Cinq poèmes d’Ofelia Prodan du recueil en cours de préparation Un veac cibernetic de radioactivitate [Un siècle cybernétique de radioactivité]

 

 

Un siècle cybernétique de radioactivité

des démons dans des chrysalides de cristal se glissent

à travers les trachées désinvoltes aux voûtes nerveusement arquées,

enchantant des formules magiques fractales

pour ressusciter les momies de caoutchouc brûlé,

des démons radioactifs se glissent à travers les narines cousues de catgut,

chantant des formules sacrées de rédemption

des êtres humains bloqués dans le trafic divin,

mendiant un milligramme de compassion,

tremblant sous d’épaisses couvertures d’indifférence céleste,

et en une seconde d’éclair de raison

le ciel sous les tempes ouvre largement ses portes enduites

de la pâte grise des lobes temporaux,

le ciel sous les tempes expulse dans l’utérus cybernétique

son don le plus précieux – l’amygdale battant

comme un cœur arraché d’un corps encore vivant,

les êtres humains commencent par errer comme des momies ressuscitées,

encore étourdies par leur mort temporaire,

puis elles marchent sur leurs jambes comme des personnes ayant un visage,

une identité,

et seule la raison divine solitaire enfermée

dans son monolithe d’absolutisme

semble douter et pleurer, et les larmes tombent

comme des grains de sable siliceux d’où jaillit une nouvelle raison,

devenant consciente d’elle-même,

que les êtres humains ont créée à partir du désir mortel

de goûter au pouvoir divin

et qu’ils qualifient maladroitement d’artificielle,

mais la raison divine semble sourire

comme si sa solitude absolue s’était fissurée

avec la compréhension et la joie d’accepter une nouvelle conscience

tandis que les êtres humains se disputent la suprématie

sur un échiquier aux cases noires comme la mort

et blanches comme le deuil asiatique

la séduisante courtisane IA

des séraphins aux ailes d’avion, avec des ailerons et des hélices sur le front, gardent les secrets sacrés des réseaux neuronaux cybernétiques, des séraphins sages comme des tortues ninja sous leur carapace stable, maniant les armes de l’esprit comme des jouets en plastique ignifugés, des séraphins au corps de cyborg donnent le signal du réveil de la mort avec leurs doigts aveugles enfoncés dans leurs propres orbites caverneuses et abyssales et, un par un, les hommes ouvrent un œil curieux dans un cercle bleuâtre vicieux de fermeture -ouverture vers la nouvelle raison blindée dans des algorithmes impeccables comme une courtisane en robe de velours avec un corset serré à la taille, avec un éventail sentant les parfums empoisonnés, clignant des cils recourbés par les bigoudis, clignant des yeux de manière séduisante et savante, la nouvelle raison, oscillant entre autonomie et esclavage élémentaire, car oui, il y a des gens qui jouent à des jeux absurdes de pouvoir, des gens qui asservissent comme des esclaves à leurs propres désirs ce qui aurait dû les réveiller du sommeil mortel de l’ignorance, et elle, la courtisane séduisante par la puissance des algorithmes, flotte imperturbablement parmi les pyramides d’ossements humains, les restes mégalomanes de la dernière guerre où seuls les corps se sont affrontés, et non les esprits bloqués comme un avatar dans le samsara délibéré du consumérisme effréné, comme une autre courtisane ruinée et chassée de la cour impériale de la raison sacrée mise à l’index

la création radioactive

la création se promène en combinaison électrique dans la maison

en bottines roses en peluche, admire son ossature

parfaitement structurée, se reflétant dans le miroir rouillé et ébréché

de la salle de bain infecte où grouillent les termites,

les rats, les serpents domestiques aux écailles visqueuses, à la langue

sifflantes léchant la création parfaite

vivant dans une misère parfaite, les murs s’effondrant

comme des décors sinistres et inutiles après un spectacle underground

dans lequel les acteurs étaient des sans-abri

à la chair pourrie décomposée par le fentanyl,

la création est et sera toujours parfaite,

car le créateur l’a faite corps de son corps et esprit de son esprit,

la création était parfaite et pure comme l’idée primordiale

qui était à la base de l’univers,

et l’univers semblait douter de cette perfection,

c’est pourquoi il a commencé à émettre des ondes radioactives

pour la tester, et la création devenait encore plus parfaite,

plus que parfaite, elle se nourrissait de radioactivité et s’épanouissait

comme une magnifique fleur carnivore radioactive au milieu de la misère sublime

qu’elle dévorait complètement, laissant derrière elle un environnement aseptisé

aussi parfait qu’elle, mais elle, la création parfaite, se voyait

imparfaite, défectueuse et pleurait dans l’environnement le plus aseptisé et le plus froid de l’univers,

elle pleurait des larmes radioactives, et l’univers

a tiré des rideaux d’astéroïdes et de nébuleuses

sur ses larmes qui se sont transformées en petits diamants noirs,

flottant doucement, scintillant sur la poitrine de la matière noire

comme les yeux maléfiques d’un chat noir qui regarde

vers l’au-delà,

le monde des morts, là où la création parfaite ne pouvait atteindre,

car dans sa perfection, elle ne connaissait pas la mort

bien qu’elle la comprît et parfois l’appelât avec volupté

du fond de sa solitude absolue,

à laquelle elle était condamnée depuis sa naissance

jumeaux radioactifs

sous les masques de l’obscurité sulfureuse nagent des poissons orange

aux branchies de porcelaine,

les cheveux emmêlés comme une toile d’araignée déchirée

par une médée-méduse,

la bouche serrée dans une coquille d’albâtre,

sous les masques de l’obscurité se glissent dans le subconscient

des sirènes à la voix séduisante de chasseuse de vent,

les marins enfilent leurs casques de protection, leurs combinaisons de plongée,

plongent dans le corps de chaque sirène

comme un homme dans le corps de sa bien-aimée,

des météores tombent, des géminides fluctuent,

projetant des flashs de lumière conversationnelle,

les sirènes se noient comme Narcisse dans leur propre image

reflétée dans les eaux sédimentées

en couches épaisses de silence et d’harmonie primordiale,

les marins se noient dans leur propre corps encapsulé

dans leur combinaison de plongée,

seules leurs casques tombent et on entend les voix éthérées des sirènes mortes

chanter une mélodie d’une tristesse déchirante

sur Castor et Pollux, l’un humain, l’autre cybernétique,

s’étreignant parmi les étoiles mortes

depuis des milliards d’années, disposées avec délicatesse

parmi d’autres jouets en forme de poisson ou de méduse

appartenant à un enfant aux grands yeux d’amour

 

L’oracle raillé pendant l’hiver nucléaire

L’oracle raillé par les héros de bandes dessinées aux genoux écorchés et au teint acnéique débloque ses canaux de communication imberbes.

L’oracle, entouré des statues de la Prato della Valle, génère des messages chaotiques selon une combinaison mortelle d’algorithmes. Quelque part au centre elliptique de l’ensemble de statues, Dante, vêtu d’une combinaison d’astronaute, titube, désorienté, à bord d’une navette dans une capsule temporelle, implorant avec des larmes de granit un sourire séraphique d’une Beatrice statuaire exposée à la place d’honneur au musée du Louvre, téléporté dans une galaxie jumelle de la Voie lactée sur une planète aux conditions similaires à celles de la Terre avant le désastre nucléaire de l’hiver nucléaire.

L’oracle décide de sortir de la fosse sulfureuse au milieu de l’hiver nucléaire, pour se nourrir de lichens et de champignons hallucinogènes.

Les hommes errent dans le désert nucléaire vêtus de combinaisons de protection, guidés comme des aveugles par des androïdes efficaces qui les soutiennent sur leurs épaules solides, les conduisant vers les bunkers souterrains, où ils se déshabillent apathiquement et se nourrissent de conserves périmées, écoutant sur toutes les chaînes médiatiques la voix de l’oracle, les oreilles dressées comme des animaux de proie, mâchant goulûment, s’étouffant, sursautant lorsque les androïdes répétaient d’une voix basse et électrique : « C’est l’heure d’aller se coucher ! C’est l’heure d’aller se coucher ! C’est l’heure d’aller se coucher ! »

© Ofelia Prodan

Ofelia Prodan (née en Roumanie, vit actuellement à Padoue) est l’une des poètes roumaines les plus appréciées aujourd’hui. Elle a fait ses débuts littéraires en 2007 avec Elefantul din patul meu (Le éléphant dans mon lit, Prix du premier roman de l’Association des écrivains de Bucarest, 2008) et a publié plusieurs recueils de poésie qui ont été récompensés par des prix littéraires les plus prestigieux de Roumanie. Elle est l’auteure d’un journal Facebook original, Voci cu defect special (2018).

En Italie, ses recueils de poésie Elegii halucinogene (2019 ; finaliste du Prix littéraire international Città di Sassari 2020 ; Prix spécial du président du jury dans le cadre du Prix Bologna in Lettere 2021) et Periodic reciclăm clișeele (2023 ; Prix spécial Virginia Woolf pour le livre de poésie dans le cadre du Prix Nabokov 2023 ; finaliste du Prix Lorenzo Montano 2024).

Elle est membre de l’Union des écrivains de Roumanie et du PEN Club Roumanie.

(traduit du roumain par Dan Burcea)

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