait le feu à chaque page de son livre (Libération).

Cécile A. Holdban préfère, quant à elle, le frémissement des lumières se reflétant dans le miroir d’un lointain souvenir familial transmis par une grand-mère maternelle « férue de beauté, de poésie et de littérature » et habitée secrètement par « ses rêveries, sous le vernis des convenances, sa sensibilité, précieusement dissimulée, son amour du vivant, ses espoirs, malgré les totalitarismes, les maladies, le racisme, la guerre, la fuite, la perte, l’exil, les deuils en série ».

C’est cet héritage qui inspire à l’autrice les noms des quinze poétesses qu’elle convoque dans les pages de son ouvrage, des femmes qui « avaient autant traversé l’Histoire qu’elles avaient été traversées par elle ». Le point commun de ses hôtes ? « Ce besoin – nous dit-elle – de transcender la vie par les mots, de ne pas accepter l’insupportable, de braver les habitudes, de porter le poids du destin, de le métamorphoser, de garder, précieuse plus que tout, la liberté de leur parole ».

Quant au genre littéraire, il illustre magnifiquement bien le vrai talent d’orfèvre de l’autrice composant en filigrane des « miniatures » qui ne sont, selon elle, « pas des biographies, mais des adresses, des souvenirs, des récits, des histoires ». En effet, chaque texte est une illustration de ce modèle croisé de récits, comme une invitation à pénétrer dans l’intimité des échanges épistolaires qui gardent en même temps leur touche d’originalité, comme elle tient à le préciser : « Si les événements évoqués ont bel et bien existé, j’ai gardé la liberté de ma propre voix. »

Premières à éclairer la nuit est de ce point de vue plus qu’un témoignage. Il est l’incarnation littéraire d’une respiration intérieure, mélange de confession et de justification capables de redonner vie à de vraies joies et surtout à des tragédies de la vie bouleversante de ses quinze invitées. Il s’agit d’Edith Södergran, de Gertrud Kolmar, d’Ingrid Jonker, de Marina Tsvetaïeva, d’Ingeborg Bachmann, de Forough Farrokhzad, de Nelly Sachs, d’Alejandra Pizarnik, de Janet Frame, de Karin Boye, d’Anna Akhmatova, de Sylvia Plath, de Gabriela Mistral, d’Antonia Pozzi et d’Anne Sexton.

Le titre de l’avant-propos De voix en moi renvoie à une complicité « rassurante et stimulante » censée témoigner d’une vraie relation sororale de la part de Cécile A. Holdban qui écrit : « Ces femmes me sont devenues proches. Leurs poèmes m’apportent des réponses et je me pose leurs questions. C’est un dialogue. Elles me sont si familières que je ne les appelle plus que par leurs prénoms. »

Difficile de choisir un ou deux noms pour illustrer ces propos et la manière de les mettre en récit. Cécile A. Holdban prend le soin d’indiquer pour chacune de ses amies/sœurs ses sources, de reproduire les titres d’une bibliographie très riche et d’établir un répertoire de ces correspondances, avec les noms des destinataires complétés par des titres suggestifs et de courtes exergues issues de leurs œuvres poétiques.

Ingeborg Bachmann fait partie de ces êtres que Cécile A. Holdban nomme une Enfant de la grande angoisse du monde. La poétesse autrichienne écrit une lettre imaginaire à Paul Celan, le grand poète et ami d’origine roumaine. Eryck de Rubercy décrit dans la Revue des deux mondes la relation entre les deux grands poètes en ces termes : « Ayant lu ces lettres, on peut dire que leur liaison amoureuse connut des moments de fièvre, des phases de tension et de repli, des incompréhensions, de longs silences, mais aussi d’incessants appels à entendre la voix de l’autre, ne serait-ce que par œuvre interposée. » Ce pressentiment tragique traverse le texte attribué à Ingeborg Bachmann par Cécile A. Holdban. Au centre de ce discours, l’image de l’eau et du feu attire l’attention du lecteur. Ingeborg Bachmann écrit : « Eau et feu : il en a toujours été ainsi, Paul, dans notre histoire. » La lettre imaginaire attribuée à Ingeborg Bachmann laisse transparaître de multiples tourments : celui d’un amour inaccompli, même s’il n’est pas interdit, celui provoqué par les affres de l’Histoire et la cruauté du nazisme, celui de l’enfance brisée et, enfin, celui de la destruction du langage par sa contamination avec la violence du réel. À tout cela, la poétesse autrichienne répond avec la conscience d’un devoir urgent de réparation et avec la volonté de réhabilitation de toute une génération blessée et convalescente. L’amour et la solitude vont de pair, dans un froid qui règne à jamais. Elle écrit : « Tu sais aussi bien que moi qu’entre nous, dans ce grand froid qui règne, il y avait cet amour insatiable. Rien n’y a fait. Et ce n’est pas toi que j’ai perdu, c’est le monde. » La mort tragique les unit, elle et son amant d’un temps intermittent et certainement trop court. La phrase prémonitoire « À toi l’eau, à moi le feu » prend ici tout son sens, annonçant leur fin à chacun.

On pourrait continuer à parler des autres lettres, de leurs destinataires et de leur contenu. La tentation est tellement grande, mais il faut laisser au lecteur la joie de la découverte.

Pour conclure, essayons de mettre des noms sur les grands thèmes dont parlent tous ces textes et sur leurs synonymes dans la poésie : la vie, la mort, la joie et le désespoir, le crépuscule, l’invisibilisation jusqu’à l’effacement de l’être, la solitude, la guerre et son emprise sur toute une génération, et tant d’autres. Ce sont des éléments qui justifient le titre de ce magnifique livre qui nous invite à traverser les frontières des lieux et du temps et à décortiquer les secrets de toutes ces femmes. Et, pour paraphraser le titre dédié à Ingrid Jonker, disons à la fin que ce livre est écrit « dans la violence d’un simple souvenir ». 

Finalement, Pessoa avait raison : « la littérature est la preuve que la vie ne suffit pas ».

Bouleversante défense de la condition des femmes et de l’incarnation que leur offre la poésie !

Dan Burcea

Cécile A. Holban, Premières à éclairer la nuit, Éditions Arléa, 2024, 207 pages.

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