images magnétiques
on prie le public de fermer les yeux :
ce n’est qu’à présent que le rouge de la framboise s’intensifie
en cette soirée de juin où les passants
se pressent sur la balustrade tournante,
une goutte d’encre, une goutte de sang,
un feu rouge allumé, rouge bordeaux.
Youhualli est né une nuit de mai,
quand les balayeuses de Kharkiv
glissaient dans les poches des mendiants
des cerises jaunes.
nous écrivions des messages sur des écorces d’orange
et attendions le dernier train dans la longue gare,
amores y desamores.
On entendait Dieu dans une prière
prononcée au-dessus de l’ours en peluche,
dont le soldat retire la balle et la garde
jusqu’à son retour à la maison,
entre la pluie dans la forêt de cèdres et la musique de Gillespie,
là où commence le compte à rebours,
la lumière de secours.
le monticule
à Antonio Cruz Soto
dans la cour du voisinage, la mère tisse des cages
pour l’orphelin aux yeux bleus de la place aux oiseaux.
Quand il se retrouve seul, il grimpe chaque jour sur le monticule de terre
et attend le lever d’un autre soleil,
que personne ne peut voir, ni contempler,
car, vous le savez bien, nous devons tous une peau à Xipe-Totec,
un coq à Escalupio
et notre mort, à n’importe quel homme.
seule sa voix correspond à mon nom
je me prépare à plonger dans l’eau
depuis une bonne distance,
vers un sable mouvant qui m’entraîne
lentement vers lui.
mon mantra peut être un petit geste déclencheur :
des yeux couleur d’ambre, une main trop belle
qui rappelle David,
un corps allongé sur la plage qui ressemble à la leçon
d’anatomie de Rembrandt.
l’histoire se construira par décalages :
quand il tombera amoureux, je partirai,
je le sais et rien n’est le fruit du hasard.
fluidité
mon père me laisse des messages sur des enveloppes colorées.
aujourd’hui : ne t’inquiète pas, on y va tous un jour ou l’autre.
Le soir, il me serre le bras, criant après la vie.
Aucune porte ne s’ouvre maintenant,
nous grandissons aux yeux des autres,
nous rapetissons aux yeux de la mort,
c’est si simple
et si fragile.
têtes de mort. pas à pas
la solitude est plus convaincante que le bonheur,
que le sac de sable dans lequel tu enfonces ta baïonnette
à la fin de la journée
ou le cri de l’enfant dans la rue à l’oreille sourde
de mon père.
le monde qu’il s’est imaginé
n’abandonne pas face aux morts répétées.
je creuse, d’une main, de petites fosses,
la mort creuse une fosse pour moi
de toutes ses mains à la fois.
le signe du passage
l’œuf se répand sur tout le corps puis on lit
les maux d’aimer et de se défaire.
les herbes qui lavent le corps
et chassent la maladie grave avec la fumée de copal,
l’œuf passe sur le ventre et de là s’entendent bruyamment
toutes les émotions à la fois.
il passe sur les yeux et de là sort Polyphème
à la recherche d’une amante aveugle.
il passe sur les bras et de là apparaît Kafka
secoué de rire.
il passe sur le pont de la paume et de là se montre
le pontier sur le Pont des Arts, puis sur le Pont de l’Archevêché
attachant ses cadenas pour l’amour éternel.
il passe sur les articulations des doigts
et apparaissent les personnages amnésiques.
il passe par-dessus les ongles
et là se trouve le néant, presque rien.
il passe par-dessus la colonne vertébrale et de là s’élève
une croix de bois avec un toit.
voici la maison, voici l’œuf que la guérisseuse casse
dans l’eau pure de la source,
vois, ici la vieille qui t’attend pour que tu la fasses traverser le pont,
pour que tu lui donnes l’aumône, car elle est dévoreuse de temps
et de tes péchés,
et tu dois apprendre des erreurs des disciples,
passe par-dessus ton corps comme un animal très, très vorace,
tel le python qui saisit un crocodile,
et celui-ci s’échappe furtivement du ventre glouton du serpent,
enjambe ton corps, laisse-le derrière toi pour qu’il se déguise,
afin qu’il puisse se nourrir de Dieu à partir de sa divinité.
enjambe les toiles blanches,
enjambe-les une bonne fois pour toutes !
le repos
la soif pousse les gens à se rendre au cœur du désert.
pour ma part,
je n’entends que les sons du violon et les coups de canne de l’Aveugle
qui traverse la Plaza Lerdo pour un café noir et fort,
je retourne au Mexique pour la femme aux deux cœurs
et le médecin qui sauve
une vie pour prolonger la sienne.
Le chemin est escarpé. Je ne peux emmener personne avec moi.
Le rôle de chaque homme dans ma vie est terminé.
À cette heure-ci, personne ne passera plus par ici,
à cette heure-ci, personne n’attend qu’il pleuve à Xalapa.
Signes
Nous cherchons la liberté dans les accidents quotidiens,
qui nous rassemblent ici pour lire de la poésie.
Tu couvres de ta paume la lumière
qui réchauffe ma solitude,
ici passent les chimères, ici se trouvent les nids-de-poule
et les farces de la mort.
L’heure approche, l’Aveugle va s’asseoir à nouveau
sur les marches de la cathédrale de Xalapa.
Certains lui donneront de l’argent pour ne pas connaître son sort,
d’autres – parce qu’ils ont autrefois perdu quelque chose.
Tu t’approches,
et je te reconnais à ta démarche,
à ta façon de boire l’eau dans la paume de ta main.
Le bus ne s’arrête jamais là où il faut,
car tu ne dois ni t’arrêter,
ni aller plus loin.
Seule compte la résonance,
les sons qui accélèrent le rythme de tes pas
au rythme de ton cœur.
Le pain lève,
les traces d’un animal sur la neige tassée
restent intactes.
secondaire
tu es là, à l’intérieur, prenant la forme la plus étrange
qu’un souffle puisse prendre, et tu amasses, tu amasses
la soif.
on entend la divinité quand on se regarde dans les yeux
marqués par la douleur.
tout ce qui reste, c’est une question de temps,
le franchissement d’un fil barbelé
par un oiseau très puissant,
la descente des brumes qui recouvrent
la corde de mon acrobate préféré.
Combien de temps dure l’empreinte de tes mains humides sur une pierre ?
Dans le ciel, le père immaculé et resplendissant,
sur terre, seulement le sable éparpillé, l’élan et des taches de soleil,
en moi, un être indifférent et un autre infidèle à lui-même
je reconstitue mon existence.
je remplis ma chambre d’objets transparents
ou du moins difficiles à voir, à saisir.
je retourne dans l’anonymat,
dans l’histoire inconnue du lion des montagnes,
chez moi.
Je cache la clé sous le paillasson, j’attends sagement le verdict.
Le dernier jour
J’ai tout rangé avec grand soin :
les vêtements, les livres,
jusqu’aux serviettes blanches reçues lors des funérailles de mes proches,
j’ai fermé les fenêtres
et j’ai fait ma valise.
Et comme il n’y avait plus rien à faire dans la maison,
je t’ai un peu déchiré ta chemise et je l’ai recousue
et j’ai préparé ma valise.
La nuit tombe,
tu rentres à la maison,
je cache ma valise dans une autre valise
pour le lendemain.
à la maison
Les jours où le coq chante toujours après-midi,
l’enfant orphelin attend dans la gare déserte
une mère, aussi cruelle soit-elle, pour qu’elle lui donne un simple câlin
ou une maison faite de petits fragments de temps.
Il grandira et aimera des souvenirs imaginaires,
des corps reconstitués lors de cérémonies.
le cerf élèvera son corps vers le soleil,
là où les rêveurs se livrent à des paris avec la vie,
là où l’énergie coule d’un bout à l’autre du monde
et revient au même endroit,
dans la maison où se rejoignent
les quatre horizons,
où un loup se met à hurler à sa place,
tecpatl, tecpatl, on entend les cris d’autrefois
parmi les gouttes sur le toit.
à l’intérieur, ça brûle, le toit s’abaisse doucement
et s’éloigne avec des milliers de visages dessinés dans le bois
par le soleil et la pluie,
agua quemada.
Nos cerfs sont loin,
au-delà de l’océan,
aux racines de cette maison baignée de lumière violette
d’où résonnent notre vie, notre mort
et ce qui suivra.
lectures publiques
tu dois traverser la rivière ce soir
pour rejoindre Hope,
la ville la plus proche
d’un nom que tu pourrais porter.
le lit est prêt pour le voyage,
entre la maison et la montagne,
parmi les poupées que tu tenais dans tes bras
et les enfants qui ont grandi en ton absence,
le guérisseur lit tes blessures
dans l’œil de l’eau, dans la fumée de copal,
perce un trou dans le mur de la maison, la clarté viendra à toi
comme un enfant qui court pour ne pas se perdre,
fais un lit de la nuit qui repose tout en mon absence.
coupe, coupe presque tout,
garde un morceau de parole qui t’aidera
à faire l’amour et à t’enterrer,
reste avec moi, lis !
Extrait du carnet de rêves de ma belle-mère
Si tu te rêves en train de naviguer sur la mer,
tu auras des chemins étranges sur terre,
reste dans ton nid domestiqué, avec l’alarme activée,
rien de mal ne peut arriver,
et si tu jettes l’ancre, tes désirs se dissiperont peu à peu.
si tu regardes dans une eau limpide, tu rencontreras un étranger
qui anéantira tes rêves,
traverse tranquillement les brumes du rêve et tu auras de violentes disputes,
la balancelle te protégera de la maladie,
et la voûte céleste te rapprochera des questions les plus difficiles,
rêve plutôt d’un plafond parfaitement droit.
le temps changera avec le lancer de la masse
dans la nuit,
dans trois jours, dans trois nuits,
tu atteindras tes rêves
si tu vois un cerf courir, sinon non,
le mendiant regardera en silence tes blessures.
La fontaine coule et ta fortune se dispersera,
la taupe apporte des nouvelles d’amis lointains,
creuse-toi aussi pour le meilleur !
Le crocodile est un signe que tu tomberas à nouveau amoureux,
pour l’instant, respire tranquillement.
Si tu portes des vêtements déchirés, la richesse viendra comme un aimant.
La braise te mène vers un labyrinthe plein de dangers,
la séparation te lie à tout et à tous.
Le pot cassé attire de grands malheurs,
jette tout, absolument tout
à une distance raisonnable.
- (en cours de parution aux Éditions Tracus Arte, Roumanie)
Gabriela Toma (née en 1981) a publié deux recueils de poèmes : Cântecul geamănului (Éditions Humanitas, 2009) et Crivacul (Éditions Tracus Arte, 2022), et a fait ses débuts en prose en 2024 avec le roman Posh (Éditions Ars Libri). Elle a donné des lectures publiques en Roumanie (Cenaclul Euridice, Institut Blecher, Festival international de poésie de Bucarest, Festival de théâtre indépendant UNDERCLOUD, etc.), ainsi qu’au Mexique (Noche Bohemia et la librairie La Rueca de Gandhi, à Xalapa, Veracruz, au Premier Rencontre internationale des femmes poètes dans le bassin du Papaloapan, à Tuxtepec).
(Traduction du roumain, Dan Burcea)

