La galerie-librairie Métamorphoses (Paris 6ᵉ) accueille du 10 février au 28 mars 2026 l’exposition Sur le Grand Chemin réunissant gravures, dessins, pastels, temperas, gouaches et aquarelles réalisés par Gisèle Celan-Lestrange (1927-1991). Le catalogue de cette exposition s’ouvre sur un Liminaire qui fait l’éloge du « caractère énigmatique, subtil et envoûtant de l’œuvre artistique de cette figure majeure de l’abstraction du XXᵉ siècle, longtemps éclipsée par la notoriété de son mari, le poète Paul Celan ». On insiste sur « la variété des techniques (gravure, dessin, pastel, tempera, gouache ou aquarelle) et la richesse du langage formel ». D’ailleurs, l’expression de Grand Chemin inspirée du taoïsme et utilisée pour nommer cette exposition est empruntée à une lettre de Paul Celan à Gisèle Celan-Lestrange datant du 7 mars 1966.
Le catalogue s’ouvre sur une préface sous forme d’entretien fictif réalisé fin janvier-début février 2024 par Bertrand Badiou et ayant un titre hautement suggestif : Biaiser avec le temps et l’absence : de gravure, du dessin, de la peinture, de la poésie & de la musique. Selon les explications données par Bertrand Badiou, ce texte imaginaire, écrit plus de trente-deux ans après la mort de l’artiste, s’appuie sur « des extraits des journaux intimes de Gisèle Celan-Lestrange, de passages relevés par elle dans des livres de sa bibliothèque et de souvenirs personnels de l’intervieweur », qui est, nous le savons, l’éditeur de Paul Celan au Seuil et le gestionnaire de la succession littéraire du poète né à Czernowitz en Bucovine. On lui doit la publication des volumes de Correspondance de Celan avec sa femme Gisèle Celan-Lestrange parus aux Éditions du Seuil et aussi de celui de Correspondance Paul Celan – René Char suivie de la Correspondance René Char – Gisèle Celan-Lestrange (Gallimard).
Nous pencher sur les différents aspects présents dans ce riche échange, et ce malgré son caractère fictif, est plus que nécessaire, compte tenu de leur richesse et de leur diversité censées tracer les grandes lignes à la fois de l’éclosion et de la réalisation des œuvres exposées. Il y a dans cet échange une intimité prévenante envers la mémoire de cette artiste qui se révèle dans toute sa complexité au fur et à mesure de ce dialogue. Il s’agit surtout de « restituer la voix d’une artiste au geste intérieur et exigeant » et de saisir le secret d’une création artistique dont la définition première serait, selon l’artiste elle-même, de « produire des ailleurs en constant changement tout en éclairant le dialogue artistique et intellectuel profond qui s’est noué entre Gisèle Celan-Lestrange et Paul Celan ».
Les références à la musique classique sont si nombreuses que l’on pourrait parler, dans le cas de Gisèle Celan-Lestrange et de Paul Celan, mais aussi de celui de René Char, d’une vraie synesthésie entre ces deux formes artistiques, voire d’une immersion digne de l’adage baudelairien Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. « J’y écoutais, durant des heures, […] de la musique dite classique et contemporaine, en été, les fenêtres grandes ouvertes sur le jardin pépiant », nous dit l’artiste, en parlant du temps estival passé à Moisville, « aux portes de la Normandie ». L’explication qui suit nous permet d’entrevoir le cheminement intérieur lui permettant, selon ses propres mots, « d’accéder à une part de moi-même interdite la plupart du temps », prélude et présage d’une activité intense : « Ce que la musique chasse, tire, extrait de soi prend très souvent l’allure d’une promesse de continuité stimulante. » Cette émulation va même jusqu’à ressembler à une transe qui conduit au dessin automatique, cher aux surréalistes : « Ma main savait et ne savait pas alors où elle allait, faisait surgir ce qui se tramait dans l’ombre que je projetais, bien sûr malgré moi. Ma main, chaque fois surprise d’avoir retrouvé son intensité, s’avançait résolument pour se laisser aller à ce qui la dépassait : à la symétrie mise en jeu, soudain elle préférait l’asymétrie, ce qui déstabilise. » C’est par une cavalcade de mots que Gisèle Celan-Lestrange tente d’expliquer cet état d’esprit : « allégresse, angoisse, apaisement, froideur, nonchalance, ardeur, langueur, resserrement, joies – plus ou moins extatiques ! –, abattement, apaisement, dépression, effroi, délire, violence, rage ».
Dès lors, on comprend mieux sa manière de construire son œuvre à travers des séries, « comme un geste en amène un autre » où « commencer, et terminer un processus est un phénomène quasi involontaire ». Ces propos renvoient non seulement aux formes musicales ô combien évoquées dans ce dialogue, mais aussi à ce qu’elle appelle « l’errance » et qu’elle traduit par « la façon dont les traits, taches, touches, doucement ou par saccades, se disposent de façon à la fois contrôlée et non contrôlée » qui, pour être nommés, trouvent leur sens dans celui des unités de signification, des pictèmes (comme on parle de phonèmes) de la pensée, du donner à percevoir plastique ».
À la question de Bertrand Badiou concernant l’art de la gravure à la suite de la rencontre de Gisèle Lestrange avec Celan, celle-ci parle de plusieurs expériences préliminaires ayant conduit à cette technique, que ce soit avec des artistes espagnols comme Goya, Velasquez ou El Greco, soit avec les paysages désertiques d’Israël ou du Maroc. Elle parle de « châteaux de terre, dans la vallée des gorges du Dadès, grès et conglomérats » et de « leurs couleurs impressionnantes : nuances de jaune, d’ocre, de bistre, de terracotta, de terre de Sienne » sans oublier « les ombres mouvantes des rares nuages sur le sable et sur les roches, érodées, aiguës, abruptes, coupantes ; le blanc qui sourd des feuilles et des tiges des figuiers, l’odeur de ce lait toxique préludant à la dégustation du faux-fruit savoureux si suggestif aux multiples couleurs allant du vert au rouge, au bleu, au violet ». Quant à la relation avec Paul Celan, elle déclare : « Ma relation à lui me faisait accéder à moi-même avec une facilité déconcertante, même s’il y avait des périodes où j’étais, où nous étions confinés à l’insupportable, mais cet insupportable se trouvait étrangement relié au merveilleux. »
Une autre question concerne la relation artistique entre Gisèle et Paul Celan. Que veut dire dans ce contexte « élaborer votre art à côté de Paul Celan » ? La réponse surprend par son inattendue lucidité et son humilité : « Mon moi d’artiste m’apparaissait mieux entre les artistes, également par contraste. Jamais je n’ai éprouvé de dépit de ne pas pouvoir me comparer à Paul Celan. » Plus loin, l’artiste reformule son credo artistique, son « passeport d’artiste » en tournant le regard vers la manière dont l’objet artistique est perçu à travers le regard de celui à qui il s’adresse. Croire au succès facile n’est ni une « complaisance avec soi, [ni] avec les regardeurs, [ni] la certification du succès facile ».
Ensemble, le poète et l’artiste peintre ont réalisé deux livres : Atemkristall (1965), qui contient vingt et un poèmes accompagnés de huit gravures à l’eau-forte, et Schwarzmaut (1969), composé de quatorze poèmes et quinze gravures. Sont données par Gisèle-Celan Lestrange des détails concernant « la genèse très différente » de la création de ces deux livres, des circonstances qui la font parler de « livres contrastants ». Il y a dans ce travail commun de création un élan, une dynamique commune qui transcende à la fois la poésie et la gravure. Cela incitera sans doute Gisèle à prononcer ces mots qui ont plus de valeur qu’une simple déclaration d’artiste : ils témoignent incontestablement d’un lien indéfectible : « Dans mon esprit au moins, Celan se retrouvait lui-même au travers de moi ! »
Paul Celan adressa à son épouse cette phrase qui résume le double accomplissement artistique et existentiel du couple : « Je suis fier de ce livre que nous avons fait, c’est un livre debout, une halte à peine, dans la marche, – notre marche, avec notre fils. »
On pourrait continuer à décortiquer ce dialogue imaginaire proposé par Bertrand Badiou, surtout dans sa dernière partie dédiée à la dernière période de vie de l’artiste. Paradoxalement, le grand mérite de ce dialogue réside moins dans sa nouveauté que dans son côté testamentaire et mémoriel. Par ce texte détaillé et minutieusement composé, l’auteur fait un travail de défense, de révérence et d’hommage à une artiste « longtemps restée [injustement] en marge de l’histoire de l’art ».
Les reproductions incluses dans ce catalogue donnent raison à sa noble mission de ressusciter et de remettre en lumière l’œuvre artistique extraordinaire qui, de l’éternité où elle repose, nous transmet à travers les mots de son intervieweur ce conseil adressé à ceux qui se trouvent aujourd’hui devant la cruauté des temps que nous vivons : « Puisse ce qui en résulte libérer, permettre une sortie même éphémère de la Beklemmung, de l’état d’oppression qui se fait si souvent sentir dès qu’on est vraiment éveillé, en vie ».
Dan Burcea
Sur le Grand Chemin – Exposition réunissant gravures, dessins, pastels, temperas, gouaches et aquarelles réalisés par Gisèle Celan-Lestrange (1927-1991) à la galerie-librairie Métamorphoses (Paris 6ᵉ) du 10 février au 28 mars 2026

