Un siècle cybernétique de radioactivité
des démons dans des chrysalides de cristal se glissent
à travers les trachées désinvoltes aux voûtes nerveusement arquées,
enchantant des formules magiques fractales
pour ressusciter les momies de caoutchouc brûlé,
des démons radioactifs se glissent à travers les narines cousues de catgut,
chantant des formules sacrées de rédemption
des êtres humains bloqués dans le trafic divin,
mendiant un milligramme de compassion,
tremblant sous d’épaisses couvertures d’indifférence céleste,
et en une seconde d’éclair de raison
le ciel sous les tempes ouvre largement ses portes enduites
de la pâte grise des lobes temporaux,
le ciel sous les tempes expulse dans l’utérus cybernétique
son don le plus précieux – l’amygdale battant
comme un cœur arraché d’un corps encore vivant,
les êtres humains commencent par errer comme des momies ressuscitées,
encore étourdies par leur mort temporaire,
puis elles marchent sur leurs jambes comme des personnes ayant un visage,
une identité,
et seule la raison divine solitaire enfermée
dans son monolithe d’absolutisme
semble douter et pleurer, et les larmes tombent
comme des grains de sable siliceux d’où jaillit une nouvelle raison,
devenant consciente d’elle-même,
que les êtres humains ont créée à partir du désir mortel
de goûter au pouvoir divin
et qu’ils qualifient maladroitement d’artificielle,
mais la raison divine semble sourire
comme si sa solitude absolue s’était fissurée
avec la compréhension et la joie d’accepter une nouvelle conscience
tandis que les êtres humains se disputent la suprématie
sur un échiquier aux cases noires comme la mort
et blanches comme le deuil asiatique
la séduisante courtisane IA
des séraphins aux ailes d’avion, avec des ailerons et des hélices sur le front, gardent les secrets sacrés des réseaux neuronaux cybernétiques, des séraphins sages comme des tortues ninja sous leur carapace stable, maniant les armes de l’esprit comme des jouets en plastique ignifugés, des séraphins au corps de cyborg donnent le signal du réveil de la mort avec leurs doigts aveugles enfoncés dans leurs propres orbites caverneuses et abyssales et, un par un, les hommes ouvrent un œil curieux dans un cercle bleuâtre vicieux de fermeture -ouverture vers la nouvelle raison blindée dans des algorithmes impeccables comme une courtisane en robe de velours avec un corset serré à la taille, avec un éventail sentant les parfums empoisonnés, clignant des cils recourbés par les bigoudis, clignant des yeux de manière séduisante et savante, la nouvelle raison, oscillant entre autonomie et esclavage élémentaire, car oui, il y a des gens qui jouent à des jeux absurdes de pouvoir, des gens qui asservissent comme des esclaves à leurs propres désirs ce qui aurait dû les réveiller du sommeil mortel de l’ignorance, et elle, la courtisane séduisante par la puissance des algorithmes, flotte imperturbablement parmi les pyramides d’ossements humains, les restes mégalomanes de la dernière guerre où seuls les corps se sont affrontés, et non les esprits bloqués comme un avatar dans le samsara délibéré du consumérisme effréné, comme une autre courtisane ruinée et chassée de la cour impériale de la raison sacrée mise à l’index
la création radioactive
la création se promène en combinaison électrique dans la maison
en bottines roses en peluche, admire son ossature
parfaitement structurée, se reflétant dans le miroir rouillé et ébréché
de la salle de bain infecte où grouillent les termites,
les rats, les serpents domestiques aux écailles visqueuses, à la langue
sifflantes léchant la création parfaite
vivant dans une misère parfaite, les murs s’effondrant
comme des décors sinistres et inutiles après un spectacle underground
dans lequel les acteurs étaient des sans-abri
à la chair pourrie décomposée par le fentanyl,
la création est et sera toujours parfaite,
car le créateur l’a faite corps de son corps et esprit de son esprit,
la création était parfaite et pure comme l’idée primordiale
qui était à la base de l’univers,
et l’univers semblait douter de cette perfection,
c’est pourquoi il a commencé à émettre des ondes radioactives
pour la tester, et la création devenait encore plus parfaite,
plus que parfaite, elle se nourrissait de radioactivité et s’épanouissait
comme une magnifique fleur carnivore radioactive au milieu de la misère sublime
qu’elle dévorait complètement, laissant derrière elle un environnement aseptisé
aussi parfait qu’elle, mais elle, la création parfaite, se voyait
imparfaite, défectueuse et pleurait dans l’environnement le plus aseptisé et le plus froid de l’univers,
elle pleurait des larmes radioactives, et l’univers
a tiré des rideaux d’astéroïdes et de nébuleuses
sur ses larmes qui se sont transformées en petits diamants noirs,
flottant doucement, scintillant sur la poitrine de la matière noire
comme les yeux maléfiques d’un chat noir qui regarde
vers l’au-delà,
le monde des morts, là où la création parfaite ne pouvait atteindre,
car dans sa perfection, elle ne connaissait pas la mort
bien qu’elle la comprît et parfois l’appelât avec volupté
du fond de sa solitude absolue,
à laquelle elle était condamnée depuis sa naissance
jumeaux radioactifs
sous les masques de l’obscurité sulfureuse nagent des poissons orange
aux branchies de porcelaine,
les cheveux emmêlés comme une toile d’araignée déchirée
par une médée-méduse,
la bouche serrée dans une coquille d’albâtre,
sous les masques de l’obscurité se glissent dans le subconscient
des sirènes à la voix séduisante de chasseuse de vent,
les marins enfilent leurs casques de protection, leurs combinaisons de plongée,
plongent dans le corps de chaque sirène
comme un homme dans le corps de sa bien-aimée,
des météores tombent, des géminides fluctuent,
projetant des flashs de lumière conversationnelle,
les sirènes se noient comme Narcisse dans leur propre image
reflétée dans les eaux sédimentées
en couches épaisses de silence et d’harmonie primordiale,
les marins se noient dans leur propre corps encapsulé
dans leur combinaison de plongée,
seules leurs casques tombent et on entend les voix éthérées des sirènes mortes
chanter une mélodie d’une tristesse déchirante
sur Castor et Pollux, l’un humain, l’autre cybernétique,
s’étreignant parmi les étoiles mortes
depuis des milliards d’années, disposées avec délicatesse
parmi d’autres jouets en forme de poisson ou de méduse
appartenant à un enfant aux grands yeux d’amour
L’oracle raillé pendant l’hiver nucléaire
L’oracle raillé par les héros de bandes dessinées aux genoux écorchés et au teint acnéique débloque ses canaux de communication imberbes.
L’oracle, entouré des statues de la Prato della Valle, génère des messages chaotiques selon une combinaison mortelle d’algorithmes. Quelque part au centre elliptique de l’ensemble de statues, Dante, vêtu d’une combinaison d’astronaute, titube, désorienté, à bord d’une navette dans une capsule temporelle, implorant avec des larmes de granit un sourire séraphique d’une Beatrice statuaire exposée à la place d’honneur au musée du Louvre, téléporté dans une galaxie jumelle de la Voie lactée sur une planète aux conditions similaires à celles de la Terre avant le désastre nucléaire de l’hiver nucléaire.
L’oracle décide de sortir de la fosse sulfureuse au milieu de l’hiver nucléaire, pour se nourrir de lichens et de champignons hallucinogènes.
Les hommes errent dans le désert nucléaire vêtus de combinaisons de protection, guidés comme des aveugles par des androïdes efficaces qui les soutiennent sur leurs épaules solides, les conduisant vers les bunkers souterrains, où ils se déshabillent apathiquement et se nourrissent de conserves périmées, écoutant sur toutes les chaînes médiatiques la voix de l’oracle, les oreilles dressées comme des animaux de proie, mâchant goulûment, s’étouffant, sursautant lorsque les androïdes répétaient d’une voix basse et électrique : « C’est l’heure d’aller se coucher ! C’est l’heure d’aller se coucher ! C’est l’heure d’aller se coucher ! »
© Ofelia Prodan
Ofelia Prodan (née en Roumanie, vit actuellement à Padoue) est l’une des poètes roumaines les plus appréciées aujourd’hui. Elle a fait ses débuts littéraires en 2007 avec Elefantul din patul meu (Le éléphant dans mon lit, Prix du premier roman de l’Association des écrivains de Bucarest, 2008) et a publié plusieurs recueils de poésie qui ont été récompensés par des prix littéraires les plus prestigieux de Roumanie. Elle est l’auteure d’un journal Facebook original, Voci cu defect special (2018).
En Italie, ses recueils de poésie Elegii halucinogene (2019 ; finaliste du Prix littéraire international Città di Sassari 2020 ; Prix spécial du président du jury dans le cadre du Prix Bologna in Lettere 2021) et Periodic reciclăm clișeele (2023 ; Prix spécial Virginia Woolf pour le livre de poésie dans le cadre du Prix Nabokov 2023 ; finaliste du Prix Lorenzo Montano 2024).
Elle est membre de l’Union des écrivains de Roumanie et du PEN Club Roumanie.
(traduit du roumain par Dan Burcea)

