Voilà un livre d’une abstraite simplicité. Le propos de chaque texte est à la fois annoncé au début des trois lettres qui composent l’ouvrage, et pourtant la langue n’est jamais close sur elle-même. Les phrases paraissent comme à moitié solides et à moitié opaques. Ce n’est pas du pur hermétisme, mais un équilibre subtil qui donne sa force à cette langue. Tout le livre est ainsi écrit entre le clair et l’obscur. Les mots n’y sont pas dans le désordre, sans pour autant être à leur place ordinaire.
Ce titre, d’abord, de lettres n’annonce pas tout à fait l’ouvrage. Ce sont plutôt des compositions en vers libres, à la deuxième personne du singulier, adressées essentiellement à des figures inconnues, historiques, changeantes et indéfinies. De sorte qu’on ignore d’ailleurs s’il s’agit de lettres déguisées en poèmes ou de poèmes qui empruntent les habits de l’épître. Peut-être peut-on parler d’une parole poétique habitée par l’épistolaire.
Or cette complexité d’un livre à la frontière de deux genres touche à l’unité même de l’ouvrage. Ce n’est pas un recueil de poèmes, mais en même temps, ce n’est pas non plus un livre de correspondances, avec cette ligne de la parole, de l’échange entre deux personnes. Il court plutôt à travers ces trois parties un souffle, une continuité souterraine entre des tableaux distincts.
Peut-être alors que le mieux, pour rendre compte de cet ouvrage, serait de décrire la langue de ces lettres travestie par la poésie. Ces trois langues très différentes, mais qui, dans tout ce qui les sépare, conservent des traits communs, comme attachées entre elles par des écarts calculés. Un secret cheminement qu’il appartient au lecteur de retrouver et qui va au-delà d’une parenté formelle.
Il y a tout d’abord ce premier texte qui ne vise pas au seul saisissement de la nature, mais à l’écriture de phénomènes par l’œil d’un peintre. La nature y est reconstruite par la conscience. On croirait marcher avec Cézanne :
Là, solitaire, je jette aux monts et aux bois
Mes couleurs,
l’œil voué
Aux monts cendre du jour
les hommes sont-ils toujours
Aux creux de la vallée ?
C’est un regard qui est déjà une préparation à l’œuvre picturale. Une langue pleine d’une sensorialité abstraite :
J’ai noté l’endroit où les brumes commencent,
Impossible de connaître leur fin
ni où la voix commence lorsque s’élève
Une rumeur
Après cette matérialité, le deuxième tableau est celui de l’intériorité. La parole d’une mère sur le point de mourir. On devine qu’elle s’adresse à ses enfants devenus adultes. Elle emploie la langue du souvenir et du passé perdu, luttant contre la nuit qui s’annonce. La langue d’une femme irrémédiablement amaigrie par le temps, comme si son corps même était devenu l’ombre des années :
Je vous parle d’un autre monde où je ne vous ai jamais oubliés.
Je vous parle de votre enfance,
J’y étais à vous tenir entre mes pattes pour que vous ne tombiez pas.
Alors si je tombe, fébrile, que ce soit dans vos bras d’amour !
Cette voix de la mère est une langue de tendresse et de mémoire. Tout y est plus intime que dans la première partie. Mais surtout, au lieu d’une écriture de la seule perception, il se manifeste à travers ses mots une volonté de résister à la mort et à l’oubli, et, plus exactement, une exaltation de la vie par-delà la mort :
Je vous aime, je veux la dispersion, je veux éclater dans l’océan,
Dans le soleil et la neige,
Je veux être partout et nulle part ici, je veux que mes cendres chantent à l’universel,
Je veux qu’elles recousent les blessures de la terre, qui refleurira d’elles,
Je veux qu’elles contiennent des microorganismes
Qui nourriront les générations de bêtes toutes hostiles
Mais toutes vivantes pour la sacralité de la terre…
Enfin, la dernière composition, peut-être la plus abstraite des trois, est d’abord le chant des ruines et un hommage à Rome, à l’esprit qui demeure et se transmet :
Je suis déjà fou de Vérone,
Allons à Rome, pour toujours, à présent !
N’oublions jamais de chercher le sens des pierres,
Leurs nervures, pour qu’y paraisse un dieu,
Un geste, que sais-je, dessus ?
Pour que la vie surgisse, de joie !
Mais elle peut avant tout être décrite comme une lettre-poème adressée principalement à Ovide, qui chante la gloire du poète. Un poète, selon ce texte ne disparaît pas, pas plus que la mère ne va disparaître de la mémoire de ses fils, puisqu’il a écrit des vers immortels :
Tu reviendras,
Tu es déjà revenu,
Ta lyre n’a d’autre choix que de vivre,
Ô Latins !
Force de vos rames qui battent la tempête.
Les mots apparaissent alors comme des fragments de l’âme du poète, minéralisés, prêts à reprendre vie et à s’animer pour chaque lecteur, se démultipliant de toutes les vies qui les découvrent.
Voilà donc la ligne souterraine de l’ouvrage de Guillaume Dreidemie. D’abord la matérialité de la nature sur le point de devenir peinture, donc une nature recomposée par la main et le regard de l’homme. Puis une écriture de l’intime, avant la mort d’une mère qui se souvient de l’enfance de ses fils. Enfin une transmission qui va de la matière, par les pierres antiques, à la civilisation par la poésie, dans une progression qui n’est jamais dite, mais seulement devinée.
Ce troisième texte me paraît ainsi la synthèse des deux premiers. C’est à la fois l’héritage par les ruines de Rome, donc de la nature de la pierre travaillée par la main de l’homme, et qui en lègue la grandeur, mais aussi l’héritage par le verbe, prêt à renaître dans des corps nouveaux et à des époques nouvelles. De sorte que ce dernier texte est hanté par une idée de reprise, de recommencement, comme la voix de la mère qui s’adresse à ses fils. Les Lettres de Guillaume Dreidemie sont de là affaire de paroles et de transmission, de ce qui résiste et dure à travers le temps, traversant la nuit.
Hervé Weil
Guillaume Dreidemie, Lettres, Éditions La Rumeur Libre, collection Plupart du Temps, 2025, 80 pages.

