Les grands hommes et le diable : Les portraits en noir et gris de Christine Goguet

 

 

Après Les grands hommes et Dieu (Éd. du Rocher, 2019), Christine Goguet publie chez le même éditeur Les grands hommes et le diable, ouvrage dans lequel elle dresse « une galerie de portraits [qui] permet d’explorer la face cachée d’une quinzaine de personnages illustres ». Citons, parmi eux, Pétain, Rousseau, Marx, Picasso, Freus, Sartre & Beauvoir, Mitterrand, Che Guevara, etc.

Michel Onfray, qui signe la Préface, rappelle ce que Pascal avait nommé les ordures qui polluent le cœur de l’homme. Le syntagme, nous dit-il, met face à face deux images contradictoires, « la haine d’autrui » et « l’amour de soi », avant de conclure, citant cette fois de manière péremptoire « la désobéissance d’Adam et Ève dans le jardin d’Eden », que « l’homme est naturellement mauvais ».

Dans son Introduction, Hervé Bentégeat tente de définir la notion de « grand homme » qui réside, selon lui, dans la reconnaissance accordée par la postérité « aux prouesses accomplies de leur vivant » et « au rôle déterminant dans leur époque ».

Comment ne pas penser, à la lumière de ces prémices, à Théophraste et à ses Caractères, traduits et complétés par Jean de La Bruyère ? S’adressant à Polyclès, l’interlocuteur de son invocation, Théophraste fait usage d’une formule plus prolixe, mais qui dit, plus de deux mille ans auparavant, la même chose : « J’ai admiré souvent, et j’avoue que je ne puis encore comprendre, quelque sérieuse réflexion que je fasse, pourquoi toute la Grèce, étant placée sous un même ciel, et les Grecs nourris et élevés de la même manière, il se trouve néanmoins si peu de ressemblance dans leurs mœurs. »

Les grands hommes et le diable peut donc se lire comme une illustration très réussie du sens que les temps que nous vivons donnent à voir de l’éternel humain et de ses contradictions constitutives.

Christine Goguet possède un sens aigu de la formule capable de condenser à la manière d’une hypotypose l’inventaire des travers de celles et ceux qu’elle appelle à la barre de son implacable examen de conscience. Citons quelques titres de ces portraits en noir et blanc : « Philippe Pétain, le fossoyeur – Égocentrique, buté, sournois » ; « Jean-Jacques Rousseau, le père indigne – Menteur, paranoïaque, hypocondriaque » ; « François Mitterrand, le maître du double jeu – Opportuniste, hypocrite, volage » ; « Jean-Paul Sartre & Simone de Beauvoir, le vice et la provocation – Pervers, méprisants, tyranniques ».  

Il ne faut pas s’y méprendre : ces portraits – malgré leur caractère acide – n’ont rien d’un procès par contumace ni d’une chasse aux sorcières ou d’une fouille dans la décharge sordide de l’Histoire. Christine Goguet garde la distance nécessaire qui lui permet d’utiliser la bonne dioptrie, qui exclut toute volonté polémique ou revancharde dont raffolent les discours avides de certains cercles de pensée. Elle a, au contraire, l’intelligence de sonder les faits et d’illustrer l’incompatible et discordante dichotomie des personnages historiques qui, en grande majorité, ont réussi à échapper à l’aide des clichés et du nombre de leurs zélateurs à un jugement juste de leur personnalité. Dire que la démarche de l’autrice vaut ici plus qu’elle ne le prétend, ce serait l’éloigner de son but initial, celui, répétons-le, de construire des caractères illustrant les faiblesses des hommes et de leur époque quitte à éroder leur piédestal et à interroger leur droit à l’exemplarité. Bien loin d’être un réquisitoire, le livre Les grands hommes et le diable est une clarification historique et littéraire, une justification culturelle.

Prenons l’exemple d’une personnalité qui fut longtemps et qui continue d’être un symbole de juste lutte révolutionnaire. Qui n’a jamais vu son effigie collée sur les murs ou même sur la poitrine de ses inconditionnels admirateurs ? Il s’agit de l’Argentin Che Guevara. Christine Goguet le qualifie de bourreau, de fanatique, d’insensible et de sanguinaire. Rien que ça. Pourtant, la citation qu’elle met en préambule est assez claire. Dans un discours aux Nations Unies, cité en préambule, Che Guevara affirme : « Nous avons fusillé, nous fusillons et nous continuerons à fusiller tant que cela sera nécessaire. Notre lutte est une lutte à mort. » Il sera surnommé par ses compagnons d’armes « le petit boucher ». Fidel Castro lui confiera le rôle de « procureur suprême » du « tribunal révolutionnaire ». Sa méthode se résume en peu de préceptes qui n’ont rien à envier aux procès staliniens : « Ne faites pas traîner les procès. Ceci est une révolution. N’utilisez pas les méthodes bourgeoises, les preuves sont secondaires ». En tant que ministre de l’Industrie, nous dit Christine Goguet, Che Guevara « nationalise à tout va, entraînant le pays [Cuba] dans une misère dont il n’est toujours pas sorti ». Après sa mort en 1967, sa légende va être orchestrée par Fidel Castro. « Des rues, des places sont baptisées à son nom, des chansons, des poèmes se multiplient, le slogan Le Che est vivant fleurit sur les murs des pays du bloc ouest. Et le bourreau devint martyr… »

Ce portrait, résumé ici de la présentation complète faite par Christine Goguet, est une illustration de la falsification dont la propagande est souvent capable, à l’aide de légendes bien choisies et tournées du bon côté de l’Histoire. Et dire que même de nos jours les adulateurs, envieux des mêmes pouvoirs que leur idole, se pressent à coup de slogans du même genre au-devant des différents piédestaux.

Ce portrait du petit boucher argentin n’est qu’une partie de la galerie qui nous est proposée par le livre de Christine Goguet. Tous ont leur intérêt et leur part d’inattendu, de surprises et de remises en question sur la manière dont les époques réussissent à bâtir l’édifice symbolique capable de renverser les valeurs, travail insidieux du diviseur.

C’est pour cette raison que le livre Les grands hommes et le diable trouve pleinement sa place dans la série censée inviter nos contemporains à la réflexion et à la vigilance.

Une vraie boussole et un remède à l’indifférence chronique qui règne sur une société en perte de repères et abandonnée à ses illusions.

Dan Burcea

Christine Goguet, Les grands hommes et le diable, Éditions du Rocher, 2026, 200 pages.

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