Le bouleversant roman de Lionel Duroy « Un mal irréparable » complète le paysage de cette rentrée littéraire avec une interrogation plurielle sur l’Histoire et sur l’intime, deux thèmes de prédilection que l’auteur cultive avec assiduité dans son oeuvre. On pourrait en ce sens rappeler « Le chagrin » (2010), « Priez pour nous » (2011), et surtout « Eugenia » (2018), des ouvrages qui ont attiré les éloges de la critique qui, à chaque parution, a mis en avant « la profondeur psychologique » et « l’élégance du style » que l’on retrouve dans ses pages.
Énoncé d’emblée à travers son titre, ce « mal irréparable » sur lequel repose le fil narratif de son nouveau roman, renvoie aux atavismes provoqués chez Frédéric Riegerl, son personnage principal, par l’évocation de la barbarie totalitaire, par le souvenir enfoui de l’exil et de la déportation et par le traumatisme des non-dits familiaux et par le déséquilibre affectif que ceux-ci provoquent, « ma part manquante », comme l’appelle lui-même avec une tragique émotion. Il s’agit en réalité d’une triple enquête – historique, identitaire, psychologique – durant laquelle cet écrivain à succès septuagénaire, essaiera, à l’aide de documents et de photos, mais aussi de voyages sur les traces de ses parents, de combler le vide creusé durant toute une vie entre leur passé et lui-même avec, en toile de fond, le sentiment « d’une amère déconvenue d’arriver trop tard ».
On pourrait trouver à chacune de ces introspections des échos dans la littérature et la philosophie, tellement elles sont universelles et propres à la vie des hommes à travers l’histoire. On ne peut ainsi que donner raison à la phrase hégélienne selon laquelle « l’histoire n’est pas le terrain du bonheur ; car les périodes de bonheur sont pour l’histoire des pages vides ». De l’exil, il suffirait d’évoquer Dante, dans la Divine Comédie, qui parle de l’obligation de quitter « ce qui te sera le plus cher » et qui est « la première flèche que lance l’arc de l’exil ». Et, enfin, cette terrible vérité exprimée par Carl Jung selon laquelle « le fardeau le plus lourd que porte un enfant, c’est la vie non vécue de ses parents ». Ce sont, pour résumer, « des émergences et des effondrements, des périodes calmes et des cataclysmes, des bifurcations, des tourbillons, des événements inattendus » (Edgar Morin).
Au fil de son enquête, l’auteur nous amène dans la province de Bucovine, une terre tristement éprouvée par l’Histoire, ravagée par les nombreuses catastrophes et secouée par les changements de régime entre la Roumanie, l’Autriche-Hongrie et la Russie. Ses recherches finiront par nous conduire de Czernowitz à Odessa, de Iași à Brăila, de Bucarest et jusque dans la province roumaine du Bărăgan, ce territoire aride surnommé la Sibérie roumaine. On se souvient de la description dans la prose de Panait Istrati de ces étendues de chardons traversées par les vents froids de l’hiver et passées par les fourneaux de la chaleur suffocante en été. Dans le climat d’avant et d’après-guerre, les vicissitudes des régimes successifs qui passent avec rapidité du fascisme au communisme sont encore pires que ces caprices climatiques ou, au moins, chacun en tirera profit de l’austérité de ces territoires pour y installer de vraies machines de destruction des vies humaines.
C’est la raison pour laquelle l’écriture de ce livre s’impose à l’auteur comme un appel que le besoin de mémoire fait resurgir avec la violence d’une urgence vitale et renvoie vers un voyage fondateur, essentiel. « Voilà plus de cinquante ans que j’écris, dit-il à son éditeur, je n’ai sans doute fait que le fuir […] ». Frédéric Riegerl embarque à bord d’un navire muni à la proue de documents et de carnets familiaux retrouvés au hasard de ses recherches, et qui va au fil de ses démarches se remplir à la poupe de sentiments forts que cette incroyable aventure va lui procurer. Il y a d’abord le temps des questionnements et ensuite le temps de décryptage des réalités dont sont chargés les lieux. Czernowitz, la ville de naissance de Josef, son père, Odessa, celle d’Elena, sa mère, et ensuite les villes de l’exil de l’autre côté du fleuve qui les sépare de la Roumanie. Cette partie du récit est empreinte d’une grande sensibilité capable de rendre belle l’innocence et le désir de bonheur de toute une génération d’entre-deux-guerres, malgré les aléas que l’histoire leur réserve. Ils ne connaissent, après leur mariage en 1938, que deux ans de bonheur, avant l’entrée des Russes à Czernowitz, en juin 1940.
Le roman retrace ensuite l’exil vers la province du Banat, en Roumanie qui sera suivie de leur déportation vers le Bărăgan, dans la plaine du bas-Danube.
Une parenthèse historique s’impose à ce stade.
Peu connue en Occident, cette déportation, qui suivait à la lettre le modèle du Goulag soviétique, est survenue dans la nuit du 18 au 19 juin 1951, pendant laquelle plus de quarante mille habitants de ces territoires proches de la Yougoslavie ont été obligés de tout quitter pour se diriger vers une destination inconnue, en réalité, vers la plaine aride du Bărăgan. Le but du régime pro-stalinien était la « purification du Banat » et visait l’épuration ethnique des Allemands, des Serbes et des Aroumains. Le calvaire de ces populations durera jusqu’en 1956 et coûtera la vie à plus de 1700 personnes, dont 174 enfants. Aujourd(hui, une importante biographie est disponible pour les chercheurs et les spécialistes dans l’histoire du communisme[1].
Le roman suit de près le périple tragique de la famille Riegerl qui, à cette époque, était composée de Josef et Elena, les parents, et de leurs deux enfants, Frédéric, le narrateur, et Angélica, la cadette, morte de faim dans l’enfer de ce goulag roumain. S’inspirant des documents historiques mis à sa disposition et des témoignages cueillis au gré de ses voyages, l’auteur refait, comme dans un miroir, le périple de sa famille. La brutalité à laquelle est soumise la population finit par installer la peur et une sorte de résignation de ces gens pris au dépourvu. « Chaque famille – raconte une certaine Iuliana Zlatinca qui avait dix ans à l’époque – acceptait son sort parce qu’elle mesurait les risques. Beaucoup d’hommes avaient été battus les mois précédents pour la seule raison qu’ils ne voulaient pas participer à la collectivisation. Je pense que tout le monde avait peur. »
Cette peur, les souffrances qui ont suivi cette déportation, la faim, le froid et les blessures des chardons, mais aussi la solidarité des gens, l’entraide et la compassion dans ces moments extrêmes sont décrites avec force et réalisme par Frédéric Riegerl qui revêt le costume de l’enfant qu’il était à l’époque. Des événements dont pourtant il ne se rappelle rien et que le récit romanesque lui permet de reconstruire. Se placer à la hauteur de cet enfant offre plus de dramatisme à l’histoire de sa famille résumée dans l’image poignante d’une photo (la couverture du livre) où il figure à sa grande surprise et à son immense émotion. Cette partie qui occupe plus de la moitié du récit contient toute une panoplie de drames, tous les découragements, les deuils, toutes les douleurs et les sacrifices pour permettre aux enfants de survivre, y compris le plus grand danger, celui de la tentation de la servilité, de la résignation et du renoncement à mener le combat contre la barbarie, le pire des défaites de la dignité humaine.
Le roman franchit l’étape historique, se penchant vers l’intime et ouvrant à son héros la perspective des grandes interrogations intérieures qui lui permettraient de comprendre la signification de l’attitude que ses parents ont eue à son égard, en lui cachant plus tard, après leur exil en France, la vérité sur tout ce pan de leur histoire. « Le mal irréparable » occupe désormais une case secrète, intime, un chemin vers « l’enfant que j’ai été », selon ses mots. Il est traversé comme par un éclair qui déchire ses pages et qui fait dire à son héros cette phrase terrible et saisissante où se reflètent des noms imprégnés sur des croix oubliées, Vera, Lucia, Grigore, Nina : « J’ai dormi d’un sommeil agité cette nuit-là, balançant d’un rêve récurrent, où j’étais de nouveau petit et incapable de trouver les mots pour éveiller la curiosité d’une Nina éblouissante, à la réalité d’un homme âgé transi de timidité, ne trouvant pas mieux ses mots que l’enfant, et surtout cruellement conscient d’arriver trop tard, d’avoir raté tous les rendez-vous de sa vie, et celui le plus douteux encore que les autres ? »
Ce chemin conduit à une autre interrogation, peut-être le questionnement essentiel de ce roman, exprimé en ces termes : « Pourquoi l’adulte a-t-il besoin du secours d’un autre pour apaiser l’enfant qui continue de vivre en lui ? » La réponse se cache dans une autre question, fondatrice, elle aussi : « Combien d’enfants dans le monde paient ainsi un instant d’inattention de leurs parents ? »
Quel est donc, pour conclure, la signification ultime de ce « mal irréparable » qui donne le titre du roman ? La cruauté de l’Histoire, la peur qu’elle engendre, les traces indélébiles laissées dans la mémoire de ceux ayant vécu sous la dictature, la volonté de protéger ses enfants, l’innommable peur que l’Histoire soit aveugle et qu’elle risque à tout moment de se répéter ou juste notre condition humaine engendrant ce qui est de meilleur ou de pire au cours de son histoire ?
La réponse se trouve dans ce roman saisissant, sensible et vrai dont les phrases résonnent encore plus pour ceux qui ont vécu dans leurs vies l’exil et la barbarie totalitaire.
Dan Burcea
Lionel Duroy, « Un mal irréparable », Éditions Mialet-Barrault, août 2025, 384 pages.
[1] – Plusieurs ouvrages et documentaires provenant des chercheurs roumains sont à consulter en version roumaine ou avec des sous-titres français et/ou anglais. Nous vous recommandons le livre de Claudia-Florentina Dobre, docteure en histoire à l’université de Laval et autrice de plusieurs ouvrages, dont celui coécrit avec Valeriu Antonovici « Deportați în Bărăgan, Amintiri din Siberia românească » [Déportés dans le Baragan, souvenirs de la Sibérie roumaine »], consultable en RO et EN à ce lien :https://www.memorialuldeportarii.ro/wp-content/uploads/2014/01/616171275-Deportati-in-Baragan-Amintiri-din-Siberia-romaneasca-Valeriu-Antonovici-Claudia-Florentina-Dobre.pdf
– Un documentaire vidéo est aussi disponible à ce lien, avec la possibilité de suivre les sous-titres en FR et EN : https://www.youtube.com/watch?v=ypIHbhKlVwM

